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Pêcheurs : entre angoisse et chantage
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Pêcheurs : entre angoisse et chantage
Marchandage, irresponsabilité citoyenne? Il y avait un peu de ça dans le ballet des pirogues autour de la drague-suceuse Jerommeke. Mais il y avait aussi de l?angoisse. « Après sept mois, on nous rendra cette mer comme elle était avant ? Aret badine ! » Les pêcheurs de Pointe-aux-Sables connaissent leur mer, ils la voient changer, ils racontent ces laf labu morts? Et ils ont peur. Aller pêcher plus loin ? Mais c?est la même mer !
Il n?y a pas de frontière dans l?immensité ! Une angoisse née d?une absence d?informations.
Le Jerommeke creuse le sol marin au large de Montagne-Jacquot. Il y installe, à 400 mètres de profondeur, d?énormes tuyaux. Par ces canalisations, s?écouleront, traitées préalablement dans une station d?épuration, les eaux usées venant des basses Plaines- Wilhems et de Port-Louis. Mais à l?autre bout, à 600 mètres de la plage, un liquide pur sera déversé. Immense progrès? écologique précisément. Mais les pêcheurs le savent-ils ?
« Qui nous assure que ce bouleversement de la vie marine que l?on constate déjà ne va pas durer au-delà de ces sept mois ? se lamente Judex Ramphul. On ne sait même pas si des évaluations scientifiques appropriées ont été menées ». Les pêcheurs évoquent, avec une conviction non feinte, un déséquilibre de l?écosystème, un appauvrissement de ses ressources en poissons, une destruction des coraux.
Ils voient déjà les catastrophes en cascade. Les revenus qui dégringolent, les autorités qui se montrent indifférentes une fois les travaux de dragage terminés, leur mise au chômage forcé? Alors ils crient. Ils hurlent pour une compensation « pour l?avenir », une solide garantie contre les incertitudes qui se dessinent dans leur tête. Histoire de montrer qu?ils savent être raisonnables, ils suggèrent une évaluation scientifique à intervalles réguliers sur la base de laquelle des modalités de compensation devront être formulées, l?établissement d?un système de communication par les autorités, et la prise en compte de leurs suggestions.
<B>Limiter les dégâts au maximum</B>
« Il n?y a aucune raison de penser que les pêcheurs ne pourront pas reprendre leurs activités normalement. La santé marine devrait se refaire par un processus naturel, avec des conditions normales », assure une biologiste de l?Institut océanographique. Là-bas, comme au mi-nistère de la Pêche, ou à la Wastewater Authority (WWA), le langage est le même. « C?est totalement faux de dire que tout l?écosystème marin sera détruit, avec des conséquences graves pour les pécheurs », déclare un officiel. « Tout ce processus est à l?avantage des pêcheurs. La mer ne sera plus polluée comme avant, et l?eau déversée va redonner au lagon son niveau normal », affirme, quant à lui, un haut fonctionnaire du ministère de la Pêche.
L?EIA Cerfificate impose en effet au promoteur, la WWA, les actions à prendre pour limiter au maximum les dégâts causés à l?environnement marin. « Nous avons scrupuleusement respecté les recommandations des consultants. Il y a un strict monitoring du projet et nous sommes convaincus que, comme l?ont souligné nos consultants, à la fin des travaux, l?écosystème se rétablira après six mois. »
Il y a trois étapes dans le traitement des premiers déchets. La première est le degritting ? des gros déchets sont filtrés et bloqués dans des grilles de décantation. La seconde est le traitement biologique. L?oxygène est introduit dans les effluents et les bactéries naturelles ingèrent cette pollution. Toute l?eau passe ensuite à travers des diffuseurs avant d?être déversée dans la mer à 30 mètres de profondeur. L?eau rejetée à la mer est traitée, désinfectée et purifiée avant d?être envoyée au fond de l?océan au-dessus à la profondeur indiquée.
Pour certains spécialistes, il manque une étape, le tertiary treatment. À la WWA, on reconnaît qu?il n?existe pas « de procédé qui pour décolorer l?eau. »
« Mais nous sommes satisfaits que le suivi est fait par nos responsables », déclare un ingénieur de cet organisme.
Quid de la garantie que réclament les pêcheurs avant, pendant et après les travaux ? Est-ce trop demander de les intégrer de cette façon à un projet de développement qui implique leurs régions ? Faut-il encore qu?ils fassent la démarche de s?y intéresser. Il y a quelques mois, une réunion avait été organisée à Albion à l?intention des pêcheurs de toute la région pour leur exposer l?ensemble des travaux autour du port. Sur 96 pêcheurs convoqués, seulement 15 s?y étaient rendus?
