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Oublier Aimé Césaire?
Pour Aimé Césaire, Annie Lebrun, Editions Jean-Michel Place
Je disais récemment à Daniel Maximin que dans les années 70, à l?île Maurice, deux noms, deux auteurs représentaient la Caraïbe tout en transcendant ses frontières. Le premier, Frantz Fanon, a été complètement oublié ici. Voilà pourquoi j?ai demandé à Daniel Maximin, chez l?ambassadeur de France et à «Passerelles», de souligner la pertinence de sa pensée aujourd?hui. Le second, Aimé Césaire, a fait l?objet, de son vivant, d?attaques virulentes venant ?de la Caraïbe ! Qu?en sera-t-il après sa mort, dans 30 ans ?
«Pour Aimé Césaire» d?Annie Lebrun est une défense vigoureuse de l?auteur du «Cahier d?un retour au pays natal» contre ceux qui se proclamaient «à jamais fils d?Aimé Césaire» avant de s?en prendre à lui !
Etant donné que Césaire a été pendant longtemps député-maire de Fort-de-France, ses adversaires opposent souvent son ?uvre poétique à son action politique, lui reprochant sans doute de «louvoyer», de «composer». Pourtant, Césaire a expliqué que ces deux situations sont totalement différentes : «Un écrivain écrit dans l?absolu, un politique travaille dans le relatif. Par conséquent je trouve qu?il n?y a aucune contradiction entre ce que j?écris et ce que je fais, il s?agit seulement de deux niveaux différents d?action.»
Les adversaires de Césaire disent également que c?en est fini de la négritude et qu?il faut l?arrimer à la «créolité», une notion qu?Annie Lebrun voit plutôt comme un produit de synthèse dont les composants varient à la demande. La poétesse et essayiste n?y va pas de main morte : «On ne saurait mieux faire rentrer la bateau dans la coquille. Et d?ailleurs, comment cette créolité pourrait-elle être la conscience non-totalitaire d?une diversité préservée qu?elle prétend être, dès lors qu?elle se veut, sur le modèle controuvé de toutes les pensées-mode du divers, à la fois son commencement et sa fin ? Circularité extensible ou diversité limitée à elle-même, ce projet d?extériorité n?est qu?un éparpillement du même.» Annie Lebrun accuse Raphaël Confiant, qui reproche à Césaire de n?avoir pas su dire que «nous étions beaux», d?avoir comme seul souci celui de fonder une esthétique : «Et laquelle ! Esthétique plus vraie, bien sûr, et dont la vérité est évidemment proportionnelle à son enfouissement dans la réalité créole. Voilà quel échouage une officine de littérateurs oppose à l?idée-ouragan de négritude qui a pour la première fois déferlé avec la jeunesse d?Aimé Césaire.»
Et Annie Lebrun, opposant l?artificialité de la créolité à la nécessité historique de la négritude, rappelle ces propos de Césaire : «Si les nègres n?étaient pas un peuple, disons de vaincus, enfin, un peuple malheureux, un peuple humilié, etc., renversez l?Histoire, faites d?eux un peuple de vainqueurs, je crois, quant à moi, qu?il n?y aurait pas de négritude. Je ne me revendiquerai pas du tout de la négritude, cela me paraîtrait insupportable.»
Dans son petit livre, Annie Lebrun revient sur l??uvre de Césaire, et d?abord sur sa découverte du «Cahier» : «Ni nègre, ni créole, ni même tiers-mondiste, j?ai lu, un matin de septembre 1963, Cahier d?un retour au pays natal. Ce n?était pas plus le pays d?où je venais que celui où j?allais. J?y reconnus pourtant quelque chose de plus définitif que toute appartenance.»
Deux siècles après la colonisation, Annie Lebrun voit dans Cahier d?un retour au pays natal une réponse à l?ethnocentrisme de Hegel qui affirmait que «pour autant que le Nouveau Monde (et ses îles) ait eu une civilisation propre, elle fut anéantie au contact avec les Européens» parce qu?il s?agissait d?une «civilisation entièrement naturelle et qui devait, par conséquent, s?effondrer au premier contact avec l?Esprit» ! Il n?y a pas à en douter, écrit Annie Lebrun, cet Esprit-là en tranche à l?arme blanche, sa clarté poussant au devant de lui une Europe, hagarde et folle, qui n?a pas fini de s?aventurer ailleurs : «Europe éclat de fouet/Europe tunnel bas d?où suinte une rosée de sang.»
Une des caractéristiques de la poésie de Césaire, c?est bien ce que rappelle Benjamin Péret, dans sa Préface à l?édition cubaine de Cahier d?un retour au pays natal : «Césaire n?interprète pas la nature tropicale, mais il est une partie composante, à la fois juge et partie de cette nature.» Annie Lebrun reconnaît que c?est bien la nature qui parle en lui, au cours, non pas d?un retour à la nature, mais d?un stupéfiant retour de la nature dans le langage. Césaire lui-même dira que c?est la condition essentielle de toute «poésie vraie», qu?il y a «à la base de la connaissance poétique, une étonnante mobilisation de toutes les forces humaines et cosmiques.»
Annie Lebrun n?oublie nullement «Discours sur le colonialisme», où Césaire établit des rapports entre le nazisme et le colonialisme, et remet en question un «pseudo-humanisme» occidental dont la conception des droits de l?homme est étroite, partiale et, pour tout dire, raciste. Pour Annie Lebrun, l?éclat particulier de ce texte fondateur découle du fait qu?il n?y a pas de différence entre la révolte de Césaire et sa quête poétique : «?venant de la même nuit où, tout, les êtres comme les choses, les mots comme les idées, passent et repassent sur la pierre de touche de l?émotion.»
Le seul élément, d?importance, qui est absent de «Pour Aimé Césaire», c?est l?immense talent de dramaturge de Césaire tel qu?il se manifeste dans Une saison au Congo, La tragédie du roi Christophe et, surtout, Une tempête que J.M.G. Le Clézio a analysée magistralement au cours de l?hommage rendu à Césaire en 2003 à l?occasion de ses 90 ans.
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