Publicité
?Pour déverrouiller les énergies latentes, il faut un réveil national?
Par
Partager cet article
?Pour déverrouiller les énergies latentes, il faut un réveil national?
● <B>Vous consacrez une bonne partie de votre ouvrage, ?La République de Maurice en marche? au parcours économique de l?île depuis l?indépendance. Quels ont été les principaux ingrédients de ce qu?on a appelé à un moment ?le miracle mauricien? ? </B>
Vous faites sans doute référence aux 15 années de relative prospérité que nous avons connues entre 1980 et 1995. Il est certain que le principal facteur a été les préférences commerciales que nous avons su utiliser à bon escient. Il y a d?autres pays qui n?ont pas su tirer profit des préférences.
Le déclencheur de tout cela a été la crise que nous avons connue avec les deux dévaluations de la roupie. Cela nous a fait prendre conscience de la situation catastrophique dans laquelle se trouvait le pays.
Par ailleurs, un autre des ingrédients a été d?ordre politique, avec l?arrivée d?un nouveau régime qui a su prendre des politiques économiques favorables. Il y a eu un bon leadership. Et n?oublions pas les dix prescriptions du Fonds monétaire international.
C?est ainsi que nous sommes passés d?une monoculture à une économie plus diversifiée avec le décollage de la zone franche, du tourisme et plus tard, des services financiers avec l?offshore. Maurice a également bénéficié d?un élément extérieur favorable avec la baisse du dollar. On peut dire qu?on a eu de la chance mais on doit ajouter que nous avons su saisir notre chance.
C?est pour cela que je récuse le terme ?miracle économique? car il implique que nous n?avons rien fait. C?est faux. Il y a eu l?apport du gouvernement et la population aussi s?est mise au travail. La prise de conscience de nos difficultés était tellement forte que nous avions pu faire voter une loi pour réduire le nombre de congés publics.
● <B>Aujourd?hui que le pays est à nouveau confronté à de sérieuses difficultés, y a-t-il des leçons à tirer de cette période de croissance encore pertinente ? </B>
Je pense que la principale leçon à retenir, c?est qu?il y a un génie mauricien qui a pu s?exprimer dans ces années-là. Ce génie n?a pas disparu, il est en sommeil. Il est englué sous un amas d?inconscience et d?insouciance par rapport à la situation actuelle.
Il n?est pas possible de croire que le pays va s?en sortir uniquement lorsque le gouvernement ou le secteur privé dira qu?il nous faut changer notre manière de faire. Pour déverrouiller les énergies latentes, il faut un réveil national.
● <B>Le Mauricien s?est donc endormi sur ses lauriers? pourquoi selon vous ? </B>
On s?est habitué à un certain niveau de vie qui n?est pas désagréable. Il y a encore des poches de pauvreté, mais en gros, la vie des gens s?est améliorée. Cela se reflète d?ailleurs dans le niveau de consommation. Avec un revenu moyen par habitant de $ 5 000, Maurice est un des pays relativement nantis du continent africain. Beaucoup de ceux qui sont appelés à être les forces vives de la nation ? les jeunes ? n?ont pas connu les mauvaises années.
Je pense aussi que nos gouvernants n?ont pas suffisamment fait prendre conscience à la population que nous avons à nous battre dans un environnement international hautement compétitif.
On n?a pas suffisamment expliqué que les préférences allaient disparaître ou être considérablement réduites et que nous serions amenés à nous battre à armes inégales avec de grands pays. C?est cela le reproche que l?on peut faire à nos gouvernants.
Mais tout le monde est à blâmer. Une de nos faiblesses est que nous aimons faire l?autruche. On remet souvent au lendemain ce qu?on devrait faire le jour même. Cela fait des années que l?on tourne en rond pour savoir s?il nous faut un métro léger ou un bus lane.
Les entreprises aussi ont voulu conserver leurs acquis le plus longtemps possible, ce qui est compréhensible. Mais il aurait fallu chercher de nouvelles voies. Les services financiers et la cybercité sont des initiatives intéressantes mais il nous manque une main-d??uvre formée dans ces domaines. La planification a fait défaut. Nous n?avons pas eu une vision pour le long terme.
● <B> Pensez-vous que l?alternance politique à l?hôtel du gouvernement est un obstacle à la planification à long terme ? </B>
Les exigences politiques font que c?est le court terme qui est privilégié. Je ne suis pas en faveur de la planification telle qu?elle existait autrefois en Europe et à Maurice. La planification implique que c?est l?Etat qui décide de tout. On a vu ce qu?a donné le modèle soviétique.
Nous avons davantage besoin d?une vision plutôt que de planification. Nous avons besoin de savoir où nous voulons aller et comment y parvenir. Il nous faut dégager de grandes lignes directrices qui soient partagées par le gouvernement, le secteur privé et la société civile.
● <B>Pour un pays comme Maurice où les ressources sont rares, ne faudrait-il pas un certain dirigisme ? </B>
Il est vrai que lorsque les ressources sont rares, il faut les utiliser à meilleur escient. C?est pour cela que je préconise la création de think tank pour dégager les lignes directrices. On peut, par exemple, fiscalement favoriser ou pénaliser certaines activités.
Quand on parle de dirigisme économique, il n?y a pas que le modèle soviétique. Singapour a réussi et on voit aujourd?hui la Chine émerger tandis que l?Inde a des difficultés.
J?ai peur des pays avec des aspects dictatoriaux. Personnellement, je préfère la démocratie et le consensus même si c?est plus difficile. Il faut arriver à obtenir l?adhésion et la participation de tous à une vision commune. Un leader fort avec une vision dans un système démocratique serait l?idéal.
