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Objet : beau et utile ?
N?importe qui peut sans difficulté citer des objets qu?il trouve beaux et utiles : meubles, vêtements, accessoires, appareils ménagers sont choisis fréquemment pour leurs qualités esthétiques tout autant que pour leur fiabilité à l?usage. La chose étant possible, que demande au juste la question ? Nous remarquons qu?elle précise « à la fois » beau et utile. Cela veut dire « en même temps et sous le même rapport ». Ainsi la question soupçonne que l?objet puisse être utile et seulement ensuite beau, ce qui nous fait penser en effet au cas de la brocante ; ou encore qu?il puisse cacher ses éléments fonctionnels (mais inesthétiques) sous un habillage élégant (autre cas effectivement fréquent). Mais il serait impossible que les côtés utiles de l?objet soient en même temps ceux que nous trouverions beaux. Il est très évident qu?une sorte d?incompatibilité entre la beauté et l?utilité nous est ainsi suggérée.
Il semble à première vue que la beauté et l?utilité n?aient rien d?incompatible si ce n?est aux yeux d?un public plein de préjugés en matière d?art et en matière de vie pratique. N?est-ce pas en vertu d?un mépris de tout ce qui est utilitaire par des classes sociales elles-mêmes étrangères au travail qu?on peut traiter la beauté comme un domaine hors de la vie quotidienne où nous rencontrons les objets utilitaires ? On oppose alors de façon discutable des sujets « élevés » aux trivialités de la vie pratique et on définit même les critères de la beauté par la négation de tout ce qui caractérise la vie pratique : rejet, en littérature comme en peinture, de ce qui est ordinaire (au profit de la singularité du héros, des événe-ments, etc.), choix de matériaux précieux incompatibles avec un usage répété, etc. Or, l?art lui-même, au long de son histoire, refuse ces préjugés et fait violence à son propre public en l?obligeant constamment à remettre en question tout ce qui lui semble établi, y compris justement sa notion du beau et du laid ainsi que des matériaux et des domaines où ces distinctions interviennent.
Il est frappant, par exemple, que les commandes de tableaux, au moment de la Renaissance, estiment petit à petit le prix des ?uvres en fonction de techniques picturales (l?emploi de la perspective, par exemple) plutôt qu?en fonction du coût des matières premières (l?or des auréoles, le bleu précieux de la robe de la Vierge?) qui prévalaient auparavant. Plus tard, dans les natures mortes flamandes, les scènes, les sujets, les « modèles » sont volontairement ordinaires. Encore plus près de nous, dans l?art romantique, ce sont la souffrance, parfois la laideur ou encore le spectacle des ruines qui font la matière de l?art. Quant à nos contemporains, ils voient autour d?eux les « créateurs » s?appliquer à l?architecture de béton laissé brut, au dessin du mobilier domestique ou encore à l?exhibition d?éléments techniques : conduits et charpentes en architecture, claviers d?appareils électroniques, mécanismes d?horlogerie, toutes choses que l?on pourrait cacher si on le voulait.
La raison n?en est pas simplement une volonté de démocratisation de l?art. Un objet utilitaire a de toute façon, comme un objet d?art, une forme, un matériau, des couleurs. On ne voit pas quelle règle permettrait d?affirmer de façon définitive que les formes, couleurs et matériaux élaborés ou utilisés dans l?artisanat ou l?industrie seraient par principe inesthétiques. Nous l?avons dit : aucune règle de cette sorte n?est définitive en art.
de Christophe Vallée
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