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Que s?est-il passé en mai 68 ?

18 mai 2008, 20:00

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Mai 68 : Une histoire du mouvement, Laurent Joffrin, Editions du Seuil, 446 pages.

2. 14-30 mai : La crise sociale et politique

Selon Laurent Joffrin (LJ), Mai 68, c?est d?abord une crise étudiante qui a une double origine, sociale et universitaire. Mais c?est également une immense crise sociale qui débouche sur une crise politique majeure.

Après la Nuit des barricades du 10 mai, les syndicats entrent en scène. Déjà, le 13 mai, de la République à Denfert-Rochereau, un défilé monstre ? environ 350 000 personnes ? rassemble essentiellement les étudiants et les travailleurs. Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar et Jacques Sauvageot marchent au premier rang, sous une grande banderole : «Etudiants, Enseignants, Travailleurs, Solidaires !»

LJ pense que le facteur général de la révolte ouvrière, qui va paralyser la France en quelques jours, c?est qu?elle a pour toile de fond une économie en plein développement et une société en transformation brutale et rapide. Les étudiants trouvent ainsi un relais massif au sein de la classe ouvrière et de la classe moyenne salariée, deux catégories sociales produites par une industrialisation que les classes dirigeantes ? l?élite de l?argent, l?élite du diplôme, les petits patrons de province, les commerçants aisés, les professions libérales ? ont organisée, sans toutefois prévoir ses conséquences sociales et culturelles.

Dans l?après-midi du 15 mai, Eugène Descamps, dirigeant de la centrale syndicale CFDT, donne le mot d?ordre : grève avec occupation. De son côté, Georges Séguy, patron de la CGT, qui était jusqu?ici insensible aux discours étudiants et allergique aux gauchistes, en particulier Cohn-Bendit, constate la volonté des salariés de se battre. Il décide, écrit LJ non sans humour, de sauter dans le train afin de s?installer rapidement dans la locomotive ! Le soir même, les 60 000 ouvriers de chez Renault sont en grève. Environ 10 000 salariés les imitent. Les revendications sont à peu près similaires : le salaire minimal ( SMIG ) à 1 000 francs, la liberté syndicale, une réduction d?horaire de travail sans réduction de salaires.

En vingt-quatre heures, la France salariée débraie. La grève se propage comme une traînée de poudre. Le jeudi 16 mai, à 17 heures, on compte 300 000 grévistes. A 22 heures, ils sont 600000 ! La CGT lance le mouvement dans les chemins de fer qui va immobiliser le pays.

La crise politique pointe à l?horizon. Le Président de Gaulle, aguerri, est pour la fermeté : «On ne cède pas à l?émeute. L?Etat ne recule pas.» Mais les ministres qui lui sont proches ne sont pas de cet avis. Alain Peyrefitte, ministre de l?Intérieur, jetant son portefeuille dans la balance, propose l?acceptation des conditions des étudiants contre la promesse d?un retour au calme et d?un contrôle plus strict de l?université. Le Général finit par accepter. Et Georges Pompidou, Premier ministre, qui rentre d?Afghanistan, est encore plus modéré: l?acceptation de ces revendications, dont la réouverture de la Sorbonne, sans aucune condition! La crise politique n?affecte pas seulement le gouvernement, car les étudiants ont pris contact avec Pierre Mendès France pour remplacer le vieux Général au cas où il choisirait de partir. Par ailleurs, le Parti Communiste Français, qui contrôle la CGT, se pose désormais en second pouvoir en France?

Pour LJ, la nuit du vendredi 24 mai marque un tournant dans les «événements». A la gare de Lyon, se réunissent des dizaines de milliers d?étudiants, rejoints par des milliers de jeunes employés, qui ont quitté leurs entreprises pour respirer l?air de la révolte. L?unité avec la classe salariée n?est plus une abstraction. Le discours télévisé du Président de Gaulle, qui annonce un référendum sur la «rénovation», n?a aucun effet sur les manifestants. Des milliers d?étudiants agitent leurs mouchoirs et entonnent : «Adieu, de Gaulle!» Les rues vers le Quartier latin étant bloquées par la Police, les groupes de manifestants se répandent sur les grands boulevards et se dirigent vers la Bourse, qu?ils brûlent symboliquement en mettant le feu à des chaises cassées, des paperasses et des bureaux empilés. Un petit cortège songe même un instant à se diriger vers l?Elysée, mais y renonce ! Pompidou révèlera plus tard qu?il voulait empêcher les étudiants de se diriger vers le Quartier latin pour les inciter à se disperser vers l?ouest et à faire peur aux bourgeois dans les beaux quartiers! L?objectif est atteint, car l?opinion se renverse. Alors que la répression policière, à la fois féroce et aveugle, du 3 mai avait fait basculer l?opinion publique dans le camp des étudiants, les excès de certains groupes d?excités dans la nuit du 24 mai ? l?incendie des voitures stationnées, la destruction des vitrines, le pillage des magasins, etc. ? la retournent contre eux.

Dans son Epilogue, LJ examine les diverses interprétations ? conservatrices, marxistes, sociologiques ? de Mai 68 avant de proposer une hypothèse démocratique : «Après la révolte, le pays légal n?a pas été bouleversé, l?Etat est plus que jamais debout, le «système» est solide sur ses bases. En revanche la vie quotidienne a changé. Une certaine décontraction envahit peu à peu les relations de travail ( pas dans les usines certes ) et de famille, les disciplines s?assouplissent et les codes s?estompent. Après Mai, les jours lycéens et étudiants n?ont plus du tout la même saveur.»

Cependant, la véritable conclusion de «Mai 68 : Une histoire du mouvement» se trouve, me semble-t-il, dans la Préface à l?édition de 2008 : «Le peuple de mai l?a voulu, très consciemment : 68 aurait une autre descendance que les souffrances de la révolution ou de la guerre civile : un bouleversement pacifique des moeurs, une immense exigence de démocratie, une révision des conditions d?exercice de l?autorité, une recherche de solutions nouvelles, économiques, sociales et écologiques.»

Dans cette perspective, la révolte a été plus culturelle que politique.

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