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Quatre peintres, quatre styles, une expo
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Quatre peintres, quatre styles, une expo
L?artiste et propriétaire de la galerie de peinture L?Oasis, à Riambel, Rirette Faron, accueille jusqu?au 30 avril, deux cons?urs, Karo et Brigitte Langlois, ainsi qu?un confrère, Jocelyn Thomasse. Ce quatuor artistique dépend certes de certains aléas du hasard. Il se veut aussi et surtout une opposition de quatre styles différents, de quatre approches particulières, devant le mystère de la réalité nous entourant, à transcrire sur l?empreinte vierge du support choisi, à l?aide d?outils et matériaux également divergents et diversement utilisés. Le thème des tableaux et les sources d?inspiration demeurent libres toutefois. Cela offre au visiteur une variété de choix de bon augure. En tout festin, il convient d?aller du plus simple au plus compliqué.
Brigitte Langlois excelle dans l?art de magnifier la nature, florale de préférence. Procédant par gros plans, elle attire nos regards vers le c?ur de différentes fleurs ? camélia blanc, arums, passiflore, trochetia. Le poisson peut être aussi beau et aussi coloré que la plus belle des fleurs, surtout quand il se pare de la fine élégance d?un laffe volant. Mais défense d?y toucher. À admirer avec les yeux seulement. Encore que la rascasse est plus belle et plus agressive de face, quand elle menace davantage avec son regard qu?avec ses dards. Le Nautilus fait trop mollusque à côté de l?explosion colorée du laffe volant. Mais comment en vouloir à ce peintre de céder aux zébrures colorées de ce coquillage. Les préférences du public iront probablement à baba, autrement dit un régime bananier naissant. Le contraire pourtant d?une république bananière, avec ses « mains » fruitières, mains vertes par excellence, pleines d?un alignement fruitier, régulier et prometteur, forçant le c?ur végétal qu?on aurait souhaité plus pourpre, plus violacé et moins brunâtre. Le réalisme ici est tel que l?heureux futur propriétaire de ce chef-d??uvre s?étonnera et se désolera même de n?apercevoir aucune trace de mûrissement d?un baba aussi réussi.
<B>Voir autant avec ses tripes qu?avec ses yeux</B>
D?autres préféreront, pourtant, et on les comprend, la belle collection de noix de coco. Nous touchons ici à l?essence même de la vocation de l?artiste qui est de voir, autant avec ses tripes qu?avec ses yeux, ce qui est Beau autour de nous et d?aider les aveugles, que sont les non- artistes, à découvrir ce qu?ils sont incapables de voir par eux-mêmes. Les noix de coco peintes de Brigitte Langlois deviennent aussi belles que des ?ufs de chocolat en or massif, éclatants de santé et de splendeur, à la fois attirants et forçant respect et admiration.
Restons dans le domaine de la réalité et du réalisme avec les peintures naïves de Karo, la « naïveté » devant être comprise ici comme un compliment par excellence car ce terme ancre cette artiste si talentueuse dans la glorieuse lignée des Douanier Rousseau et de ses nombreux disciples, même si leurs noms ne sont pas aussi connus qu?ils devraient l?être. La peinture naïve ne manque pourtant pas de thuriféraires à commencer par Alfred Jarry, Guillaume Apollinaire, les marchands Bernhein, Ambroise Vollard, Paul Guillaume, les peintres Delaunay, Kandinsky, Picasso. Cet art éminemment populaire, dans le meilleur sens du mot, retrouve des racines internationales principalement dans les pays de l?Europe de l?Est, dans les pays américains et plus particulièrement en Haïti.
À l?instar de cette glorieuse cohorte d?illustres devanciers, Karo excelle dans l?art d?accorder la prééminence à ses personnages, à ses santons, gracieusement réussis, dans les décors qui leur sont les plus familiers. Les couleurs explosent sous son pinceau et remplissent de grâce et de tendresse humaine les moindres recoins de ses toiles. Dans le petit monde de Karo, les boutiques, parfois rodriguaises, sont délicieusement jaunes et même dorées. Ses bananiers ont la grâce de ces serviteurs agitant d?énormes éventails pour offrir le maximum de fraîcheur à leurs maîtres pharaoniques. Ses arbres deviennent des bouquets, à la différence près que les feuilles de l?arbre du fruit de Cythère remplacent ici les fleurs.
Un kiosque de produits de l?artisanat rodriguais surprend par sa solitude en pleine nature. C?est qu?il devient peut-être sanctuaire, répandant ses bénédictions sur le travail des artisans. Ne manquons pas de saluer ce salon créole, en plein air, bien sûr, où l?on s?assoit comme on peut, les plus chanceux ayant droit à un tabouret, mais où l?on se murmure gaiement à l?oreille les choses les plus confidentielles, donnant pourtant lieu à d?énormes éclats de rire. Il suffit de tendre l?oreille. Comment ne pas rester béat d?admiration devant cette pirogue suspendue, délicatement déposée sur la grève, devant un Coin de Mire plus majestueux que jamais ? Un groupe de femmes bigarrées, aux ethnies confondues, donne à cette toile, particulièrement réussie, une intemporalité donnant à réfléchir.
