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Peut-on théoriser le voyage?

21 juillet 2008, 00:00

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Théorie du voyage : Poétique de la géographie,

Michel Onfray, Editions Gallimard, 2007.

Michel Onfray, philosophe et créateur en 2002 de l?université populaire de Caen ( France ), est l?auteur d?une trentaine de livres, dont le dernier, «Théorie du voyage», est une tentative d?élaborer une «poétique de la géographie».

Pour Michel Onfray, le voyage implique un refus de l?emploi du temps laborieux de la civilisation au profit du loisir inventif et joyeux. L?art du voyage, écrit-il, induit une éthique ludique, une déclaration de guerre au quadrillage et au chronométrage de l?existence : «La cité oblige à la sédentarité lisible grâce à une abscisse spatiale et à une ordonnée temporelle : être toujours dans un lieu donné à un moment précis.»

Si toutes les destinations sont devenues possibles et ne sont plus qu?une question de temps, comment élire un lieu ? Là encore, écrit MO, le déterminisme généalogique s?impose, car on ne choisit pas ses lieux de prédilection, mais on est requis par eux. L?on veut l?eau froide de l?Arctique, les atolls et les courants chauds du Pacifique, les terres grasses, tièdes et humides de la forêt tropicale ou les sols calcinés du désert saharien. «Chaque corps aspire à retrouver l?élément dans lequel il se sent le plus à l?aise et qui fut jadis, aux heures placentaires ou premières, le pourvoyeur de sensations et de plaisirs confus, mais mémorables.»

Le voyage commence dans une bibliothèque ou une librairie. «Au commencement du nomadisme, donc, on rencontre la sédentarité des rayonnages et des salles de lecture, voire celle du domicile où s?accumulent les ouvrages, les atlas, les romans, les poèmes, et tous les livres qui, de près ou de loin, contribuent à la formulation, à la réalisation, à la concrétisation d?un choix de destination.»

MO se demande à quel moment commence réellement le voyage. Il est d?avis qu?il commence à l?instant précis où on ferme et laisse derrière soi sa maison, son port d?attache: «Le premier pas installe de facto dans un entre-deux relevant d?une logique spéciale : plus dans l?endroit quitté, pas encore dans l?endroit convoité.»

MO consacre la plus grande patrie de son livre au voyage lui-même. D?abord, l?amitié à réaliser. «Certes on peut voyager seul, mais avec la certitude d?être sans cesse face à soi-même, dans le détail, nuit et jour, les heures fastes et néfastes. En revanche, voyager à deux me semble illustrer une formule romaine, car elle permet une amitié construite, fabriquée jour après jour, pièce par pièce.»

Une question se pose : comment procéder avec les ivresses que produit le voyage ? Noter ? Dessiner ? Envoyer des lettres, des cartes postales ? Photographier ?? Le voyageur, conseille MO, ne doit économiser aucun support pour fixer les ébranlements dus aux déplacements. Car du perpétuel flot d?informations on ne garde jamais l?intégralité. MO pense qu?il faut noter ce qui, dans le déroulement temporel et fluide du temps réel, dégage du sens et raffine le voyage. «La mémoire fonctionne ainsi : prélever dans l?immensité longue et lente du divers les points de repère vifs et denses utiles pour cristalliser, constituer et durcir le souvenirs.»

Il s?agit également d?inventer une innocence face aux préjugés de son époque sur la diversité du monde. «Aller quelque part, c?est la plupart du temps se diriger au-devant des lieux communs associés depuis toujours à la destination élue.» Ainsi le sens du rythme des Africains, le fanatisme commercial des Chinois, l?arrogance des Français, l?égocentrisme des Anglais, l?hypocrisie et la délinquance des Maghrébins? L?un des défis du voyage consiste à partir pour vérifier par soi-même si ces idées-là correspondent vraiment à la réalité.

Pendant le voyage, on rencontre sa subjectivité. «Le voyage suppose une expérimentation sur soi qui relève des exercices coutumiers chez les philosophes antiques : que puis-je savoir sur moi ? Que puis-je apprendre et découvrir à mon propos si je change de lieux habituels, de repères et modifie mes références ?» MO avoue qu?il n?aime pas le voyage de ceux qui se punissent et usent de leur moi comme d?un animal à dresser.

Après le voyage, il faut retrouver un lieu. «Après le temps ascendant du désir, puis le temps excitant de l?événement, vient le temps descendant du retour. Pas de voyage sans retrouvailles avec l?Ithaque qui donne sens même au déplacement.» Car un perpétuel exercice de nomadisme, souligne MO, sort du cadre du voyage pour basculer dans l?errance permanente, le vagabondage.

Après, c?est cristalliser une version, car pour qu?il prenne sens, le voyage doit faire l?objet d?un filtrage. «La multitude d?informations qui assaillent le corps ne peut subsister comme telle. Le tri sévère écarte l?anecdote pour permettre à l?esprit de se concentrer sur l?essentiel ? des émotions cruciales, des perceptions cardinales.»

Après, c?est aussi dire le monde, mais à condition de bénéficier d?une grille de lecture. Dans le cas de MO, ce sont les chorèmes de Roger Brunet : «Dans le bruit de l?avion qui évolue à mille mètres d?altitude, on peut alors s?amuser à chercher, puis à trouver, des aires en contact, des semis urbains, des réseaux maillés, on peut voir des dissymétries à l??uvre, repérer des graphes, constater des liaisons préférentielles, pointer des ruptures, distinguer des interfaces, suivre des lignes de partage, surprendre des têtes de réseaux, des axes de propagation ou des aires d?extension, des points attirés et des surfaces de tendance.»

Il reste à envisager une suite. Le nomade est convaincu qu?il repartira, que son dernier voyage ne sera pas l?ultime, sauf si la mort profite d?un trajet pour le surprendre. «La passion du voyage ne quitte pas le corps de qui a expérimenté les poisons violents du dépaysement, du corps élargi, de la solitude existentielle, de la métaphysique de l?altérité, de l?esthétique incarnée.»

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