Publicité
Priscilla Bignoux : Soif d?entraide
par Marie-Annick SAVRIPÈNE
Deux dames attendent patiemment le retour de Priscilla Bignoux à son domicile. Ce ne sont ni des parentes, ni des amies mais des licenciées d?une usine du sud, que Priscilla et son équipe du Trust Fund ont si bien encadrées dans le passé que ces femmes ont réussi à se regrouper en coopérative et arrivent à gagner leur vie. « Elles gardent contact. Rétribuée ou pas, je suis là pour elles. Je suis comme une béquille pour ceux et celles qui chutent », confie Priscilla en riant.
Son engagement social découle d?une foi chrétienne solidement chevillée à l?âme et dont les signes extérieurs se traduisent par un économiseur d?écran de téléphone cellulaire dépeignant un Christ ressuscité, de même que par une Bible ouverte sur la table du salon. « Mon mari et moi ne manquons jamais de commencer notre journée par la lecture d?une page de la Bible », explique la jeune femme.
C?est après son mariage avec Steve, tôlier sur la propriété de Savannah à qui elle donne par la suite trois enfants, Nathanaël, aujourd?hui âgé de 14 ans, Xavier Joël, 12 ans et Anne Gaëlle, trois ans, que Priscilla veut s?engager auprès des enfants et des villageois qui ont besoin d?encadrement. Voulant ouvrir une école maternelle, elle suit plusieurs cours en vue de comprendre la psychologie de l?enfant aussi bien auprès de l?Organisation mondiale pour l?éducation préscolaire qu?auprès de la crèche Bethléem et de la Pre-Primary Unit de l?état.
En parallèle, elle préside le Women?s Association de Gris-Gris et à ce titre, elle se met à accompagner les villageois qui ne savent pas quelles démarches administratives accomplir pour obtenir leur dû. Priscilla finit par ouvrir son école, « La Capucine », qui opère pendant une dizaine d?années. La jeune femme adore ses échanges avec les enfants qui « sont innocents et ont une confiance aveugle en l?adulte ».
Mais Priscilla sent qu?elle a davantage à donner aux autres. Ainsi, quand le responsable du Centre d?écoute de Surinam lui demande de se charger de l?écoute active des personnes en difficulté à Chemin-Grenier, la jeune femme accepte.
Là, elle découvre les fléaux sociaux, surtout la pauvreté mais aussi l?analphabétisme et la violence domestique. Priscilla apprécie ces marques de confiance mais se sent impuissante à changer le cours de ces histoires dramatiques. Si bien que quand le Trust Fund publie des avis de recrutement de field workers, elle se dit qu?en travaillant pour l?état, sa marge de man?uvre sera plus grande et lui permettra d?être plus efficace dans son aide.
Comme elle connaît la région ? de Souillac jusqu?au Morne ? sur le bout de ses doigts, Priscilla est recrutée. Après une formation au Trust Fund, elle est appelée à accueillir les gens qui se présentent dans les Citizens?Advice Bureaux et à effectuer des constats sur le terrain. On lui adjoint un autre field worker et les deux répondent à un coordonnateur.
Améliorer la vie des gens concrètement
Au cours des rencontres, Priscilla retrouve les mêmes souffrances aperçues durant les cinq mois où elle travaillait au Centre d?écoute de Chemin-Grenier. La différence est qu?au Trust Fund, elle est à même de monter des projets et d?obtenir leur financement. En d?autres termes, c?est du concret qui améliore la vie de ces personnes en détresse.
Plusieurs cas la marquent, notamment celui de cet enfant de quatre ans, battu dans son foyer et qui n?arrive pas à en parler. Appelée par la maîtresse d?école, Priscilla réussit à cajoler l?enfant et à le mettre en confiance au point où il raconte son calvaire. Un cas référé par la suite à la Child Protection Unit.
Elle est également choquée par les conditions de vie d?une mère de famille souffrant de troubles psychiatriques ayant donné naissance à un enfant handicapé et qui ne sait pas comment s?occuper de ce dernier. Grâce à l?intervention de Priscilla et de son équipe, la mère et l?enfant bénéficient d?une aide au logement et vivent dans une maison plus décente.