<B>Un mystérieux lagon de jade</B>
La même réussite marque de son empreinte une offrande marine, par la vertu du contraste existant entre un mystérieux lagon de jade et une orante au sari cerise.
On peut en dire autant des cueilleuses de feuilles de tabac. Il faut dire qu?elles travaillent au milieu des plantes les plus décoratives qui soient. De véritables miracles de croissance, d?architecture, de plénitude, de force, de courbes, d?invention, de joie de vivre, de contorsions. On comprend et on partage alors l?émerveillement devant cette toile d?un admirateur anglophone, laissant échapper un délicieux : « Karo can ! »
Restons dans l?architecture artistique, avec Jocelyn Thomasse. On le retrouve une fois de plus dans ses rues de Port-Louis, bordées d?immeubles descendant en cascade, d?étage en étage, de ravin en ravin, jusqu?au lit de la Chaussée. Et tant mieux si la perspective débouche sur une des montagnes bleues de la chaîne de Moka, tel ce Pieter Both, si discret mais si imposant, surplombant son pic rocheux mais aussi le minaret rose de la mosquée de Camp Yoloff. Une toile qui déporte trop, toutefois, sur la gauche, laissant la droite avec un enchevêtrement incompréhensible sinon inutile de sombres cases en tôle. La verticalité convient mieux que l?horizontalité à ce peintre dont l??uvre demeure synonyme d?exubérance contenue. Il descend mieux qu?il ne s?ouvre au large.
Architecture également réussie dans un corps féminin audacieusement coloré, éclatant de force et de vigueur. Autre explosion de couleurs du côté d?un flamboyant particulièrement réussi et duquel Thomasse ne retient que le flamboiement, l?étincelle, le feu d?artifice. On pourrait seulement lui reprocher une dominante trop brunâtre. Cela n?enlève rien à l?essentiel. Et notre peintre le comprend d?instinct, le froid l?emporte sur la forme. La précision peut devenir faiblesse, choc émotif amorti. Notre arbre banané, notre arbre porte-bonheur, n?est plus qu?une explosion de couleur, parvenant à hypnotiser ceux qui osent la défier du regard. Il donne raison aux prophètes de malheur, menaçant l?île Maurice des pires calamités, sinon des sept plaies d?Égypte, quand ne flamboiera plus son dernier flamboyant.
<B>Sous les coups de boutoir des promoteurs immobiliers</B>
On retrouve, chez Rirette Fanon, la même détermination mais aussi la même violence dans la dénonciation des malheurs à venir si l?on persiste à ignorer les mises en garde. Il n?y a pas de quoi rire, en effet. Dans ses toiles, la femme souffre d?intenses violences physiques. Elle rêve de se délivrer du mâle en l?enfermant concrètement dans ses filets.
La femme souffre de migraines persistantes à se savoir surtout l?objet dénudé du plaisir et des besoins sexuels de l?homme. La femme souffre parce qu?elle se sent seule, dépassée, éc?urée, par ces amas de détritus que des pique-niqueurs inconscients, égoïstes, mauvais et méchants, laissent derrière eux, sans un regard de compassion pour la beauté salie, souillée, défigurée, des sites assurant les charmes créoles d?une île prétendant avoir la vocation touristique.
La femme souffre parce qu?elle se sent seule à s?apitoyer sur ces chiots abandonnés dans la nature. La femme souffre parce qu?elle ne cesse jamais de travailler, de se rendre utile alors que l?homme se laisse aller volontiers à ses démons que sont le jeu, la boisson, la drogue, ses impulsions sexuelles. La femme souffre de voir ses forêts côtières perdues disparaître sous les coups de boutoir des promoteurs immobiliers et hôteliers.
On peut s?étonner que Rirette Fanon associe cette femme, qu?elle défend si bien par ailleurs, aux trois célèbres singes, connus pour se boucher les yeux, les oreilles et la bouche afin de rien voir, de ne rien entendre et de ne rien dénoncer. Notre artiste fait, heureusement, le contraire : elle crie et dénonce avec force sur ses toiles ce qu?elle découvre autour d?elle avec horreur, par ses yeux et ses oreilles. Et nous devons lui en savoir gré, tout autant que de l?accueil qu?elle réserve jusqu?au samedi 30 avril à Brigitte Langlois, à Karo et à Jocelyn Thomasse ainsi qu?aux amateurs locaux de Beaux-Arts.
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