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Nuevo Laredo la cité de la peur

5 novembre 2005, 20:00

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Nuevo Laredo respire l?atmosphère particulière de ces villes-frontières mexicaines, ce mélange de nonchalance et de tension immortalisé par les romans noirs américains ou le film d?Orson Welles

La soif du mal : la multitude de bars plus ou moins louches, les mines peu engageantes de ceux qui traînent apparemment sans but, les échoppes crasseuses regorgeant de vêtements et de gadgets.

Depuis le début de l?année, les règlements de comptes ont fait plus de 150 morts à Nuevo Laredo. On retrouve les victimes, quelques jours plus tard, brûlées ou décapitées, toujours méconnaissables. « Plus personne ne sort le soir dans les rues pour profiter de la fraîcheur, marcher tranquillement en discutant. Les gens se mettent à l?abri. Il n?y a plus de vie publique, explique Raymundo Ramos, le président du Comité de défense des droits de l?homme de la ville. Guerrero Avenue, la rue principale, est désertée. Avant, vous étiez sûrs d?y rencontrer des connaissances.

À Nuevo Laredo, nous sommes prisonniers dans nos propres maisons. »

Petit homme sec, triste et déterminé, Raymundo Ramos sait qu?il peut être assassiné demain ou dans deux mois s?il devient trop gênant. Il ne cesse de dénoncer la violence et la corruption de la police : « Quand vous osez sortir dans un restaurant, vous regardez autour de vous, à côté de qui vous vous asseyez, si les gens sont armés, s?il y a des policiers, ajoute-t-il. Vous marchez dans la rue et vous jetez un regard par-dessus votre épaule pour voir s?il n?y a pas un véhicule suspect qui transporte des hommes armés. »

<B>Bataille rangée à coups de lance-roquettes</B>

C?est que Nuevo Laredo est une plaque tournante. Le gigantesque drapeau mexicain qui marque fièrement la frontière est visible à des kilomètres.

Le port fluvial de Laredo est le premier du pays, 10 000 camions passent chaque jour entre les deux rives et remontent l?autoroute 35, qui traverse les États-Unis du Sud au Nord jusqu?aux Grands Lacs. C?est le principal point d?entrée sur le sol américain des marchandises mexicaines. Notamment de la drogue.

À en croire les spécialistes du Bureau for International Narcotics, la drogue arrive au Mexique par de petits avions depuis la Colombie. Puis elle pénètre aux États-Unis par bateau ou par la route. En 2004, plus de 90 % de la cocaïne vendue sur le sol américain venait du Mexique.

« Depuis la chute des grands cartels colombiens de Medellin et de Cali, le trafic de drogue en Amérique latine est contrôlé depuis le Mexique », affirme Ron Chepesiuk, auteur du livre Les Seigneurs de la drogue : l?ascension et la chute du cartel de Cali.

Deux parrains, Osiel Cardenas et Joaquin Guzman, dit El Chapo (« nez cassé »), se disputent la frontière. Le premier, Osiel Cardenas, est en prison depuis 2003, non loin de Mexico, mais continue à diriger ses petites affaires depuis sa cellule. Son gang, baptisé par la presse mexicaine « le cartel du golfe », a contrôlé Nuevo Laredo pendant des années. Les tueurs de Cardenas, appelés les Zetas, sont d?anciens commandos d?élite de l?armée mexicaine.

Le second chef de gang, Joaquin Guzman, s?est évadé de la prison en 2001, dans un chariot de linge sale.

Il cherche à profiter de l?incarcération de Cardenas pour prendre sa place. « Les Mexicains ont pu prendre facilement la suite des Colombiens, car ils connaissent les réseaux, les routes, les filières, écrit George Chabat, un expert mexicain du crime organisé. Nous assistons aujourd?hui à une véritable guerre pour dominer ce marché de centaines de millions de dollars. »

Dans le quartier résidentiel et coquet de Madero s?alignent les propriétés et les grands jardins. Les habitants sont encore sous le choc de la bataille rangée qui, le 28 juillet, a opposé les deux gangs, à coups de lance-roquettes et de mitraillettes. Matteo, un témoin qui ne veut donner que son prénom, ne se souvient que trop bien : « Il y a eu une fusillade ininterrompue, avec des explosions de temps à autre. Avec ma femme, nous nous sommes jetés à terre et aucun policier, aucun soldat ne s?est montré. Incroyable ! On peut voir ça à Bagdad et à Nuevo Laredo. »

Le 5 août, un membre du conseil municipal, Leopoldo Ramos, et ses deux gardes du corps ont été assassinés en plein centre-ville en se rendant à l?hôtel de ville. Le défunt était le président de la commission de sécurité de la municipalité, et il avait reçu des menaces de mort, via la radio de la police. Depuis, le maire, Daniel Pena Cantu, se déplace dans un énorme 4 x 4 blanc blindé.

