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Perspective : la mondialisation du patriotisme économique
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Perspective : la mondialisation du patriotisme économique
La situation ne manque pas de sel. La Chine – pourtant communiste aux dernières nouvelles – se dit scandalisée. “Les Etats-Unis ne sont pas une économie libre, contrairement à ce qu’ils affirment”, déplore le très officiel China Daily. Motif de ce courroux : Washington a refusé que le groupe pétrolier chinois Cnooc mette la main sur son concurrent américain Unocal. Devant les protestations provoquées par cette tentative de rachat, les responsables chinois ont préféré renoncer.
Cet échec prouve que le “patriotisme économique” mis en avant à la fin juillet par le Premier ministre Dominique de Villepin pour défendre Danone contre les intentions supposées de PepsiCo est loin d’être une spécificité française.
Interrogé sur ce sujet, le nouvel ambassadeur américain à Paris s’est d’ailleurs bien gardé de critiquer cet interventionnisme politique dans le débat économique. Au contraire. “Je trouve cela bien. Nous connaissons cela aussi”, a-t-il reconnu. Même aux Etats-Unis, la liberté d’entreprendre s’arrête donc là où l’intérêt national semble l’exiger. Soyons honnête : ce n’est pas une découverte et la surprise chinoise est sans doute en grande partie feinte.
Il y a plusieurs années que l’administration Bush, dont les liens avec les milieux d’affaires sont notoires, bafoue les règles du libre-échange quand cela l’arrange : quotas sur les importations d’acier européen ou de textiles chinois, soutien aux compagnies aériennes, plainte pour soutenir Boeing contre Airbus déposée en pleine campagne présidentielle...
Il y a encore un an, la France aurait été montrée du doigt pour son insupportable colbertisme. Qu’on se souvienne des critiques en Allemagne lorsque Paris a favorisé le rapprochement dans la pharmacie du français Sanofi et du franco-allemand Aventis, ou lorsque le gouvernement a renfloué Alstom pour éviter un dépeçage. Mais aujourd’hui nul ne proteste. Et le très libéral hebdomadaire The Economist tresse des lauriers au gaulliste Dominique de Villepin.
En Grande-Bretagne, Tony Blair applique pourtant les recettes du laisser-faire. Que des intérêts espagnols rachètent une banque britannique (Abbey National), que les Chinois reprennent le constructeur automobile Rover ou l’équipementier Marconi, que les Français raflent les alcools d’Allied Domecq, convoitent BPB (leader mondial du plâtre) et même le London Stock Exchange, le Premier ministre britannique n’y trouve rien à redire. Il est bien le seul...
<B>“Plus de technologies ni de produits nationaux”</B>
Revendiquant implicitement la notion de patriotisme économique, le gouvernement italien protège depuis quelques semaines – de façon d’ailleurs maladroite – ses banques contre les prédateurs européens. L’Allemagne, gauche et droite confondues, défend l’intervention des pouvoirs publics dans Volkswagen, malgré les dérives de la cogestion qui ont récemment éclaté au grand jour. Même le libéralisme chinois a des limites ! Contrairement à ce qu’il espérait, le sidérurgiste européen Arcelor ne devrait pas être autorisé à contrôler son homologue chinois Laiwu, comme il l’avait envisagé. Les autorités de Pékin viennent, semble-t-il, d’y mettre leur veto.
Une illusion prend donc fin : la mondialisation de l’économie ne signifie ni que les entreprises sont devenues apatrides ni que les Etats n’ont plus aucun rôle à jouer pour les défendre. Pourtant, beaucoup y ont cru. Quelques mois avant d’être nommé ministre du Travail de Bill Clinton, l’universitaire Robert Reich avait ainsi publié, en 1991, un livre qui fit grand bruit : L’Economie mondialisée. Sa thèse était la suivante : au XXIe siècle, écrivait-il, “il n’y aura plus de technologies ni de produits nationaux. Il n’y aura plus d’économies nationales (...). Un seul élément restera enraciné à l’intérieur des frontières du pays : les individus qui constituent la nation”.
Dans son introduction à l’édition française (parue chez Dunod en 1993), il précisait : “La production à haute valeur ajoutée en France ne dépendra plus du succès des firmes françaises. Celles-ci vont devenir des entités mondiales qui ne seront pas davantage liées à la France que les autres firmes mondiales.”
