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Pauvreté : «Nous sommes assis sur une bombe»

12 octobre 2007, 20:00

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Quelle est votre définition de la pauvreté ?

Tous les organismes internationaux engagés dans la lutte contre la pauvreté ont deux moyens pour mesurer ce phénomène. Soit à travers les revenus ou alors à travers la consommation. Nous avons choisi d?utiliser le revenu comme moyen de mesure. Au Trust Fund, nous considérons comme pauvre toute personne qui touche moins de Rs 5 000 par mois.

Pourquoi Rs 5 000 ? Simplement parce que les études du bureau des statistiques indiquent que le revenu moyen du pays est de Rs 16 000 par mois. Normalement, il faut diviser ce chiffre par deux, ce qui vous donne Rs 8 000. Il faut alors le diviser de nouveau par deux pour obtenir le seuil de pauvreté, soit Rs 4 000. C?est ainsi que nous avons placé la barre à Rs 5 000. Mais il faut, là, faire attention. Une personne peut toucher Rs 8 000 et avoir cinq enfants, une femme, une vieille mère etc. à sa charge. Pour le Trust Fund, il y a 8 000 familles pauvres, soit 30 000 personnes qui sont concentrées dans 229 poches de pauvreté à travers le pays.

En sus de ces revenus, les familles pauvres ont un profil type, un comportement type, une culture de la pauvreté. Ces caractéristiques se confirment-elles sur le terrain ?

Effectivement. Il y a cette culture de la pauvreté qui se manifeste, premièrement par une surprenante duplication par les enfants du mode de vie et du travail des parents pauvres. Par exemple, on a des parents qui gagnent leur vie en cueillant des fruits ou légumes qu?ils trouvent dans la nature ? mangue, tamarin, fruit à pain ? et qu?ils vendent sur le bord des routes.

Une espèce de mimétisme se traduit chez les enfants. Ils reproduisent le même schéma et ne sont pas scolarisés. Il faut savoir que souvent, ces fruits et légumes sont volés. Vous retrouvez la même tendance chez les enfants des pêcheurs, de ceux qui gagnent leur vie à travers des petits boulots, des bonnes à tout faire, des porteurs travaillant pour les camionneurs etc.

Cette culture de pauvreté, marquée par une absence de scolarisation ou un échec scolaire total, perpétuerait, en fait, le cycle de la pauvreté d?une génération à l?autre ?

Oui, mais il est grand temps que Maurice comprenne que les enfants issus des poches de pauvreté ne réussiront jamais dans nos écoles primaires. Ces établissements ne sont pas faits pour eux. Ces enfants n?ont souvent ni table ni chaise dans les taudis dans lesquels ils vivent. Ne parlons pas du cartable ou des matériaux scolaires, des chaussures ou des repas?

«Il est grand temps que Maurice comprenne que les enfants issus des poches de pauvreté ne réussiront jamais dans nos écoles primaires»

Ils vivent dans des familles nombreuses d?au moins cinq enfants, souvent issus de partenaires différents. Evoluent dans un milieu où la délinquance est assez présente sous forme de la prostitution et du vol. L?insalubrité rythme leur quotidien et, inévitablement, ils sont souvent malades. Leurs parents souffrent souvent de maladies diverses ou sont hospitalisés. Sinon, ils sont en prison. Ces enfants vivent avec des adultes souvent absents et endettés jusqu?au cou. Voilà un peu le profil des pauvres que nous rencontrons chaque jour.

Endettés ?

Bien sûr, avec l?existence du crédit facile et le zéro dépôt. Il y a des taudis qui sont munis d?antenne parabolique, de chaîne hi-fi et d?ameublements de salon dernier cri. Je n?ai, moi-même, pas d?antenne parabolique.

Ce qui, finalement, engendre une image négative de ces personnes qualifiées de pauvres auprès du public. Et une résistance à l?investissement de plus de Rs 100 millions des fonds publics par an pour leur venir en aide?

