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Premiers battements d? aile
C?est un fait : Rodrigues respire mieux depuis l?autonomie. Ce sentiment est si tangible qu?il faudrait, avant même d?évoquer plus avant le chemin parcouru, saluer la démarche. Saluer l?élargissement et la consolidation de l?espace démocratique de la République que représente ce nouveau statut. Saluer en somme le respect de la parole donnée ? la chose est trop rare en politique pour qu?on s?en prive. Seuls ces irréductibles conservateurs réticents aux winds of change chargés du sens de l?Histoire, se refuseront à le reconnaître. Ils passent à côté de la plaque où sont écrites les pages les plus glorieuses d?une Nation et en tournent d?autres?
Oui, les Rodriguais respirent. Il faut avoir été à leurs côtés, sous ce généreux soleil d?octobre dernier, à Malabar, où ils dévoilaient le Monument de l?Autonomie, pour entendre vibrer leur volonté d?oeuvrer pour leur bien commun, leur fierté de savoir leur dignité reconnue. Il faut avoir cheminé avec ces hommes, ces femmes, jeunes, vieux, sans âge, pour entendre battre le c?ur de Rodrigues en marche vers son destin. Il faut avoir participé à ses réunions préparatoires pour ressentir et vivre ce sérieux et cette emphase que les responsables de l?organisation des célébrations à tous les niveaux ont voulu impulser à cet an 1 de l?autonomie.
En un an, comment cette autonomie s?est-elle installée ? Au fil des mois, la population de Rodrigues a commencé à prendre la mesure des défis auxquels elle devra faire face. Elle a compris la nécessité de former ses jeunes, de renforcer les compétences, actions essentielles pour dynamiser les orientations qui garantiront un développement efficace, harmonieux et respectueux de l?environnement. Elle a compris le besoin de développer le sens de l?initiative et de l?entreprenariat. Elle a compris que le succès de l?aventure serait au coût du maintien des principes auxquels elle a toujours cru, résumés dans la devise de l?assemblée régionale : le travail, la solidarité, la fierté.
Le travail, d?abord, pour transformer l?île et redonner la valeur à la Terre, produire pour générer des ressources. Déjà, des projets sortent de terre et de mer. La dynamisation des secteurs de l?agriculture, de l?élevage, du tourisme ou encore de la pêche s?amorce. Un tourisme à deux visages, «éco» ou «agro», pointe du nez, révélant une dimension humaine qui rassure. Devant ces projets hôteliers qui lui inspirent confiance, Rodrigues sent qu?elle ne perdra pas son âme. Solidarité, ensuite, parce que l?autonomie ne saurait être complète si les plus démunis sont laissés en bordure de routes, si la possibilité ne leur est pas aussi donnée de retrouver leur dignité. Fierté, enfin, du devoir accompli. Fierté puisée de cette conviction de pouvoir accomplir ce qui reste à l?être. Ces trois valeurs gouvernent et gouverneront actions et réflexions.
Au niveau institutionnel, la période de rodage tire à sa fin, le temps est à l?action. Le Rodrigues Regional Assembly Act, voté à l?unanimité par le Parlement, laisse à l?exécutif et à l?Assemblée régionale une certaine marge de flexibilité, la liberté d?adapter certaines dispositions au contexte local. La présentation prochaine d?un projet de loi donnant création à un Conseil économique et social permettra de mieux répondre aux aspirations de la population. Des propositions et projets concrets, apportant les changements au niveau du vécu des Rodriguaises et des Rodriguais sont attendus de part et d?autre. C?est à ce niveau que l?on jugera dans quatre ans l?acuité politique des élus de l?un ou de l?autre coté de l?Assemblée. Tourné vers l?avenir, le peuple rodriguais est impatient de réalisations.