● <B>Vous prônez vous aussi l?ouverture du pays pour assurer son avenir économique. Pourtant, de récents épisodes nous amènent à penser que le Mauricien est xénophobe?</B>
Cette xénophobie, on la retrouve partout et à tous les niveaux et elle fait du tort au pays. Il existe un paradoxe. Nous avons une économie ouverte et nous voulons bien que les étrangers achètent nos produits. Mais quand il s?agit d?accueillir leurs capitaux et leurs connaissances, nous sommes fermés et c?est bien dommage.
Nous avons besoin des compétences étrangères dans des domaines où nous n?en avons pas. Cela est d?autant plus vrai car nous sommes à la recherche de nouvelles voies. On ne peut pas tout savoir.
Nous avons besoin des étrangers non seulement pour leur savoir-faire et leurs capitaux, mais aussi pour leurs réseaux en vue de nous aider à exporter. Un des moyens d?attirer ces capitaux et ces compétences serait à travers des partenariats public-privé pour les grands projets.
Mais il n?y a pas que les étrangers. On devrait aussi encourager les Mauriciens vivant à l?étranger à revenir au pays. On les traite trop souvent comme des traîtres et des lâcheurs. En fait ce sont des pionniers. Je condamne au contraire les grands pays qui nous rendent la vie difficile si nous voulons aller travailler chez eux. On devrait créer une instance au niveau de l?université de Maurice par exemple pour attirer et accueillir ces Mauriciens de l?étranger qui ont des compétences.
● <B>Aujourd?hui on entend à nouveau parler de la dévaluation et le Premier ministre a dû monter au créneau pour démentir cette rumeur. Qu?en pensez-vous ? </B>
Cette rumeur a dû être alimentée par la baisse des recettes sucrières. Les gens se sont dit qu?il faut maintenir les revenus d?exportation au même niveau en dévaluant la monnaie. C?est une erreur. Ce n?est pas en dévaluant la roupie qu?on va résorber le manque à gagner qu?entraîne la baisse du prix du sucre en Europe. Il faut au contraire chercher de nouvelles voies pour l?industrie de la canne. Il nous faut nous décarcasser maintenant et ne pas attendre qu?expire le sursis de deux ans obtenu.
Il faut revoir le tourisme sur lequel on fonde beaucoup d?espoir. Il y a aussi la pêche et les technologies de l?information et de la communication. Il nous faut trouver mille et une choses pour accroître nos revenus.
La dévaluation est une opération chirurgicale qui implique une période de convalescence. Plus la dévaluation est sérieuse, plus la convalescence est longue.
● <B>Parallèlement, il y a aussi la nécessité de réduire nos importations. Comment y parvenir ? </B>
Je préconise un retour à la terre. Je ne suis pas en train de plaider pour une agriculture de subsistance mais pour une agriculture moderne. Il nous faut de la discipline pour nous adapter à la nouvelle situation.
<I>?On devrait aussi encourager les Mauriciens vivant à l?étrangerà revenir au pays. On les traite trop souvent comme des traîtres et des lâcheurs. En fait, ce sont des pionniers.?
Nous importons du riz et de la farine à un prix cher que nous avons subventionné au coût de Rs 425 millions l?année dernière. Entre 2000 et 2004, nos importations de riz et de farine ont coûté Rs 1,4 milliard en moyenne par an. Ces deux items représentent 14,6 % de nos importations alimentaires. Maurice importe aussi pour Rs 1,1 milliard de fruits et légumes chaque année. Cela représente 11,6 % de nos importations alimentaires. C?est une vraie saignée de devises.
On me dira que cultiver des fruits et des légumes à Maurice n?est pas rentable. Mais si un Etat est disposé à accorder des subventions, qu?il subventionne des productions locales qui permettent de réduire les importations. Pourquoi devrait-on subventionner des agriculteurs étrangers ?
● <B>Vous dites que la dévaluation serait une erreur mais la roupie se déprécie chaque jour?</B>
Une dépréciation ex-cessive n?est pas bonne non plus. Une faible dépréciation si elle accompagne d?autres mesures de discipline et d?amélioration de la productivité est acceptable.
?On n?a pas suffisamment expliqué que les préférences allaient disparaître ou être considérablement réduites et que nous serions amenés à nous battre à armes inégales avec de grands pays.?</I>
● <B>Comment voyez-vous l?avenir économique du pays ? </B>
Je suis un optimiste conditionnel. Si la population prend conscience de la situation difficile et apporte sa contribution pour le développement du pays on peut faire de grandes choses. Mais les gens qui bénéficient du transport gratuit croient que tout va bien.
Cette prise de conscience doit intervenir à tous les niveaux, au niveau du leadership et de ceux qui nous gouvernent comme à celui de ceux qui sont à des postes de responsabilité.
Il faut favoriser l?entrepreneuriat. A Maurice, 80 % de la main-d??uvre sont des salariés. Les autres sont dans le secteur informel qui est un exemple de l?utilisation inefficiente des ressources. Ces gens y gagnent leur vie, c?est vrai, mais leur petit business n?a pas de perspective de croissance.
Il faut que le génie mauricien puisse se réveiller et lui donner l?occasion de se manifester à nouveau. C?est une grande responsabilité pour le leadership politique et les décideurs de tout bord.
Quand le Premier ministre déclare qu?il n?y aura pas de dévaluation, on l?applaudit. Mais on aurait applaudi plus fort s?il avait exhorté la population à se mettre sérieusement au travail.
Propos recueillis par
<B>Stéphane SAMINADEN</B>
Publicité
Publicité
Les plus récents