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Navin qui écoute Ramgoolam qui tranche

21 mars 2008, 00:00

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Le vice-Premier ministre, Rashid Beebeejaun, l?a dit : que ceux qui ont des problèmes le fassent savoir au chef du gouvernement. Il n?en demeure pas moins qu?encore faut-il que le Premier ministre (PM) Navin Ramgoolam daigne accorder des rendez-vous. Même dans les rangs de l?Alliance sociale (AS), on laisse échapper cette réflexion avec un brin de sarcasme. D?autres, dans le monde des affaires, témoignent sous le couvert de l?anonymat de la difficulté qu?ils éprouvent à rencontrer le PM.

Ce dernier n?est effectivement pas toujours disponible. Madan Dulloo le déclarait dans le sillage de son limogeage : «J?ai recherché en vain, pendant une année, un rendez-vous avec le PM.» Est-ce une raison suffisante pour faire la fronde ? Est-ce simplement le syndrome dont souffrent ceux qui ne parviennent pas à se faire bien voir par le PM ? Ou est-ce encore la nonchalance d?un PM qui ne mesure pas toujours l?importance d?être là quand il le faut ? Question intéressante surtout lorsqu?on sait que ses proches ne cessent de vanter sa capacité d?écoute.

Choisirait-il donc, comme c?est le cas pour bon nombre de leaders politiques, de n?écouter que quelques-uns ? C?est ce qui est fâcheux pour un gouvernement comme celui de l?AS. On est, en effet, en présence d?une majorité parlementaire constituée de partis satellites qui gravitent autour du Parti travailliste (PTr). Guerre de seconds couteaux, rivalités, jalousies, frustrations... Ce sont autant de troubles dont peuvent souffrir les leaders des petits partis.

Quant à Madan Dulloo, il aura obtenu une réponse cinglante à sa doléance à l?effet qu?il n?est pas reçu par le PM. Ce dernier annonçant la révocation de son ex-ministre des Affaires étrangères presque à l?heure même où il était supposé le recevoir ! Une manière claire d?indiquer que c?est lui qui décide qui il reçoit ! Et un avertissement aussi à ceux qui seraient tentés, pour une raison ou une autre, à pratiquer la surenchère. Pour enfoncer le clou dans l?affaire Dulloo, Navin Ramgoolam rappelle que les ministres ont l?occasion de le rencontrer lors des Conseils des ministres.

Sauf que les choses ne sont pas aussi simples que cela. Du moins, il y a certaines choses que des ministres espèrent pouvoir évoquer en privé avec le chef de l?exécutif. Ou encore la parole peut être monopolisée par ceux qui se signalent par leur faconde. Ce qui intéresse un ministre peut également ne pas être à l?agenda. Au Conseil des ministres, ce sont généralement les ministres les plus influents qui mènent le débat. Un ancien ministre d?un Conseil dirigé par Navin Ramgoolam entre 1995 et 2000 témoigne : «Généralement, Navin Ramgoolam laisse tout le monde s?exprimer au Conseil des ministres. Mais c?est vrai, et cela est valable pour les différents gouvernements, que vous aurez quatre ou cinq grandes gueules qui, du fait qu?étant des professionnels maîtrisant bien leurs dossiers, vont animer la discussion. Le reste fait dans la figuration. Toutefois, il faut faire ressortir que dans le cas d?un ministre des Affaires étrangères, on peut comprendre que celui-ci sente le besoin de parler à son PM. C?est un ministre qui agit directement sous les ordres du chef du gouvernement. Il ne peut prendre sur lui seul pour déterminer des positions qui engagent tout le pays. En fait, il agit comme un assistant au PM. Si ce dernier refuse de le rencontrer, il peut se produire des incidents assez graves.»

<B>L?impératif de la solidarité gouvernementale</B>

A l?évidence et pour le PM, les choses se passent autrement. Commentant le cas de Madan Dulloo, il déclare : «Je ne permettrai jamais à un membre du gouvernement de se désolidariser de l?action gouvernementale.» Tout est mis sur le compte de l?impératif de la solidarité gouvernementale. D?autre part, parce qu?il a la réputation d?être patient et d?être toujours à l?écoute, il ne peut prendre le risque qu?on projette de lui l?image d?une personne qui n?arrive pas à trancher dans le vif. D?une certaine manière s?il laisse parler, c?est aussi pour ne pas avoir à écouter tout ce qu?on lui dit. «Je suis peut-être différent des autres mais je crois dans le débat d?idées et je crois même que c?est sain. Mon rôle en tant que PM est d?être l?arbitre et de décider.»

