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Quand ressuscite le poète
Le tandem Serge Rivière-Gérard Fanchin voulait le retour du poète Barthélemy Huet de Froberville sur les étagères de nos librairies, le 24 mars, jour où les chrétiens célébraient cette Cène du Seigneur qu’il nous est difficile de concevoir hors de la perspective conçue et voulue (codée même, dit-on) par Léonard de Vinci. Hennie soit qui mal y pense, ce morpion de cyclone s’arrangea pour que la célébration de l’œuvre ressuscitée, « Les Orages de mars », soit dûment reportée à l’après-Pâques pour nous faire comprendre qu’il est malséant de ressusciter, en carême et a fortiori en semaine sainte, un poète disparu.
En ce mardi post-Quasimodo, Serge Rivière apparaît quasi-Christo, ordonnant solennellement : « Barthélemy sort de l’ombre ! » Le miracle s’opère. Le linceul s’entrouvre. Les bandelettes se délacent. Huet de Froberville trône de nouveau au fronton de nos librairies, par l’entremise de ses Orages de mars, manuscrit providentiellement retrouvé par notre thaumaturge à la Bibliothèque nationale de l’Australie, à Canberra, qu’il retranscrit et annote, avec l’aide précieuse de Gérard Fanchin, professeur comme lui à l’université de Mau-rice, manuscrit que met en page et imprime Precigraph (c’est tout dire), grâce au soutien financier de l’ambassade de France, du groupe Swan et des familles de Froberville et Lenoir. Dieu soit loué ! Il reste encore des mécènes à Maurice.
<B>Le plaisir du lecteur se fait local</B>
Serge Rivière et Gérard Fanchin font œuvre ici de salut public. Il n’y a peut-être cause plus belle et plus noble que de rendre vie à une œuvre littéraire, poétique de surcroît, qu’on croyait perdue et qui revient à nous plus jeune que jamais, toujours plus actuelle et plus fraîche. À l’heure où d’autres bérengistes bulldozent allégrement la réserve naturelle de Ferney (pauvre Voltaire !) où croissent pourtant des espèces végé-tales endémiques qu’on pensait, à tort mais avec raison (la suite le prouvera), perdues à jamais, il est bon de savoir que coule encore dans les veines de quelques-uns de nos plus valeureux intellectuels cette encre juvévile mais prophétique, insolente mais également savante, utilement irrévérencieuse, qui permit l’éclosion de moments les plus savoureux de la Table ovale et d’autres sociétés d’Émulation intellectuelle
où subissaient impitoyablement les gages plus amusants ceux qui ne pouvaient sur le champ improviser quatrains ou madrigaux sur des thèmes à la mode, tels « hors taxe », « paradis fiscal », « emplois perdus », « entreprises en péril », « déficit budgétaire ».
Nous devons imaginer la joie toute voltairienne de Serge Rivière, découvrant, page après page, les traits d’esprit, les propos satiriques, l’ironie mordante du poète Barthélemy Huet de Froberville, guerroyant contre tous ceux voulant nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Par-de-là Voltaire et Beaumarchais, (qu’il nous plaît d’imaginer sous les traits de Fabrice Luchini), Froberville nous renvoie davantage à La Fontaine, à Mo-lière, à Villon, à Rabelais, à Juvénal, à Aristophane et aux plus féroces des chansons des rues dirigées de tous temps et en tous lieux contre les princes qui nous gouvernent.
Le plaisir du lecteur se fait local quand le satiriste Froberville s’en prend au clergé simoniaque, battant monnaie tout en causant pollution sonore, au tintamarre des offices religieux qui se payent rubis sur l’ongle, à la Ruspaïde qui est à Mgr Slater, vicaire apostolique de Maurice et de ses dépendances (Sainte-Hélène et Australie comprises) ce que la Thébaïde est à d’illustres tragédiens. Ici, les titres parlent d’eux-mêmes (Tartuffe détrôné, Ruspa Polichinelle, Les flagorneries de l’art). Froberville se déchaîne aussi contre John Jeremie et sur la citadelle qu’on bâtit à son usage sur la Petite Montagne. C’est simplement féroce.
