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Philippe Forget, les territoires de la chair

5 février 2006, 20:00

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À vif comme une plaie. Ou au contraire, paisibles comme au bord d?un endormissement trompeur. Les lieux ont une âme. Les territoires une incarnation. Les lieux marquent notre âme. Les territoires invitent à la réincarnation. Philippe Forget, lui, vit plusieurs vies. Celle du poète, du chroniqueur et du romancier. Le tout en un seul lieu. Celui de son dernier ouvrage.

Intitulé Les lieux incarnés, c?est à une triple aventure qu?il nous convie. Nous l?avons commencée à rebours. Par Les Impurs, le roman placé à la fin de l?ouvrage, après les poèmes, après les chroniques, après les nouvelles.

Question géographie, nous voilà rendus à Montagne-Cocotte. C?est dans le charbon et la brume que se jouera cette intrigue de bébé volé. D?identité tronquée. De corps mêlés, secoués, qui par la haine, qui par les plaisirs de la chair.

Les Impurs, c?est le lieu où règne le sang. Celui du métissage. Honteux, assumé, mal digéré, triomphant. Le métissage est décliné en toutes ses couleurs. Avec des mots satinés, avec des verbes qui égratignent, le Dr Forget passe en revue la gamme chromatique des séquelles de l?esclavage. Ses identités dominantes et dominées. Ses fatalités.

<B>Tenir le lecteur en haleine</B>

Ce qui permet à son Aurélie Paulin d?être un chef-d??uvre de cruauté et de fragilité. Paulin de naissance, elle devient Pauline parce que dans la famille de Moka où elle va travailler, il y a déjà une tante Aurélie. Il est impensable qu?une servante ait le même prénom.

Minée par la solitude, au propre comme dans l?expérience de la ménopause, elle finira par concevoir un plan. Son ventre stérile aura un enfant. Celui qu?elle fera fabriquer par Lucie Belgamine (qu?elle ira choisir elle-même) et Niclès.

C?est sans faux-semblants que le Dr Forget aborde la problématique du sang-mêlé. Et si ses mots nous semblent durs, c?est parce que sa trame nous touche là où nous sommes meurtris.

Auparavant, l?auteur fait dans la rigueur, le dénuement stylistique. Les nouvelles du Dr Forget savent nous tenir en haleine sur deux pages et demie. Un exploit en termes de concision. La difficulté étant de construire une trame autonome, frêle comme les pattes d?un oiseau, mais rapide comme son envol en cas de danger.

Exemple concret : Quand tu regardes un arbre. Les seuls protagonistes ? en sus du narrateur ? sont un boulboul et un martin. Décor unique de ce microcosme : un attier lourd de fruits. La trame de l?histoire a beau être minimale : le narrateur ?laisse volontiers une bonne moitié? des fruits au boulboul, pour services rendus, c?est-à-dire débarrasser l?attier de ses pucerons. Ce qui ne l?empêche pas d?être sensible au combat du bouboul défendant son territoire face à un martin envahisseur.

L?attier et ses pensionnaires se transforment en une métaphore de nos vies urbaines. Le pépiement des adversaires à plumes devient synonyme de ces décibels qui nous agressent le tympan au nom de la modernité.

?Pour moi, dont l?espèce s?entasse, l?espace n?a pas de prix ; je fuis le bruit du voisinage et l?intrus me poursuit ( ?) quand tu regardes un arbre, est-ce que tu vois la photosynthèse ? est-ce que tu entends monter la sève ? (?) le milieu d?origine est dépassé par le bruit culturel et industriel ; rien ne sera plus jamais aussi simple pour l?oreille(?) Moi, je m?en voudrais à mort de perdre à jamais la rumeur subtile et minuscule du silence.?

Tout ce qui affecte les sens. Divers niveaux du sens. Le Dr Forget explore les contrées intérieures. Le voyage est d?abord en soi, puis près de chez soi. Dans des lieux immédiatement identifiables. Albion, Chamarel. La plume s?attache aux détails. Tire profit du moindre coude du paysage.

<B>EXTRAITS</B>

■ <B> Ars poetica</B>

Il arrive qu?un homme s?arrête,regarde bien autour de lui et décide qu?il va rester.

Il vient de loin,des rives d?un refus,de l?autre côté d?un mur,

mais il voit maintenant ce que les yeux passaient sans voir. Il reste ; et c?est la suite de l?histoire

commencée ailleurs, car on voit d?avoir entrevu et perdu au début.

Les poèmes sont des rêves dont les trois-quarts perdus sont ce qui manque le plus.

Il faut du temps aux poèmes, du temps perdu,pour passer, s?arrêter et rester.

Ce n?est pas le même rêve, ni le seul poème, le même homme qui s?arrête au point sitôt perdu.

<B>2.12.00

Les Impurs </B>

Il est possible, qui peut savoir, que Nestor de Falière, le grand-père de Niclès, colon blanc ab origine, ait disposé à sa guise, sur la paille de son écurie parfumée au crin étrillé et au crottin, d?une fille affranchie, Adèle (?) Ils eurent une première fille, sortie foncée, à cacher là où les traces de l?amour, son sirop, son extase, son embarras, pouvaient être effacées. Peut-être un artisan de pompes funèbres demeurant à Pailles leur fut-il présenté, agent spécialisé du brouillage généalogique, en un temps où le croisement des gènes était de récurrente nécessité. L?homme en noir, grassement payé, jura de garder sa langue et l?enfant. Il l?appela Aurélie et lui donna son nom, Paulin, usant du patronyme qui venait d?être concédé aux noirs fondateurs. Moka n?entendrait jamais parler d?elle. Ni Pailles de sa mère. Les faiblesses du bas ventre étaient alors aussi nombreuses qu?anonymes(?)

Le grand-père de Niclès aurait eu ainsi, dans l?amour, beaucoup d?enfants mulâtres, dont les mâles sortis clairs furent seuls des de Falière. Le diable, inventeur de la mélanine et autres pigments brevetés en enfer, avait ses raisons de bafouer cette postérité. On en vit de toutes les couleurs. Pour chaque mulâtre, des lignées innombrables de métissés devinrent possibles. Tous porteurs des gènes de Nestor et d?Adèle, mélangés, invisibles mais inusables, dilués mais inépuisables. Des mulâtres et des mulâtresses, ancêtres de populations de couleur aux yeux noirs, marron, noisette, dorés, verts, gris, bleus ; à la peau couleur ébène, bois de natte, bois brûlé, cannelle ; sucre roux, (caca loulou, ti rouge, comme cela se dit avec toute la cruauté précise de la moquerie).

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