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Paroles de pêcheurs de 1981

23 mars 2006, 00:00

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Quand la pêche dans le lagon ou hors brisants ne parvient plus à nourrir son homme, des pêcheurs professionnels n’hésitent pas, de nos jours, à se rabattre sur la manne touristique, le menu fretin comme le haut de gamme, du moment que ces diverses espèces de pigeon voyageur consentent à payer rubis sur l’ongle des tarifs même exorbitants. Avec la bénédiction de politiciens démagogues de tous bords, d’autres n’hésitent pas à faire leur fonds de commerce des réclamations injustifiées de compensations et d’indemnités à extorquer aux promoteurs et autres entrepreneurs de projets hôteliers, pieds dans l’eau, sous prétexte de protection d’écosystème marin. En 1981, les pêcheurs n’ont que la mer nourricière, mais si capricieuse, si lunatique, si susceptible, pour faire bouillir la marmite familiale.

A la mi-mars 1981, l’abbé Robert Fleurot, un passionné de pêche et de pêcheurs, membre actif, sinon fondateur avec l’abbé Robert Margéot et René Magon, de l’Association des pêcheurs professionnels de l’île Maurice (APPIM), se fait volontiers le porte-parole et l’avocat de la communauté des pêcheurs mauriciens. Il présente, en leur nom, une communication, à l’occasion d’un congrès régional de l’Apostolat de la Mer.

D’emblée, il souligne que le pêcheur de 1981 a une conscience très nette de la détérioration de la pêche dans le lagon et hors brisants. Les prises diminuent de jour en jour et seule une hausse des prix, au détriment de la consommation des classes les moins aisées, désormais privées des bonnes protéines que leur offre pourtant la mer nourricière, permet à la communauté des pêcheurs et à leur famille de joindre les deux bouts, quand elles peuvent le faire.

Pour Robert Fleurot, pas de doute possible. Raréfaction du poisson rime avec surexploitation des lagons. Les causes en sont multiples. Certaines sont attribuables à des pêcheurs eux-mêmes. D’autres le sont à de véritables braconniers n’hésitant pas, dans leurs heures de loisir, à piller les fonds marins sans se soucier de ce qu’il adviendra après leur passage. Le porte-parole du pêcheur mauricien n’a pas assez de mots pour stigmatiser comme il le faut ces fléaux qui ont pour noms : pêche à la dynamite, sennes illégales, mailles trop petites capturant des poissons avant qu’ils puissent se reproduire et assurer la survie de l’espèce, pêche sous-marine, pratiquée par des hordes de chasseurs-plongeurs, nageant sur une ligne de front et tirant sur tout ce qui nage entre deux eaux, léthargie administrative et gouvernementale, volontiers sourde et aveugle aux misères et doléances de la communauté des pêcheurs, en raison d’un “noubanisme” bien compris et pratiqué sur une large échelle. Il reste aux pêcheurs endurcis à louvoyer entre espoir d’une embellie et désespoir de creux de la vague.

Il y a progrès humain, constate pourtant Robert Fleurot. Le pêcheur sait qu’il lui faut être plus prévoyant qu’auparavant. Fini le temps où il suffisait de se montrer plus assidu à la pêche pour combler un trou dans le budget familial. La mer peine à nourrir sa communauté de pêcheurs qui s’agrandit sans cesse au détriment du repeuplement du lagon. Il convient de rester lucide même en cas de pêche, sinon miraculeuse, du moins bonne. Il faut sans cesse penser aux jours de temps mauvais. L’épargne est de mise et de rigueur.

Avant l’Indépendance, une pirogue coûtait Rs 500 et bien des pêcheurs se contentaient de louer la leur à l’incontournable banian. En 1981, elle coûte entre Rs 6 000 et Rs 8 000 et le pêcheur comprend davantage la nécessité et l’importance de posséder son outil de travail. Le pêcheur de 1981 économise à cet effet. Il sait qu’il est anormal de dépendre d’un banian pour pouvoir larguer les amarres et pousser vers le large.

Pas de pêche sans risque et pas de pêcheur avec “ène ti léker”. Le pêcheur chevronné et expérimenté tient compte des intempéries toujours possibles, des coups de vent, des raz de marée, du temps qui se gâte, des nuages qui s’amoncellent. Il sait ne rien pouvoir quand le poisson ne mord pas et quand il n’est pas exact au rendez-vous. La femme du pêcheur épouse, bien sûr, ces risques. Pour elle, l’angoisse des retours avec des heures de retard. Pour elle, l’angoisse des revenus irréguliers, le choix des mots pour attendrir le boutiquier et se faire ouvrir de nouvelles lignes de crédit. Pour elle, la diplomatie pour faire comprendre aux siens qu’il faut savoir “manze misère”.

Le métier de pêcheur est aussi honorable que celui d’un maçon ou d’un charpentier. Il faut savoir gérer le peu de ressources dont on dispose. Il faut savoir économiser quand la pêche et bonne si l’on veut manger quand le poisson dédaigne la bouette. Robert Fleurot apprend à son auditoire que le “citte cash” (Rs 25 par semaine) ou le “citte la toile” (Rs 10 ou le prix 1981 d’un mètre de tissus) ont encore cours. En revanche les “cittes dou riz ek di l’huile” (deux livres et un quart toujours hebdomadaires) sont révolus. On épargne aussi en achetant davantage en cas de bonne pêche, à condition de savoir stocker le surplus pour les jours de disette. Les comptes d’épargne bancaires sont rares en 1981. Il y a encore la solidarité “la fimée”. “La fimée naïba, manzé naïba”. Rien pour faire bouillir la marmite familiale. La solidarité est alors offerte et acceptée mais elle humilie le bénéficiaire. Elle est synonyme d’échec notoire. L’Autre sait que je suis dans la misère.

Le bonheur du foyer dépend de la réussite à harmoniser toutes ces contraintes. Heureux le pêcheur dont l’épouse sait se montrer consolatrice et encourageante quand il le faut. Heureux le pêcheur dont l’épouse est économe et sait bien gérer le budget familial. Heureux le pêcheur dont l’épouse et les enfants travaillent, au champ, à l’hôtel, dans les bungalows, pour faire bouillir la marmite familiale.

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