Pour accélerer la mise en oeuvre des projets, il est une question d?ordre pratique qui mériterait une certaine attention de la part des élus de l?Assemblée régionale et de sa présidence. Pour élargir véritablement la démocratie, il reste en effet un petit pas à franchir, celui de la reconnaissance du Kreol comme langue de débat au sein de l?Assemblée régionale. En 1977, les conseils de Port-Louis et de Beau Bassin/Rose-Hill ont accordé cette reconnaissance à notre langue nationale. Le récent jumelage entre la capitale mauricienne et Port-Mathurin ne devrait-il pas être l?occasion d?échanges d?idées à ce propos ? Oeuvrer pour une plus grande déconcentration administrative, c?est très bien, viser l?indépendance économique, c?est encore mieux, mais permettre l?élargissement du débat en donnant l?option d?une plus grande liberté d?expression, c?est essentiel. Le peuple de Rodrigues dans son ensemble doit pouvoir participer pleinement au débat démocratique.
Cela est d?autant plus nécessaire que la construction de l?édifice ne pourra se passer d?une conscientisation, d?un parler vrai de tous les instants. La vision de Rodrigues autonome, moderne, solidaire et ouverte sur le monde, devra constamment être partagée, expliquée, tant au niveau de Rodrigues, qu?à Maurice et qu?au plan international, pour que les ouvriers se mettent à l?ouvrage. La manoeuvre sera éprouvante tant au niveau physique, que matériel et intellectuel.
En vrais chefs de chantier, les décideurs politiques aux commandes devront impérativement maintenir le cap des directives données aux contremaîtres, commis de l?Etat central ou fonctionnaires de l?Assemblée régionale. Trop souvent, ces derniers sont enclins à jalouser leurs prérogatives sous couvert de gaines de procédures, au détriment de la vision politique et de son mission statement. Les politiques aux commandes doivent garder en mémoire, tout en s?assumant sans arrogance, que ce sont eux et personne d?autres qui présenteront leur bilan aux prochaines consultations électorales.
Enfin, mettrons-nous aux rancarts ces stigmates, ces attitudes néo-coloniales, ces vieux réflexes qui subsistent à Maurice comme à Rodrigues ? A Maurice, où les tenants du centralisme autant farouche qu?humiliant, font de la résistance là où ils peuvent et à Rodrigues, où ceux qui n?ont jamais rien compris au combat pour l?autonomie mais qui manient à fond la démagogie, sont demeurés (le jeu de mots est facile mais tout trouvé) sur la ligne de départ au volant de leurs belles voitures nouvellement acquises, les yeux rivés sur le rétroviseur en marche arrière toute?
Le chemin s?annonce rude, mais les Rodriguais ont du courage. Ces filles et fils du sol n?ont jamais courbé l?échine, fière et audacieuse, devant les rafales, fussent-elles aussi violentes que Kalunde. Remy Ollier ne parlait-il pas d?eux, il y a plus de 150 ans, en ces termes : ?Brunis par le soleil de la liberté et que nul ne fera courber? ? Ils continueront la construction de l?édifice à la force de leurs bras. Une fois le trait carré tracé, une fois apprêtées les tranchées des fondations, les maçons d?expérience disent qu?il faut y natter le ferraillage et couler le béton au plus vite pour que l?édifice sorte de terre. Sagesse populaire et traditions opératives symboliques oh combien pleines de bon sens, oh combien précieuses quand il se trouve encore de tenaces mauvaises herbes voire des piquants loulous qui ne demandent qu?à obstruer le sentier menant au site de la construction, cette route exaltante de l?autonomie en chantier.
Il faudra aller vite en besogne. Le gouvernement régional de l?île dispose de bien moins de temps pour réussir l?autonomie qu?il a fallu à l?Organisation du Peuple Rodriguais pour l?acquérir, 25 années. Prendre son mal en patience n?est plus au goût du jour ? la population, sa jeunesse surtout, vit déjà à l?heure de l?Internet et bientôt à celle du cellulaire et de la télé par satellite?
Les Rodriguais respirent. Il faut avoir été à leurs côtés, sous ce généreux soleil d?octobre, à Malabar, où ils dévoilaient le Monument de l?Autonomie, pour entendre vibrer leur volonté d?oeuvrer pour leur bien commun, leur fierté de savoir leur dignité reconnue.
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