<B>Compensation : la surenchère</B>
D?où vient ce chiffre de Rs 200 000 brandi par les pêcheurs ? Il s?agit d?un quantum avancé au hasard par l?ex-député Siddick Chady à l?Assemblée, et qui revendiquait pour les pêcheurs de Lataniers un dédommagement plus important que celui qui était prévu. Il sera accepté quelques heures plus tard par le gouvernement. Sans calcul scientifique préalable.
La forte somme était sans doute justifiée. On demandait à ces pêcheurs de quitter définitivement la zone portuaire, leur terrain de travail. Car y travailler était en violation des règlements internationaux.SI ceux de Pointe-aux-Sables réclament aujourd?hui une compensation, c?est sans doute qu?ils feignent d?ignorer la différence de situation. C?est en tout cas une conséquence de sa propre négligence qui retombe aujourd?hui sur le nez du gouvernement. Il aura fait fi d?un conseil donné il y a quatre ans par le comité Forget sur l?étendue de la pollution industrielle autour de Maurice. Il recommandait la prudence dans des situations pareilles. Il écrivait : « Le comité note avec inquiétude que dans d?autres occasions, des demandes de compensation ont été évaluées et payées de façon fortuite, sans recourir à une approche légale et scientifique comme le comité l?a fait en l?an 2000. Les conséquences ont été que l?argent du contribuable a été dépensé sans une formule bien définie. Il n?est pas normal qu?un opérateur du Nord paie plus qu?un opérateur du Sud pour le même problème ».
<B>Le vieil homme et la mer </B>
Assis sous le grand arbre, face au lagon de Pointe-aux-sables, Will Clément, 67 ans, scrute l?horizon. Cela fait plusieurs jours qu?il n?est pas allé pêcher. Plus que les quelques roupies que lui rapportent ses prises quotidiennes, c?est le ressac sur sa pirogue qui manque le plus à ce vieux loup de mer.
Car entre Will Clément et la mer, c?est une belle histoire d?amour qui a commencé voilà 50 ans. « Kan docks inn ferme mo finn zet moi dans la pes. » Le vieillard connaît tous les rudiments du métier et il rigole quand on lui dit qu?il faut qu?il aille suivre des cours au Centre de formation des pêcheurs de Pointe-aux- sables. « Monn pratik lapes la trenn, pêche sous-marine, mo ti marin-peser. Mo mem mo capav donn kour? » Pas étonnant qu?aux yeux des jeunes, le patriarche soit considéré comme celui qui « sait tout ».
C?est en travaillant comme marin-pêcheur sur les bancs de St-Brandon, qu?il apprend à repousser ses limites. Et à apprendre la patience sous un soleil de plomb, qu?il tonne ou qu?il vente.
« Ene metie dir. Ene lazourne ou lor ou de la zam. Rekin koup ou la ligne, bizin atas enkor, lor la gaign pike ar poisson. »
Selon Will, c?est un métier dont on ne mesure pas suffisamment les risques.
Il sait ce qu?endurent les trois pêcheurs disparus à l?îlot Raphaël. Il y a dix-sept ans, son embarcation dérive au large du banc de Nazareth. Pendant trois nuits et deux jours, il connaîtra avec ses deux collègues, les affres de l?angoisse. Fatigués, en état de déshydratation, ils seront sauvés in extremis, par un bateau de pêche taïwanais.
« Métie peser bien dir. Me ou bizin gaign ou dipin. Pa gaign pou ramas kas me gaigne pou vive. » Une existence au gré des caprices de la mer qui peut tout vous prendre en une fraction de seconde. Will Clément pleure toujours son jeune frère, mort en mer, il y a quelques années. C?est pour cette raison, dit-il qu?il n?a pas encouragé ses fils à suivre ses traces.
Et puis « la mer inn fini ». Dans le passé, à Pointe-aux-sables, raconte-t-il, on ne pouvait pas marcher dans l?eau sans une bonne paire de tangas. « Ti ena telma koray. Aster tou inn mor, inn sek avek polision. Lavi inn kit lagon inn ale. » C?est pour cette raison, dit-il, que les pêcheurs ont dû guider leurs embarcations plus à « l?ouest », à Montagne-Jacquot, là où des opérations de dragage sont actuellement effectuées. « Se sel place kot nou ti pe kapav atrap inpe posson. Sa oussi zot fine rasse are nou. »
Sa voix éraillée étouffe un marmonnement. Décidément, les hommes et la mer ne lui auront rien épargné?
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