Publicité

Quand la feuille de coca devient un « patrimoine régional »

24 juillet 2005, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Le président de la région du Cuz-co (sud-est du Pérou), Carlos Cuaresma, a promulgué, le 21 juin, une ordonnance qui déclare la feuille de coca « patrimoine régional de Cuzco », et confère à trois vallées le titre de « zone de production à caractère légal de la coca ».

L?ordonnance ne légalise pas de nouvelles productions ? seuls les producteurs recensés dans le registre de l?Entreprise nationale de la coca, Enaco, peuvent cultiver la feuille en toute légalité ?, mais reconnaît « l?usage traditionnel » de la coca. Réputée pour ses valeurs médicinales, curatives ou digestives, la feuille sacrée des Andes est consommée par la population locale, qui la boit en infusion ou la mastique durant des heures.

Saluée par les cocaleros (les producteurs de coca) de l?ensemble du Pérou, l?ordonnance de Cuzco a ouvert une polémique sans précédent dans le pays. Le Premier ministre l?interprète comme une incitation au narcotrafic. Les hommes politiques ont condamné un texte « démagogique et dangereux ». Mais le gouvernement a toutefois dû ad-mettre la légitimité de l?ordonnance, à quelques remarques près.

« Je ne comprends pas les raisons de cette ordonnance, qui ne modifie rien », avoue Alessandro Vassilaqui. Le directeur du Centre d?information et d?éducation pour la prévention de l?abus de drogue (Cedro) s?interroge. Selon lui, le texte de Cuzco s?inscrit dans la droite ligne de la Convention de lutte contre le trafic international de drogue des Nations unies (art. 14), qui exhorte au respect de l?usage traditionnel de la coca. « On attend la réglementation, pour s?assurer qu?elle ne se détourne pas du cadre fixé par la loi nationale », ajoute M. Vassilaqui, pour qui les producteurs doivent rester sous contrôle d?Enaco, seule entreprise pouvant légalement acheter les feuilles aux cocaleros.

« En pratique, l?ordonnance de Cuzco ne change rien », renchérit Ricardo Soberon Garrido. Selon cet analyste des politiques de drogue menées dans les Andes, l?affaire s?apparente surtout à une « guerre de miroirs » entre l?État et les cocaleros, qui cherchent une légitimité auprès de l?opinion. « Tout se passe comme d?habitude quand il s?agit de la coca au Pérou, souligne M. Soberon. Les producteurs sont incapables de s?imposer dans les priorités gouvernementales, le gouvernement montre ses contradictions, l?ambassade des États-Unis ? qui participe financièrement à la lutte antidrogue ? s?implique et fait obstruction. »

Les cultures continuent d?augmenter

La coca est une question récurrente au Pérou, deuxième producteur mondial, où près de 50 000 familles vivent de sa culture. Les cocaleros manifestent régulièrement contre la politique d?éradication forcée menée par les autorités, sous les recommandations des États-Unis. La commission nationale, chargée de la lutte antidrogue (Devida), se justifie en arguant que 80 % de la production (52 500 tonnes en 2004) va au narcotrafic.

« On assiste à une véritable criminalisation des producteurs de la part d?un État qui confond coca et cocaïne », dénonce Washington Mendoza, secrétaire général de la Confédération paysanne du Pérou. Les producteurs réclament le droit de commercialiser leurs produits sans recourir à Enaco. Ils souhaitent aussi que l?ordonnance de Cuzco, promouvant l?industrialisation de l?usage traditionnel, soit à la base de la loi-cadre promise par le gouvernement, suite à la polémique.

En attendant, les cultures de coca continuent d?augmenter, témoignant de l?échec des produits de substitution. Selon le rapport 2005 de l?Organisation des nations unies (Onu) sur les drogues, les plantations s?étendaient sur 50 300 hectares en 2004, contre 44 200 en 2003. D?après la Devida, seuls 9 000 hectares sont destinés à la consommation traditionnelle.

Quelle que soit la proportion, tous s?accordent à reconnaître qu?une grande majorité de la production est utilisée pour le narcotrafic, qui prospère au Pérou.

La coca destinée à la drogue se vendait ainsi 2,80 dollars le kilo en 2004 (une augmentation de 33 % par rapport à 2003, selon les Nations unies), quand Enaco achetait en moyenne 1,61 dollar le kilo de feuilles destinées à l?usage légal traditionnel.

■ @ 2 005 Le Monde ? Chrystelle BARBIER ? Distribué par The New York Times Syndicate

Publicité