Oui, et c?est là qu?il faut faire très attention. Il ne faut pas que cette culture de pauvreté les empêche de s?en sortir, en les retranchant à un mode de vie. Il ne faut pas que cela soit une raison pour les abandonner à leur sort. Ces personnes se comportent ainsi, justement, en raison de leur pauvreté. Et de cette culture de pauvreté. C?est cela que nous essayons d?éliminer.

Et puis, ce n?est pas parce que le père a acheté à crédit une superbe chaîne hi-fi qu?on doit refuser de donner à manger à ses enfants, qui passent toute la journée l?estomac vide à l?école. Ce n?est pas une raison pour refuser d?aider cette famille à sortir de la pauvreté et de sauver les enfants de la sous-alimentation.

Le «Trust Fund» a-t-il aussi pour mission de s?occuper des repas des enfants pauvres dans les écoles ?

Oui, mais uniquement à l?école. Nous travaillons avec des organisations non-gouvernementales (ONG) dans ce domaine. C?est aussi avec l?aide des ONG que nous construisons des maisons pour ces pauvres possédant un terrain et ayant leur permis de construction.

Nous offrons des feuilles de tôle ainsi que tous les matériaux de construction, et des volontaires construisent les cases. Nous offrons aussi des micro-crédits jusqu?à un maximum de Rs 75 000 à ces pauvres si leurs projets sont valables. Là aussi, il faut bien comprendre que ce n?est pas parce que certains projets échouent, que certains qui réussissent ne remboursent jamais leur prêt, qu?il faut cesser d?en octroyer.

Combien d?argent avez-vous ainsi prêté et quel a été le taux de réussite ?

En deux ans, nous avons octroyé 2 000 prêts totalisant Rs 28 millions. Ces prêts sont remboursables en quatre ans avec un taux d?intérêt de cinq pour cent. Nous avons un taux de réussite de 80 %. C?est à dire des gens qui ont pris les micro-crédits, qui ont mis en place leur projet, qui travaillent et qui nous remboursent régulièrement. 20 % ne remboursent pas. Ce qui ne signifie pas qu?ils n?ont pas réussi. Certains d?entre eux ont réussi, mais ce sont des délinquants qui ne veulent pas rembourser. Nous ne pouvons rien contre eux, car ce sont des prêts qui sont sans garantie.

Avez-vous des chiffres ou une idée du nombre de personnes que vous avez pu sortir du cycle de la pauvreté ?

Non, nous n?avons pas encore fait une étude sur cet aspect de la question. Nous n?avons que 35 personnes pour occuper le terrain à Maurice et à Rodrigues et un budget de Rs 100 millions. Notre budget de fonctionnement consiste en Rs 8 millions seulement.

Cependant, l?université de Maurice a commandité une étude dans laquelle il est dit qu?entre 2000 à 2007, nous avons amélioré les conditions de vie de 8 000 personnes.

Vous semblez vouloir dire que les Rs 100 millions seraient largement insuffisantes pour mener à bien votre mission ?

Exactement. La tâche est énorme. A commencer par une autre formule de scolarisation appropriée des enfants issus de ces familles pauvres. Il faut les scolariser sur place avec un programme d?études différent. Le secteur privé doit également contribuer à cet effort pour protéger nos acquis et notre développement. Il ne faut pas que le secteur privé pense uniquement en termes de jeunes qui ont été scolarisés et que l?on peut facilement former. Il faut penser à ceux qui sont toujours analphabètes après quatre ou cinq ans passés, assez irrégulièrement il faut le dire, sur les bancs des écoles primaires.

On ne réalise pas assez que Maurice est assise sur une bombe qui peut exploser à n?importe quel moment. Une bombe qui peut réduire à néant des années de progrès et de développement.

Il faut aussi dissiper cette perception selon laquelle la pauvreté concernerait un groupe ethnique particulier. Tous les groupes sont concernés. Il faut que le public soit convaincu que la pauvreté n?est pas une fatalité. Qu?on peut s?en sortir. On organise plusieurs activités dans le cadre de la Journée mondiale contre la pauvreté pour conscientiser les gens.

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