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Noire comme la mine

14 mai 2007, 00:00

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?Je conduis un taxi dans une ville où personne n?en a les moyens mais où plein de gens en ont besoin. J?ai été payée avec des gratins, du gloss, des conseils pour la plomberie, des bières, des prières pour le salut de mon âme et des promesses de venir tondre ma pelouse, mais on ne m?avait encore jamais proposé un être vivant en échange de mes services.? Ainsi commence le troisième roman ? remarquablement traduit par Bernard Cohen ? de la romancière américaine Tawni O?Dell.

Shae-Lynn, la quarantaine, a déserté Washington DC, où elle jouait les femmes flics, pour devenir chauffeuse de taxi à Jolly Mount, cité minière de Pennsylvanie où elle est née. Forte tête et dure-à-cuire ? seule façon de survivre dans cet univers masculin ? elle a dû encaisser les coups de son mineur de père, assommé par l?alcool : ?Tous les mineurs que j?ai connus faisaient de même. Ce sont des ouvriers qui accomplissent un travail épuisant, sous-payé, dangereux, anonyme, dont le reste de la société ne se rappelle l?existence que quand quelqu?un meurt au fond.? Et c?est à ce monde englouti que Tawni O?Dell, elle-même originaire de Pennsylvanie, n?a eu de cesse de rendre hommage, que cela soit dans Le Temps de la colère ou de Retour à Coal Run (Belfond, 2001 et 2004, et 10/18).

Force brutale

Dans l?âpreté des paysages, Tawni O?Dell raconte ces vies fracassées où la tendresse et l?amour se montrent à coups de pied au cul et d?insultes. Elle dit la misère sociale, les enfances détruites par les violences quotidiennes, ces existences où l?on parle peu et où l?on ne se laisse jamais aller aux larmes (?tout est sec en moi, il ne reste plus que des cendres?, constate Shae-Lynn). Elle décrit aussi les dommages irrémédiables causés par la dureté ahurissante de la mine, la résignation des hommes, leur sens du devoir. Comme ici, dans Le ciel n?attend pas, où la mine a bien failli engloutir cinq des amis de Shae-Lynn. Quatre jours cauchemardesques pendant lesquels ils sont restés coincés dans la mine no 12 rebaptisée ? avec une étrange affection, par ceux qui parcourent ses entrailles ? ?Jojo?. Et de décrire la langue gonflée par la déshydratation, les poumons brûlés, ?les nez agressés par les effluves de merde, de pisse, de vomi, de sueur, de peur, et par l?odeur de sang? : Tawni O?Dell n?épargne rien au lecteur. Et la force brutale de ses personnages se reflète dans son style. Shae-Lynn avait 16 ans lorsque le propriétaire de la mine, sous la menace de renvoyer le paternel, l?a ?sautée sur la banquette arrière en velours bordeaux de sa Cadillac argentée?. Trop jeune pour savoir que c?était un viol, mais suffisamment formée pour devenir fille-mère. Depuis, elle se débat avec sa vie misérable, tente d?oublier la perte de sa petite soeur qu?elle croyait morte depuis plus de dix-huit ans et qui réapparaît en mère porteuse, vendant ses bébés au plus offrant...

Mais ce que questionne avant tout Tawni O?Dell est bien la notion de place. D?origine. De passé auquel, un jour, tous ses personnages doivent faire face. Autant de thèmes qui rapprochent Tawni O?Dell des grands auteurs américains naturalistes, Russell Banks et Richard Russo. Empruntant la forme du roman social mâtiné de thriller, Tawni O?Dell taille des portraits comme personne et donne à voir la dureté de sa terre natale, pour laquelle elle garde pourtant une affection profonde.

?Le Ciel n?attend pas? (?Sister Mine?) de Tawni O?Dell

© Le Monde 2007. Distribué par The New York Times Syndicate

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