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Mondialisation et mystique
Ne craignez-vous pas que vos livres sur la philosophie et l?éthique dans les affaires ne servent finalement, malgré vous, de caution à un monde aux pratiques quelquefois peu avouables et que l?on sent en pleine déliquescence morale à travers le monde ?
Ce n?est pas dans les affaires que doit exister une éthique mais dans la tête des hommes. Il y a des problèmes éthiques dans l?économie, mais il n?en demeure pas moins que l?économie ne peut fonctionner sans confiance. Concernant mes publications, elles ne parlent pas seulement de problèmes moraux et éthiques, mais aussi de questions stratégiques. La question morale se réfère à un individu, pas à une organisation.
Trouvez-vous qu?il y a, depuis quelques années, une dérive accentuée dans la morale des affaires ?
Il y a toujours eu dans les systèmes économiques des gens immoraux qui ont cherché à profiter d?un système pour se faire de l?argent par tous les moyens. C?est vrai que la mondialisation accentue ces dérives. Il est en effet plus facile de se comporter de manière immorale avec quelqu?un qui est à l?autre bout du monde qu?avec son voisin. Quand on est dans des petites communautés où tout le monde se connaît, les comportements malhonnêtes sont vite sanctionnés. La proximité des gens empêche certaines choses. Quand vous traitez avec un anonyme qui est à l?autre bout de monde, la dérive est plus facile parce que vous échappez pendant plus longtemps à une mauvaise réputation.
Quand certaines voix s?élèvent pour dire qu?il y a d?autres routes que celle de la mondialisation, comment réagissez-vous ?
L?altermondialisme, tel qu?il est présenté ne me convainc pas. Ce qu?on observe dans le monde, c?est que les peuples qui sont peu développés demandent non pas moins, mais plus de mondialisation. La Chine est entrée dans l?OMC en 2001 et à l?échelle de l?histoire, cela me semble plus important que les événements de septembre 2001 à New York. Les peuples qui souhaitent se développer savent que c?est par la mondialisation qu?ils arriveront à le faire. Vous remarquerez que le mouvement s?appelait anti-mondialisation et il a changé de nom, ce n?est sans doute pas pour rien. Critiquer la mondialisation me semble être plus un luxe de riches qu?une préoccupation de pauvres.
La mondialisation rédemptrice de tous nos maux à vous entendre ?
Pas du tout. Cela ne veut pas dire que la mondialisation soit exempte de défauts et qu?elle ne pose pas de vrais problèmes. Les mouvements altermondialistes nous amènent à réfléchir sur le fait que la mondialisation ne doit pas être une idéologie, mais un mouvement que l?on doit réguler, structuré. Ses mouvements empêchent que l?on sombre dans l?idéologie. Et on le sait, l?idéologie cause le malheur. La mondialisation doit rester une réflexion sur comment combattre la pauvreté. Il y a 6 milliards de gens sur la planète. Un milliard vit dans des pays développés, trois milliards dans des économies peu développées et quelque deux milliards dans la pauvreté absolue. Il s?agit donc aussi d?une réflexion sur l?éthique de vie. Ce ne sont pas les mécanismes du marché qui vont régler les problèmes de CO2 ou les épidémies de sida, ou qui vont apprendre des hommes de civilisations différentes à cohabiter. Et je suis heureux d?être ici dans un pays où se rencontrent des civilisations.
On peut aller jusqu?à dire qu?il s?installe une certaine moralisation de la mondialisation ?
La mondialisation n?est ni morale ni immorale. Elle est une réalité. Nous vivons une époque étonnante où le niveau d?éducation du terrien moyen s?élève le plus vite?
Et où la misère s?étend plus vite aussi? ?
Surtout en Afrique. Mais l?Asie est plutôt un continent qui sort de la misère. L?Amérique du Sud aussi. Il ne faut pas avoir une vision trop unilatérale de ses choses-là. Mais vous avez raison, l?Afrique, globalement, ne sort toujours pas de ce sous-développement en raison des guerres, des déséquilibres démocratiques.