C?est sa façon de pratiquer la démocratie au sein du gouvernement et au sein de son parti. On se souvient de l?épisode où sir Gaëtan Duval attendait toujours, à la veille des élections, une rencontre avec Navin Ramgoolam pour savoir si le PTr allait contracter une alliance avec son parti. Plus près de nous, c?est après avoir exprimé sa grande colère que l?ancien conseiller du PM, Dinesh Ramjuttun, devait être reçu par le chef de la majorité avant de recevoir finalement sa feuille de route. A hier, le cas de Reza Issack était toujours en suspens. Aussi longtemps qu?il ne reçoit pas les frondeurs, Navin Ramgoolam leur ôte toute velléité d?action. Une fois qu?ils transgressent les règles, en rencontrant notamment les opposants au gouvernement, Navin Ramgoolam se trouve dans une position légitimée à se débarrasser d?eux.

C?est aussi la difficulté du leader du PTr que de porter la double casquette de chef de gouvernement et de chef de l?AS. Comment concilier cette double fonction ? Si «l?intérêt supérieur du pays prime», l?ambition de demeurer au pouvoir est, elle, sujette aux alliances et aux tractations politiques. C?est le syndrome de la politique mauricienne auquel n?échappe aucun chef de majorité.

«Le chantage ne marche pas avec moi», revient en leitmotiv chez Navin Ramgoolam. Le message est clair : la liberté de parole existe mais il ne faut pas bousculer le PM. Autrement, il ne fera pas dans la dentelle. Ensuite tout le monde n?est pas Rama Sithanen à qui le PM concède du temps afin qu?il n?envoie pas sa lettre de démission au président de la République.

<B>Les explications du PM</B>

L?épisode Madan Dulloo a été l?occasion pour Navin Ramgoolam d?afficher son autorité. La révocation brutale de l?ex-ministre des Affaires étrangères, qui s?est faite sans aucune négociation avec le principal intéressé, est aussi un signal aux autres membres du gouvernement. Le PM se veut ferme et il l?affirme haut et fort : «Il n?est pas question de sentiments : c?est moi le PM, c?est moi qui décide.» Quant aux critiques qui font état de son inaccessibilité, Navin Ramgoolam a une réponse toute trouvée : toutes les questions importantes se discutent en Conseil des ministres. Un Conseil des ministres qu?il entend maintenir sous son autorité. A ce titre, il n?a pas manqué, lors de son passage sur les ondes de Top FM, de laisser entendre que Madan Dulloo, dans ses déclarations post-révocation, n?a pas encore parlé des personnes qui veulent prendre sa place de PM. Les jeux sont donc ouverts. Les premières indications significatives sont venues du président de la République, sir Anerood Jugnauth, et ancien patron du Mouvement socialiste militant qui a félicité le PM et son ministre de l?Education, Dharam Gokhool, pour leur réforme de l?éducation... Et même si Navin Ramgoolam insiste sur le fait qu?il ne négocie avec personne, il est fort à parier qu?à l?avenir, il se fera disponible pour d?autres types de rendez-vous.

Questions à

<B>Kadress Pillay</B>

● <B>Vous avez été ministre de l?Education entre 1997 et 2000 dans un gouvernement dirigé par Navin Ramgoolam et aujourd?hui membre du MMM. Avec recul, comment décrirez-vous le leader du PTr en tant que PM ?</B>

Sur le plan politique, j?ai une conviction profonde que Navin Ramgoolam ne partagera évidemment pas. J?estime qu?il gère une double contradiction permanente. De par sa personnalité et son tempérament, c?est quelqu?un qui abonde dans le sens d?un président avec pouvoirs, pour ne pas dire qu?il souffre de tentation monarchique. Cependant, il est appelé à projeter une image de démocrate dans un système de Cabinet government selon les principes de responsabilité collective. Soit un système où tout le monde partage le poids des décisions prises collectivement. Dans un tel système, le PM est first among equals. C?est le système westminstérien qu?on a fait nôtre.

