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On ne badine pas avec l?icône Mao !
Front dégarni, cheveu bombé sur la tempe, regard impérial ? un rien soucieux ?, grain de beauté piquant le haut du menton et, bien sûr, col du même nom : le visage de Mao est une icône à ne pas glisser entre toutes les mains. Les employés de la maison d?enchères pékinoise Beijing Huachen Auctions ont beau avoir le gant blanc et le geste délicat, la photo les montrant empoignant le portrait peint du défunt timonier a choqué les patriotes chinois.
Le cliché, signé Chine nouvelle (agence officielle), a été diffusé en avant-première d?une séance d?enchères prévue pour le 3 juin à Pékin. Ce jour-là, l?image sacrée, qui trôna dans les années 1950 et 1960 au faîte de la Porte de la paix céleste, sera livrée à la convoitise des spéculateurs ou collectionneurs, en même temps que des bijoux et des porcelaines. Seule la loi du marché s?imposera : le futur acquéreur pourrait donc être? étranger.
Scandale ! Les forums de discussion Internet en Chine se sont enfiévrés devant pareille désacralisation du symbole. « Qui vous a donné le droit de mettre le portrait de Mao aux enchères ?, s?indigne un internaute sur le site sina. com. Le président Mao appartient au peuple chinois. Cette ?uvre est notre denrée spirituelle. » « Une telle vente n?est pas seulement un sacrilège pour Mao, enchaîne un autre. C?est une profanation de l?esprit national. » Certes, quelques voix s?efforcent de raison garder : « Mao est un grand homme mais on ne peut pas l?idolâtrer aveuglément », « Ce n?est qu?un portrait, arrêtez de fabriquer des dieux. » Mais elles sont plutôt minoritaires.
Touche pas à mon Mao ! Cette susceptibilité chatouilleuse autour de la figure du père de la Chine rouge exprime un « air du temps ». L?année 2006 est scandée par une double commémoration : le 40e anniversaire de la Révolution culturelle (16 mai 1966) et le 30e anniversaire de la mort de Mao (9 septembre 1976).
C?est un peu tabou et totem
Dans ce contexte, Mao, c?est un peu tabou et totem. Tabou pour les autorités, qui ne savent toujours pas comment figer dans le marbre une momie qui grimace encore dans son mausolée, mauvaise conscience d?un parti modifié et qui eut à souffrir jadis de ses emballements de thaumaturge. L?assourdissant silence officiel autour de la Révolution culturelle donne une idée de l?embarras.
Mais c?est aussi un totem devant lequel se prosternent des bataillons de jeunes esprits ombrageux. Il ne faut point y flairer un retour de l?orthodoxie. Le Mao qui plaît aux jeunes, c?est le rebelle frugal, héritage à opposer ironiquement aux actuels dirigeants corrompus. Déjà, au printemps 1989, au c?ur de l?agora démocratique de Tiananmen, on épinglait crânement Mao sur sa veste et quand trois étudiants s?avisèrent de souiller d??ufs et d?encre le portrait géant ils essuyèrent le courroux de leurs camarades.
Au fil des années, la perception s?est modifiée. À l?heure de la montée du nationalisme, Mao incarne la patrie plus qu?une idéologie. Il est revendiqué comme une relique du patrimoine national à chérir, surtout face à l'« arrogance » de l?Occident.
Un événement, passé inaperçu, illustre cette religion patriotique en train de se cristalliser autour de Mao. Le 17 mai, une cinquantaine d?étudiants chinois de l?université de Massey, en Nouvelle-Zélande, ont manifesté leur colère devant les locaux du journal de la faculté. Impertinent, le magazine avait consacré sa couverture à un photomontage féminisant Mao, moulé dans une robe sexy, collier autour du cou, élégante comme une midinette.
Les jeunes Chinois de Nouvelle-Zélande ont vu là un sacrilège comparable aux « caricatures anti-Mahomet ». « Le président Mao, c?est un Jésus pour nous », s?est étranglé d?émotion un manifestant, cité dans la presse néo-zélandaise. Des excuses ont été réclamées. Marché international de l?art, fanzines de campus : on ne badine pas avec Mao !
@ 2 006 Le Monde ? Frédéric Bobin ? (Distribué par The New York Times Syndicate)
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