Quelles sont les raisons exactes qui vous font douter des propositions des altermondialistes ?
D?abord, ils font des propositions qui, pour être adoptées et être efficaces ne le seraient que si les 200 Etats de la planète se mettaient d?accord. Quand on voit que l?on n?arrive même pas à lutter contre les paradis fiscaux, dire que l?on veut imposer la taxe Tobin sur les flux de capitaux est aussi irréaliste que de dire il ne faut pas qu?il pleuve aujourd?hui. Par contre, leur position sur les paradis fiscaux a aidé à prendre conscience et à agir.
Si la mondialisation a été imposée pourquoi ne pas penser que cela pourrait être le cas sur la taxe Tobin ?
Le monde, depuis le traité de Westphalie, est régi par le principe des Etats souverains.
Depuis l?OMC et ses règles, on peut se demander si le terme Etat souverain prend encore un sens?
Il y a des tas de pays qui ne sont pas dans la mondialisation. Et c?est une des raisons pour lesquelles ils restent pauvres.
Les pays comme Maurice qui font le choix de la mondialisation sortent de la pauvreté. Je ne dis pas que cela règle tous les problèmes.
La mondialisation est-elle un autre mot pour uniformisation comme le pensent certains ?
Non, je ne le crois pas. L?exemple typique est la France. Nous sommes sur le plan économique très ancrés dans la mondialisation, et pourtant, les Français sont culturellement très différents du modèle américain. Un écrivain américain écrivait dans Le Monde : ?Si vous voulez comprendre les Français, ils faut d?abord savoir qu?ils sont Français, pas Américains !? Autrement dit, n?abordez pas un Français comme un Américain qui parle français, mais comme un Français qui pense français ! Cette différence culturelle française n?est pas quelque chose qui s?atténue. Cela veut dire que la mondialisation n?érode pas la spécificité française. Et cela s?applique pour tous les pays. Et sur le plan économique, vous avez des performances en Europe qui sont très importantes avec des systèmes pourtant très différents. Cela veut donc dire que pour avoir de bonnes performances, il n?y a pas qu?un seul modèle ni une structure unique. L?économie japonaise prouve tous les jours qu?avec un modèle différent, on peut avoir un PIB comparable avec celui des Américains. Associer mondialisation et uniformisation est un faux débat. La mondialisation a été mise en place par la finance. L?argent, on le sait, est le seul produit au monde dont la valeur d?échange est la valeur d?usage. Il est culturellement neutre et ne véhicule aucune valeur autre que sa valeur d?échange. Un dollar est un dollar partout. C?est pour cela que la mondialisation n?est pas culturelle.
Estimez-vous que des personnalités comme José Bové ne posent pas les vraies questions ?
C?est un personnage charismatique. Il pose les vraies questions mais ne donne pas les vraies réponses. Son raisonnement n?est pas très rigoureux. Il y a deux sortes d?éthiques : celle de la responsabilité et celle de la conviction. L?éthique de responsabilité est réaliste, l?éthique de conviction apporte de nouvelles idées et enrichit le débat. José Bové crée le débat, mais ça me dérangerait qu?on lui donne le pouvoir.
Dans votre livre ?Briser la dictature du temps? vous faites en quelque sorte l?éloge de la lenteur. Comment faites-vous dans l?univers du business où l?on n?arrête pas de dire que le temps c?est de l?argent où tout pousse à aller plus vite?
C?est lié à votre question précédente. L?idée d?aller plus vite vient du mode de vie occidental. Paradoxalement, la mondialisation est en train de faire comprendre aux Occidentaux que sur ce plan, un autre monde, une autre approche est possible. Le grand choc des Occidentaux, c?est de comprendre quand ils vont en Asie, en Inde ou en Afrique, que le temps a une autre notion. Je rencontre des dirigeants français qui voyagent beaucoup et qui me disent : ?Si on veut travailler ailleurs, il faut savoir attendre. Il y aura un moment qui sera le bon où les choses se passeront.?
Cette notion du temps qui ralentit, n?est-elle pas contre nature pour un homme d?affaires occidental ?
