Publicité
Paroles autour de jardins
? Sollicité par une amie qui n?est autre qu?Anne Filali, Yasmine-Antonia Filali, pour citer pleinement son nom, que j?ai rencontrée, j?ai oublié où, avec des amis libanais et que j?ai retrouvée avec bonheur lors de certaines manifestations culturelles, à l?Institut du Monde Arabe, lieu de rendez-vous propice au dialogue et à l?ouverture s?il en est dans Paris, j?ai fini, comme Wole Soyinka, Tchicaya U Tamsi, André Brink et tant d?autres, parmi les 87 artistes et écrivains, venus de plus de 60 pays, par joindre ma contribution aux leurs, à l?hommage à John Lennon, lors de l?inauguration, le 9 octobre 1985, jour de l?anniversaire de sa naissance, du parc offert par la ville de New-York, en souvenir infrangible de l?un des quatre fondateurs des Beatles? En amitié avec Yoko Ono, la veuve de John, Anne Filali a ainsi produit un livre-album, publié aux Editions du Cerf, un volume qui a maintenant valeur d?incunable. Ma contribution, datée du jeudi de l?ultime Pâques du IIe millénaire, s?intitule (arbres obligent) Paroles autour de jardins?
?Qui dit que les jardins ne se promènent pas et qu?ils ne font que pousser sur place, alors qu?en vérité, ils se déplacent, ils transhument, ils s?exilent??
Si les jardins ne se promenaient pas, nous aurions la tête vide de toute imagerie. Plus pauvres encore serions-nous, parce que notre esprit serait vide de tout imaginaire. Nous ne nous exprimerions que dans une prose impersonnelle, sans saveur, sans piment. Sans surprise aussi. Etale. Désincarnée. Quelle terrible vacuité : nos rêves rendus à l?état de terre d?aucun témoin. Sans l?errance des jardins qui nous portent et que nous portons, une solitude viendrait à éclore plus intolérable que le néant lui-même.
C?est que les jardins sont des îles de chair végétale. Notre sang rejoint la sève de chaque herbe, de chaque liane, de chaque arbuste et de chaque arbre.
Ainsi moi qui suis né dans les parages immédiats du Jardin des Pamplemousses, 5e jardin botanique du monde, au nord de l?île Maurice, je sais que dans mes veines bruit, tendre et barbare, ainsi que toute vie en son mystère, la sève du talipot qui fleurit tous les cent ans. Osmose qui n?empêche pas la mort du talipot peu après sa floraison. Mais il importe que nous nous tutoyions en vertu du pouvoir et de la grâce d?un jardin?
Et voici que je pense à certains parmi les jardins qui me hantent. Ceux réels. Ceux aux noms qui n?ont jamais cessé de m?émerveiller, appris dans des livres et qui m?interrogent. Ceux plus secrets de mes rêves...
Je pense au jardin japonais dans la cour du Palais de l?UNESCO, au coeur de Paris : entre les arbres, les pierres et les rues, il y traîne une tranquilité comme un peu oubliée... Aux jardins bleus et blancs de Pretoria : jacarandas à vous faire croire que l?apartheid n?aura été qu?un cauchemar que désormais un pays gomme un peu plus fortement octobre après octobre... Au jardin de Lvov, où, les jours d?automne ukrainien, à midi, des femmes, l?air absent, fument des cigarettes blondes, seules, sur des bancs de bois vermoulu, et où, parmi les arbres un peu froids, j?ai longuement suivi du regard Aleftina ramassant des châtaignes tombées de nuit et que le vent a vernies...
Je pense aux jardins insulaires de mon enfance, fous de cerfs-volants en papier mousseline multicolore, dans le vacarme chantant de notre parler créole... Au jardin sacré de Kiomisu-nera : un silence tellement dru que j?ai couru me perdre dans les rues adjacentes de Kyoto, pleines de rumeurs et d?appels, pour me savoir à égalité malheureusement et heureusement mortel... Au jardin-forêt de la vallée de Mai sur lÎle Praslin dans l?Archipel des Seychelles : là pousse une variété de palmiers malicieux dont le fruit d?un accouplement mâle et femelle est le coco fesse aux formes arrondies, à ce point suggestives que femmes, hommes et enfants ne résistent que peu à le caresser, geste il est vrai innocent... A la Cité des jardins, village du comté de Nassau, dans l?ouest de Long Island, dessiné pour créer des parcs et des allées parmi les froids débris de moraine et la forêt séculaire... Au jardin dédié à la mémoire du poète congolais Gérald Félix Tchicaya U?Tamsi, adossé au mur d?enceinte d?Asilah l?hospitalière, face à la mer : ainsi jour et nuit, le vent mi-atlantique mi-méditerranée, mais marocain pourf sûr, relit ses paroles gravées dans le marbre...
Mais je ne peux me retenir de penser aussi aux jardins martyrs des villes fantômes de Hiroshima et de Nagisaki, au coeur mitraillé de Beyrouth, de Santiago, de Sarajevo, de cités, de bourgs, de villages partout en Afrique ? terre qu?on croirait oubliée des dieux et pourtant ! Lieux où les jardiniers n?ont remué et ne remuent qu?os et cendres...
Je pense au jardin que l?on dit génésiaque. A sa soupçonnée splendeur et à l?insupportable présence des arbres du Bien et du Mal, sources de tant d?allégresse et de tourment. Symbole ou légende : aux anges et aux saints de trancher, moi je ne suis qu?un grain de poussière dans le vent de l?éternité, avec des jardins pour humains mémoire... Aux vrais ou faux jardins suspendus de Babylone... Au jardin des Hespérides ? ?les filles de la nuit? ? dont ont n?a jamais su au juste si elles étaient deux, trois ou même sept, peu importe : vouloir vérifier les comptes de l?Antiquité est un leurre...
Je pense aux innombrables jardins qui ont peuplé mes rêves et que j?ai croisés tels quels dans mes voyages... Au merveilleux des jardins d?ici, de là-bas et d?ailleurs, où des enfants, quelles que soient leur couleur, leur condition, s?abolissent libres, en plein soleil ou sous la pluie, dans des jeux dont seule l?enfance connaît les règles...
Je pense souvent à un coin de jardin de nulle part et anonyme, où un couple d?aucun âge assis à la tombée du jour sur un banc de pierre, se regarde longuement, les yeux dans les yeux, sans mot dire: l?étreinte de leurs mains mêlées défie tous les angélus du soir...
Je pense à Neige, femme-jardin de toutes mes errances et de tous mes exils : elle seule connaît combien le végétal me noue à la Terre dans une alliance toujours recommencée...
Et je pense au jardin de Strawberry Fields, quelque part à New-York, quelque part en toi, en moi, en nous...
?Je pense aux jardins insulaires de mon enfance, fous de cerfs-volants en papier mousseline multicolore, dans le vacarme chantant de notre parler créole.?
Edouard J. MAUNICK
Publicité
Publicité
Les plus récents