Les journalistes aussi sont des cibles. Six reporters qui enquêtaient sur le trafic de drogue sont morts brutalement lors des douze derniers mois. La police n?est pas épargnée non plus, mais son rôle est plus ambigu. Vingt et un policiers ont été tués depuis janvier. La mort les attend après leur service, lorsqu?ils rentrent chez eux. Des hommes très bien renseignés, souvent vêtus de noir et avec des gilets pare-balles, arrosent leur voiture au fusil automatique.

Le 8 juin, Nuevo Laredo a voulu, comme le Chicago de la prohibition, avoir son héros, un nouveau chef de la police, un incorruptible. Il s?appelait Alejandro Dominguez, il a été abattu neuf heures après sa prise de fonctions. L?affaire a cependant fait un peu de bruit. Trois jours plus tard, devant le tollé, notamment aux États-Unis, le président mexicain, Vicente Fox, lançait l?opération « Mexique sûr » et envoyait l?AFI, une unité de la police spécialisée dans la lutte contre le trafic de stupéfiants.

À son arrivée à Nuevo Laredo, le convoi était accueilli à coups de feu par les policiers locaux. Une quarantaine d?entre eux ont été arrêtés, les 700 autres consignés dans les commissariats. Mexico a dû envoyer l?armée à Nuevo Laredo et a instauré un temps la loi martiale.

<B>Les assassinats continuent</B>

Depuis, 15 policiers locaux ont été inculpés de kidnapping et de liens avec le crime organisé. Ils arrêtaient sur ordre des gens et les remettaient aux Zetas qui, selon l?acte d?accusation, les « torturaient pour obtenir des informations, cherchaient à les échanger contre une rançon ou les assassinaient ». Peu après leur arrivée, les fédéraux ont aussi découvert une maison qui servait de prison et libéré plus d?une quarantaine d?otages.

Mais depuis, plus rien. Et, après une accalmie momentanée, les meurtres ont repris, comme auparavant. Bien sûr la police fédérale parade dans les rues, regards durs, fusils d?assaut à la main. Il y a parfois aussi des barrages dans le centre-ville et des fouilles. Mais, pour Raymundo Ramos, l?opération « Mexi-que sûr » est avant tout « de la propagande pour faire taire les voix qui, aux États-Unis, dénoncent la violence et l?impunité. Il n?y a eu à peu près aucun résultat. Dans le cas des otages libérés, ils étaient pour la plupart des voyous appartenant au gang rival ».

Après avoir d?abord minimisé la violence puis envoyé sur place les fédéraux et l?armée, les officiels mexicains assurent aujourd?hui que l?ordre est quasiment rétabli. « La situation se calme », affirme Omar Pimentel, le chef de la police de Nuevo Laredo. Le général Alvaro Moreno, qui dirige les opérations contre les gangs, parle de « succès contre les trafiquants ». Mais les assassinats continuent.

<B>Les autorités avouent leur impuissance</B>

Le 20 septembre, Mario Vega Gamboa, 32 ans, était mitraillé au kalachnikov en compagnie de son neveu de 21 ans, Roberto Garcia Vega, au moment où, à quelques dizaines de mètres, des enfants sortaient de l?école. Le 3 octobre, des tueurs ont assassiné 4 personnes. Miguel Camacho, 26 ans, a été tué dans une embuscade où sa femme et ses enfants, âgés de 5 et 7 ans, ont été blessés.

Quelques heures plus tard, Pablo Madrid, 49 ans, et son fils Isaac, 27 ans, ont été assassinés à la suite d?une altercation entre automobilistes. La quatrième victime, Ricardo Lugo, 24 ans, n?a été retrouvée que le lendemain, abattue par sept projectiles. Cinq jours plus tard, 4 corps criblés de balles ont été découverts dans un ranch à 40 kilomètres de Nuevo Laredo, dont celui d?un enfant de 13 ans.

De l?autre côté de la frontière, les autorités avouent leur impuissance, leur inquiétude et leur colère. Pas moins de 43 touristes américains, pour la plupart des jeunes femmes, ont été kidnappés et jamais retrouvés. Après la fusillade en plein jour du 28 juillet, les États-Unis ont fermé quelques jours leur consulat pour exiger plus de sécurité, provoquant une crise diplomatique avec le Mexique, qui a demandé à son grand voisin de se mêler de ses affaires.

De l?autre côté du Rio Grande, Raymundo Ramos est toujours plus sombre : « Il y a beaucoup d?argent dans la drogue. C?est une économie considérable qui échappe à tout contrôle, et aucune autorité ne semble avoir vraiment intérêt à trouver une solution. » Et puis la tentative de reprise en main pourrait ne pas durer.

Le 22 septembre, l?hélicoptère qui transportait le ministre de l?Intérieur mexicain, Ramon Martin Huerta, l?homme qui menait le combat contre les cartels, s?est écrasé, tuant ses 8 occupants. Dont Tomas Valencia, le chef de la police fédérale, et José Antonio Bernal, un célèbre défenseur des droits de l?homme, menacé de mort à plusieurs reprises par Osiel Cardenas. Selon Mexico, il s?agit d?un accident.

<B>@ 2 005 Le Monde ? Éric LESER ? Distribué par The New York Times Syndicate</B>

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