Les Orages de mars réconcilie ses heureux lecteurs, non seulement avec les principaux événements du premier tiers du xixe siècle, mais encore avec la personnalité particulière de ce voltairien français, rouennais de naissance mais solognot d’enfance, petit-neveu d’un célèbre évêque d’Avranches, Matthew Flinders dixit, l’ami des beaux esprits de son temps, les Thomi Pitot, les Lislet Geoffroy, les Foisy, les Lysis Lemaire, les Flinders, les Keating, les d’Arifat. Cha-que 25 mai, il se souvient avec émotion du jour où il met le pied, en 1778, sur le sol de Maurice avec sa soif d’aventures, l’attrait des chimères politiques, l’étude de sciences et des lettres.
On connaît déjà de lui son Sidner ou les dangers de l’imagination, premier roman mauricien d’expression française, pieusement réédité par l’homme de cœur que fut Philippe Lenoir, ainsi que son journal intime que Léon de Froberville publie, en 1906, sous le titre Éphémérides mauriciennes. À juste titre, des voix autorisées situent le démarrage d’une poésie authentiquement mauricienne avec son Bazard de Port-Louis, ce qui n’est pas un des moindres mérites de cet homme de lettres pour le moins prolifique.
<B>Savourer des poèmes de haute facture</B>
Il reste aux bibliophiles et aux amateurs d’histoire de Maurice et des Belles lettres de se procurer cette belle édition des Orages de mars, de savourer à loisir ces poèmes de haute facture, page par page, sans hésiter à revenir sur les plus beaux passages même s’ils sont innombrables. Nous devons savoir gré aux doctes commentateurs que sont Rivière et Fanchin car il n’est pas donné à n’importe qui de retrouver de façon précise autant de références bibliographiques et même journalistiques, venant donner une consistance historique et littéraire aux multiples allusions directes contenues dans les écrits de Barthélemy de Froberville.
Rivière et Fanchin enrichissent notre patrimoine national littéraire d’un monument qui, pour être nouveau, n’en est pas moins magistral et lumineux. Notre gratitude à leur égard doit être sans bornes, mais elle ne pourra jamais égaler celle que leur doit le poète qu’on croyait disparu. Il nous reste à l’imaginer exprimant, à sa façon toute poétique et satirique, sa reconnaissance à ses découvreurs, même si grands et grossiers sont nos emprunts à ce grand météorologue qu’est Pierre Corneille, excellant dans l’art de poétiser autant les « orages désespérants » que les « désespoirs orageux ». La gratitude de Barthélemy Huet de Froberville à ce journaliste manqué qu’est Serge Rivière (trop craintif pour oser piétiner les plates-bandes médiatiques de son frère) et à son ancien frangin (confrère journalistique) qu’est Gérard Fanchin, pourrait, mais de très loin, rassembler aux « vers » cid-2-sous :-
Orages du mois de mars ! ô sagesse applaudie !
Ai-je donc tant vécu que pour cette embellie ?
Et me suis-je adonné aux chansons, aux sonnets
Que pour voir, aujourd’hui, m’offrir tant de lauriers ?
Ma plume, qu’avec respect la Table Ovale admire,
Ma plume, qui tant de fois a servi la satire,
Tant de fois abaissé l’arrogance des goujats,
Obtient enfin son prix et me couvre de vivats !
O plaisant souvenir de ma gloire effacée !
Oeuvres de tant de lustres en un jour célébré !
Beaux et nouveaux lauriers procurant félicité !
Tombeaux et archives d’où sort ma renommée !
Grâce à Rivière/Fanchin voir relever Huet.
Enfin vivre vengé et survivre renommé.
Rivière, sois de mon livre à présent gouverneur :
Cette vocation n’admet qu’un passionné chercheur,
Généreux dévouement par cette aide soutenue,
Malgré l’oubli des hommes, me rend le mérite dû.
Et toi, de mes poèmes, glorieux instrument,
D’un esprit plein de verve, précieux ornement,
Plume, jadis tant à craindre, et qui, grâce à Rivière,
Et qui, grâce à Fanchin m’autorise à être fier,
Va, quitte dorénavant, cette mort sans lendemain,
Passe, pour me célébrer, en de bien meilleures mains.
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