Elle ne reste pas insensible devant le cas de cette famille de 17 personnes vivant dans un deux-pièces. « Adultes et enfants dormaient à terre. Ces derniers n?étaient pas maltraités par leurs parents mais subissaient les contre-coups de la pauvreté des grands. Là également, on a fait appel à la Child Protection Unit. » Parmi ses satisfactions, il y a celle d?avoir réussi à reloger une marginalisée qui vivait avec son enfant sur les falaises de Gris-Gris.
Avec les hausses incessantes du coût de la vie, elle est convaincue que les pauvres s?appauvrissent davantage. « Le gouvernement fait beaucoup d?efforts mais la pauvreté augmente. D?un côté, l?état accorde une compensation salariale mais de l?autre, tout augmente, à commencer par des denrées de base comme le pain. »
Elle déclare connaître bon nombre de familles qui, depuis l?augmentation récente du prix du pain, s?en passent, faute de moyens. Elle a également vu des enfants et même des adultes faire les poubelles dans l?espoir de trouver quelque chose à se mettre sous la dent. Pour arrêter dans une certaine mesure cette paupérisation, Priscilla estime qu?il faudrait une vaste étude pour déterminer qui sont les pauvres ? selon le Trust Fund est pauvre celui qui gagne moins de Rs 5 000 ? et exempter ceux tombant dans cette catégorie des diverses hausses de prix.
Le non-renouvellement de son contrat avec le Trust Fund la ramène quelques années en arrière quand elle a écouté les doléances des licenciées d?une usine textile, dont quelques-unes étaient à son domicile le jour de notre entretien. « Un licencié souffre non seulement parce qu?il se retrouve sans emploi et sans argent et qu?il a des dettes mais parce qu?il sait aussi que ce licenciement signe l?arrêt de mort éducative de ses enfants et de sa propre socialisation. C?est très dur. Je l?avais vécu pour ainsi dire par procuration avec les licenciées que j?ai côtoyées. Aujourd?hui, je le vis dans ma chair et cela fait très mal. »
Ce qui blesse le plus Priscilla, c?est la manière de faire à l?égard des employés du Trust Fund. « Nous avons appris le non-renouvellement de notre contrat par des bruits de couloirs. Personne n?a eu le courage de nous le dire en face. J?ai le sentiment d?être rejetée sans aucune reconnaissance pour mon travail. Un responsable a même décrété que nous n?étions pas indispensables. C?est vrai. »
«Même pauvres, ils ont une dignité»
Mais dans le social, poursuit la jeune femme, tout se joue sur les liens de confiance établis entre les officiers et les demandeurs d?aide. « Ces derniers n?ont pas changé et leurs problèmes sont les mêmes. Ils devront recommencer les procédures avec de nouveaux officiers. Même s?ils sont pauvres, ils ont leur dignité. Et ce n?est pas évident de recommencer à se raconter. Ce changement équivaut à passer d?un médecin de famille à un autre médecin et il faut recommencer à raconter ses antécédents médicaux avec tout ce qu?ils comportent. Le field worker a besoin de temps pour comprendre une région, et être à l?écoute des gens. C?est un temps énorme qui sera perdu ! »
Priscilla ne va pas s?enfermer pour panser ses blessures. Elle va s?occuper en attendant de trouver un autre emploi. Les causes à défendre ne manquent d?ailleurs pas. En tant que secrétaire du Groupement social de Souillac, elle s?occupe d?une quinzaine de filles mères de la région depuis un bout de temps et a même écrit un projet d?encadrement pour ces jeunes qu?elle a envoyé au NGO Trust Fund.
Elle est reconnaissante envers Indira Seebun, ministre de la Femme, qui a fait don de kit pour bébés à ces jeunes filles, de même qu?au Mouvement d?aide à la maternité pour son soutien. Priscilla continuera également à soutenir les villageoises dont les maris sont détenus.
Priscilla n?est pas échaudée à l?idée de trouver un travail où l?employeur sera peut-être à nouveau l?état. « Ma conscience est claire. Je n?ai jamais fait de politique. Si je trouve un autre emploi dans le gouvernement, je le prendrai car il me faut faire vivre les miens mais avec l?état, je suis assurée d?une aide plus structurée aux nécessiteux et ce n?est pas négligeable? »
Publicité
Publicité
Les plus récents