Par contre, Navin Ramgoolam a une personnalité qui ne correspond pas à ce système. Le naturel revenant à grands galops, il se laisse souvent gagner par une tentation totalitaire. L?autre contradiction a trait au fait que notre realpolitik est déterminée par l?ethno politique. Les leaders sont contraints de pactiser avec cette contrainte. Navin Ramgoolam est conscient qu?il doit projeter l?image d?un grand Mauricien, tenant des discours où il invite les gens à se sentir pleinement Mauriciens et, cela, non seulement à l?étranger. Mais en même temps, il est conscient que c?est l?ethno politique qui va le sauver sur le plan électoral.

● <B> N?êtes-vous pas en train de dire cela de lui parce que désormais vous êtes dans le camp de ses opposants ?</B>

Nullement. Je parle en tant que citoyen indépendant. Si vous m?aviez posé des questions sur Paul Bérenger, j?aurais répondu tout aussi franchement. Certes, je suis membre du MMM mais je n?exerce aucune responsabilité. Je ne suis qu?un membre ordinaire. Par contre, en tant que citoyen, j?exerce pleinement le droit et la responsabilité de partager ma réflexion sur tout ce qui touche à mon pays. Pour revenir à Navin Ramgoolam, il faut savoir que je l?ai connu avant de devenir ministre et qu?on est toujours amis.

● <B>On dit qu?il ne prend des décisions que lorsqu?il n?a plus de choix. Aviez-vous remarqué cela ?</B>

En fait, le temps et le mutisme sont ses complices. Il donne du temps au temps. Le processus décisionnel de Navin Ramgoolam se résume à laisser le temps venir et à prendre des décisions lorsqu?il ne peut faire autrement. Il fait tout pour ne pas laisser transparaître son impatience. Pourtant, nous disposons d?un système qui a fait ses preuves. En effet, nous sommes une jeune démocratie. Nous avons adopté un système politique qui permet à chacun d?évoluer ses compétences et qualités. Pour Navin Ramgoolam, il s?agit de prendre son temps ou alors il ne dit rien. C?est sa manière de composer avec le système.

● <B>Navin Ramgoolam n?est donc pas à l?aise dans ce système westminstérien ?</B>

Il essaie de projeter une image de démocrate mais, en son for intérieur, c?est un monarque. En tant qu?ami, c?est quelqu?un de très sensible, de très généreux. Il a bon c?ur et bon sentiment comme on dit. Il va essayer de vous aider sur un plan purement personnel mais en tant que politique, il souffle le chaud et le froid. Or, soit on est démocrate et on gère démocratiquement, soit on est dictateur et on impose. Et lorsqu?on fait les choses à moitié, on finit par commettre des approximations. Navin Ramgoolam peut ainsi être très brutal quand il s?agit de son pouvoir politique. Par exemple, il ne tolère pas qu?un ancien travailliste se retourne contre lui. C?est ce qui amène certains à le sentir comme un ami et à avoir en même temps beaucoup de peur ou de méfiance pour lui. C?est une ambivalence dans le rapport qu?on entretient avec lui sauf pour ceux qui s?assument entièrement.

● <B>N?est-il pas aujourd?hui contraint de réconcilier l?irréconciliable en tant que chef de gouvernement et chef de l?AS ?</B>

C?est effectivement une autre contradiction. Le leader du PTr a besoin des chefs des petits partis mais il sait aussi qu?ils ont de l?ambition. Il est appelé à gérer tout cela. Certains de ces chefs jouent le jeu. D?autres jouent un double jeu en ayant un pied dans le gouvernement et un autre dans l?opposition. Un chef de petit parti aura toujours à partir d?un moment, même lorsqu?il est au pouvoir, l?oeil rivé sur la prochaine configuration qui lui permettra de demeurer au gouvernement. Navin Ramgoolam peut craindre que le autres l?abandonnent. Cela le fragiliserait. Mais il a aussi les cartes en main car il y aura toujours des personnes qui veulent partager le pouvoir.

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