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Pain béni pour plaisanciers
C?est évident. Pour aller sur une île, il ne faut pas avoir peur de se mouiller les pieds. Ni de patauger dans la boue. On ne peut pas parler de lagon quand on parle de ce coin de Coteau Raffin, village limitrophe de La Gaulette. Là-bas, le sol de la mer est une mare chaude et grasse semée de cailloux tranchants qui écorchent la plante des pieds.
Courage. Il suffit de quelques pas ? payés cher ? pour monter dans la pirogue à moteur de Karlos Larmarque. «Bizin retrouss kalson», nous crie-t-il l??il un peu sévère. Plus tard, nous comprendrons qu?il est simplement amusé par nos manières de citadins. Manie de s?encombrer de mille choses, de porter des sandales inappropriées, de frissonner à la moindre brise, de se recroqueviller à la plus petite averse.
Membre de l?Union forces vives de l?Ouest, Karlos Lamarque en a vu d?autres. De temps à autre, il croit voir disparaître son gagne-pain. Karlos qui croque la vie en combinant les services d?un taxi, d?un animateur et d?un restaurateur, se bat pour son petit coin deparadis.
« Nou pa dakor avek proze lotel lor l?île aux Bénitiers. Nou finn kombat sa opre ansien gouvernman. » à son ton, on sent bien que Karlos Lamarque est prêt à recommencer. Dans son dos, à gauche, Le Morne, stoïque, trempe sa péninsule dans l?océan. Une eau d?un vert froid qui coupe toute envie de faire trempette. Mais c?est sans hésitation, qu?il plonge sa gaule dans la mer pour faire avancer le bateau.
Un quart d?heure à faible vitesse. Deux kilomètres séparent l?île-aux-Bénitiers de la terre ferme. Ponctuation de sable posée sur l?eau, elle est d?abord une silhouette longiligne nettement visible de la route en lacets de Chamarel. Selon le rapport du Task Force on Islets (2001), sa superficie est de 65,42 hectares. « Sa partie nord sert d?abri à une colonie d?oiseaux migrateurs ». Il ajoute qu?en « mars 2001, on y trouvait des constructions en tôle profilée». Ces habitations existent toujours. Appartenant à la SNCL, elles sont au nombre de trois.
Vivre le rêve de Robinson
Le rapport poursuit en faisant état de, « déchets solides qui y sont éparpillés à certains endroits». Coïncidence, avant même de débarquer, nous apercevons un groupe d?hommes chargés de sacs en plastique noir. «Pli boukou, nou ramass bouteil plastik avek kan la byer.» Karlos Lamarque nous précise que ces hommes sont ses employés. La répartition des tâches est claire : «Nous faisons
l?effort de garder le périmètre utilisé par les plaisanciers propre tout le temps. Une fois le mois, la Solidarité antipollution ouest (SAPO) nettoie toute l?île.»
Effectivement, quelques bâches plantées sur des piquets rudimentaires mettent des taches de couleur sur la plage, juste au milieu de l?île. Là, rien ne traîne. On se prépare à accueillir les touristes qui arrivent en général vers 11 heures et demie, pour repartir à quinze heures. Nous ne les attendons pas pour arpenter les sentiers bien dessinés qui quadrillent la partie centrale de l?île.
Premier constat : la base des filaos et des cocotiers porte la marque noire du feu. Récent incendie maîtrisé par les plaisanciers. Respirer. écouter ce calme meublé de bruits de vagues, de chuchotement d?arbres et de pépiement d?oiseaux. Enfin vivre le rêve de Robinson. L?île déserte. Loin des machines qui sonnent, crépitent et claquent. Des conversations intempestives. On se surprend à vouloir que Karlos Lamarque arrête de parler pour savourer chacune des minutes d?un silence apaisant que l?on peut presque toucher. Mais notre guide est acquis à une cause. Celle des 200 opérateurs de bateaux de plaisance qui utilisent l?île.
Retour du côté de «l?espace-restauration». Pendant notre promenade, le barbecue s?est organisé. Le marchand de coquillages a déballé sa marchandise. Le vendeur de tentes et de lait de coco prêt à boire a étalé ses produits.
Toute l?essence de l?île est là. Un commerce folklorique arrosé d?alcool et chauffé au charbon. Les forfaits commencent à Rs 700 - Rs 800 ( pour du poisson / poulet grillé). Pour ceux qui préfèrent de la langouste, prévoir Rs 1 500. Pour Rs 1 800, on sort le grand jeu : buffet et animation. Quelque chose dans le regard des plaisanciers dit que c?est peut-être la fin d?une époque.
LA VALSE DES PROCÉDURES
En juillet 2003, quand son projet est rejeté, Soolaman Nubheebuccus Company Limited (SNCL) intente un procès en Cour suprême à l?Etat, pour des dommages de Rs 1 milliard. « Vers le 15 septembre 2005, le gouvernement nous a demandé de retirer l?affaire en échange du renouvellement du bail », affirme Mariam Maudarbocus, l?une des directrices de SNCL. « Nous avons accepté ».
Dénouement intervenu après sept ans de procédures. Retour sur le film des événements, d?un projet initié par SNCL et le groupe FAIL fin 1998. Le 5 juin 2001, ils présentent les grandes lignes au Premier ministre, au ministre du Tourisme et celui des Terres, d?alors. Dix jours plus tard, le Conseil des ministres donne son accord de principe. Le comité technique mis sur pied pour étudier le projet recommande l?élimination du parcours de golf et des bungalows sur pilotis, tout en insistant sur « des facilités de loisirs pour le public et la protection de l?écosystème ». Deux jours plus tard, SNCL et FAIL soumettent le projet au Board of Investment (BOI) et au ministère du Tourisme. Il tient compte des recommandations du comité technique. Le 29 janvier 2002, une maquette du projet est présentée au Lunch Room de l?Assemblée nationale. Après huit mois de silence, les promoteurs reçoivent une correspondance leur demandant une version corrigée du projet, qui donne accès au public à toute l?île. Le 11 octobre 2002, SNCL et FAIL contestent cette décision en faisant ressortir que cette clause ne s?applique pas aux autres hôtels. Début novembre 2002, FAIL se retire du projet. Le 26 du même mois, SNCL accepte les conditions in toto. Le couperet tombe le 27 janvier 2003. Le ministère des Terres écrit que « Le gouvernement ne souhaite pas aller de l?avant avec les négociations » et qu?il a « décidé de mettre un terme au bail alloué à SNCL du 1er juillet 1990 au 30 juin 2010, avec trois mois de préavis. » Le 13 mars 2003, le ministère du Tourisme informe SNCL qu?un site alternatif se trouvant à St Félix leur sera proposé. Enfin, le 28 avril 2003, les autorités se rétractent, disant que « l?offre pour un site alternatif n?est plus valable. »
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