Si nombre de chefs d’entreprise se sont ralliés à cette thèse, d’autres se sont montrés sceptiques. Dans La Tentation hexagonale (Fayard, 1996), le directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique, Elie Cohen, prend le contre-pied de Robert Reich : “Les firmes sont enracinées dans leur territoire national ; elles sont prises dans les mailles des systèmes de régulation locaux ; elles ont un rapport historiquement construit avec leur salariat. Deux évidences se dégagent simplement à partir de là : la multinationale n’est pas plus le jouet ou le vecteur de sa nation d’origine qu’elle n’est purement apatride”.
<B>Une notion qui présente plus d’inconvénients</B>
Une décennie plus tard, les faits semblent donner raison au pragmatique Elie Cohen plutôt qu’à Robert Reich le visionnaire. Les entreprises ont bien une nationalité, et chaque pays a intérêt à défendre les siennes, y compris en ayant une politique industrielle, si l’on en croit le rapport remis au début de l’année par Jean-Louis Beffa, PDG de Saint-Gobain, à Jacques Chirac. Gérard Mestrallet, président de Suez, expliquait récemment à l’université d’été du Cercle des économistes : “Les normes comptables ont beau s’harmoniser, les différents types de gouvernance d’entreprise converger, les marchés financiers être mondialisés, les différences culturelles ne s’estomperont jamais, et c’est une bonne chose. Elles sont un facteur de différenciation compétitive.” Les craintes suscitées en Belgique devant le rachat d’Electrabel par Suez rappellent que certaines entreprises font véritablement partie de l’identité d’un pays.
Mais la nationalité d’une entreprise n’est pas toujours évidente à définir : quelle est celle d’Arcelor, issue de la fusion du luxembourgeois Arbed, du français Usinor et de l’espagnol Aceralia, dont le siège est à Luxembourg et le PDG français ? Et de quels moyens disposent concrètement les Etats pour les défendre? Peut-on d’ailleurs simultanément défendre le patriotisme économique et promouvoir, comme le fait Thierry Breton, ministre de l’Economie, le statut de société européenne ?
Surtout, le patriotisme économique n’est pas sans dangers ni sans ambiguïté. Patrick Ricard, PDG de Pernod-Ricard, a raison : peut-on se féliciter que le groupe qu’il préside devienne le numéro deux mondial de son secteur en rachetant Allied Domecq et refuser que Danone soit repris par un étranger ? Quelle aurait été l’attitude du gouvernement si les actionnaires et les dirigeants de Danone avaient été favorables à une offre publique d’achat (OPA) ?
Le silence du gouvernement lors de la vente de Taittinger (hôtels Martinez, Lutétia, champagne...) à un fonds d’investissement américain laisse présager de la réponse. Pourtant, si Danone peut se comparer à une “cathédrale de Chartres”, comme l’a un jour indiqué son fondateur, Antoine Riboud, ses propriétaires ne devraient pas avoir le droit de le céder à un étranger. Une interdiction d’autant plus inutile que les étrangers sont déjà majoritaires dans son capital !
Sur ce dossier, le quasi-mutisme des patrons français est éloquent. Comme la plupart des groupes tricolores se portent bien et sont offensifs sur les marchés mondiaux, leurs dirigeants jugent que la notion de patriotisme économique présente plus d’inconvénients que d’avantages.
Mais si le climat venait à changer, on verrait les mêmes se tourner vers la puissance publique : Alstom, Danone ou l’industrie textile en ont récemment fait la démonstration. Malgré leurs convictions libérales, on peut penser que les dirigeants de BNP-Paribas ou de la Société générale ne manqueraient pas non plus de mettre en avant l’intérêt national si leurs groupes étaient menacés par une OPA hostile.
Les Etats ont donc un rôle à jouer pour soutenir leurs entreprises, voire les défendre. C’est évident. Mais dans une économie mondialisée, il serait logique que ce rôle soit défini au niveau mondial. Ce n’est pas le cas. Seul le commerce fait l’objet de règles internationales, et toute aide publique peut être désavouée au nom de la sacro-sainte concurrence. Faute d’une véritable entente internationale sur ce sujet, le patriotisme économique risque de n’être qu’un effet de manche ou, au contraire, de tourner à une véritable guerre économique.
<B>Frédéric LEMAÎTRE
© Le Monde 2005 Distribué par
The New York Times Syndicate</B>
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