Je ne sais pas si c?est contre nature, mais c?est contre culture? La culture occidentale a mis dans la tête des gens que la raison d?être du présent était l?avenir. Le présent ne servant qu?à préparer l?avenir. C?est le coeur de notre culture. Une culture de l?action. C?est pour cela qu?elle a tant accompli et qu?elle a changé le monde et a dominé. Mais cette culture contient sa propre faiblesse. Car l?avenir n?existe pas, seul le présent existe. Donc arbitrer l?avenir contre le présent, c?est arbitrer ce qui est contre ce qui n?est pas. Cela a quelque chose qui n?est pas très humain. Cela crée une souffrance chez les Occidentaux. Et cela est en train de nous rendre humbles?
C?est ce qui opère ce rapprochement vers le spirituel que l?on note dans les sociétés occidentales depuis quelques années ?
Les gens en France sont friands de découvrir d?autres cultures. Il y a de l?intérêt pour l?Inde, pour la Chine.
En observant la France de l?extérieur, il y a des événements qui ont l?air d?indiquer un repli identitaire ?
Parmi les cultures du monde, deux se sont dites universalistes : L?américaine et la française. Il est difficile d?avoir cette idée universaliste à l?heure de la mondialisation. Ce qui se passe avec le voile islamique en France, par exemple, en est le reflet. C?est une tragique erreur d?avoir imposé une loi. Une erreur politique et une erreur culturelle.
Le principe de laïcité devrait être plus souple ?
Oui je crois. La laïcité est ancrée dans la république mais elle est arrivée à devenir en France comme un combat entre l?Etat et l?Eglise. La laïcité n?est pas antireligieuse, elle doit être la neutralité religieuse. La religion est profondément au coeur de l?homme et il traverse les sociétés. C?est une erreur de croire qu?une jeune fille qui porte un foulard défie la république.
Elle manifeste dans son vêtement la dimension spirituelle de sa vie. Et alors ? Mais on va finir par l?induire. A titre personnel, je suis catholique pratiquant et très engagé dans la catéchèse.
Ma dimension spirituelle fait partie de mon vécu. Et ce n?est pas pour ça que je suis un anti-laïc. Je fais un métier des plus prosaïques et je ne vois pas de raison d?avoir des problèmes avec la laïcité.
Votre engagement spirituel a-t-il influé sur votre notion de ce temps que nous évoquions tout à l?heure ?
Oui, sans conteste. La semaine est pour moi une montée vers une apothéose mystique qui est la messe à laquelle j?assiste le dimanche. C?est-à-dire ma rencontre avec Dieu. C?est une expérience particulière du temps. Cette montée vers Dieu me fait voir les choses différemment tous les jours. A chaque minute de la vie.
Votre dimension spirituelle au milieu des affaires du monde du business vous met mal à l?aise quelquefois ?
Pas du tout. Le monde du business fait partie de la réalité du monde. Elle est dure. C?est comme ça. La seule chose vraiment importante dans la vie, c?est de soulager la misère humaine.
On va boucler la boucle : soulager la misère humaine fait partie des soucis de la mondialisation ?
Ce n?est pas du tout son souci. Je ne suis pas un admirateur du capitalisme, mais c?est le seul système, avec tous ses défauts, qui peut encore arriver à sortir les hommes de la misère. Le capitalisme dit aux hommes : votre destin dépend de vous. Il n?y a pas de choix unique et collectif. C?est faux de dire qu?il y a un système qui décide tout. Les hommes politiques disent souvent ça pour s?exonérer de toute responsabilité. L?Europe, par exemple, est un choix politique. Des hommes se sont dit : ?Un autre monde est possible.? On a mis fin à un millénaire de guerre sur un continent.
?Il y a deux sortes d?éthiques : celle de la responsabilité et celle de la conviction. L?éthique de responsabilité est réaliste, l?éthique de conviction apporte de nouvelles idées et enrichit le débat.?
?Le grand choc des Occidentaux, c?est de comprendre quand ils vont en Asie, en Inde ou en Afrique, que le temps a une autre notion.?
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