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MC Solaar conquérant pacifique du rap

12 décembre 2003, 20:00

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Monsieur Solaar porte un costard impeccable et T-shirt agnès b., noir sur noir, imprimé «Résistance/Existence» en blanc. «A chaque fois que je porte ça, les gens disent bravo ? pouce levé. En studio, les intermittents ? pouce levé ?. Tu croises une manif de médecins, de sages-femmes : «Bravo», et ils te passent le badge.»

MC Solaar, que le succès de Cinquième As, paru en 2001, a placé dans les records de vente, dit qu'il est habillé «sept ans d'âge» par hasard, parce que normalement, il ne garde aucune fringue. Bref, il est vêtu aujourd'hui comme en 1996.

Solaar adore les mots, leur forme, leur force. Et les alexandrins. S'il se lance, le ton vole comme sur une chanson. «J'étais à Saint-Lazare, à la distribution./Le soir à la Maison de la Chimie,/Et dans un troquet, l'Assemblée nationale à côté,/Tout le monde l'avait.» C'est tout un rythme, ici emprunté pour raconter ce qui s'est passé le 28 novembre : 300 000 échantillons de son nouvel album, Mach 6, donnés de la main à la main avec un journal gratuit à la sortie des métros parisiens.

Trois jours d'échange permis, via le Net ou MP3. Le CD-Rom contenait, dans son intégralité, La vie est belle : «Seul dans ma chambre, un jour normal/J'apprends dans les journaux que je suis dans l'Axe du Mal.»

Le 1er décembre, la récréation est finie : Mach 6 est sorti, inviolable mais bardé de bonus, de visuels, pour récompenser l'acheteur en règle. L'industrie du disque en crise subit «le contre-coup de la liberté anarchiste des premiers temps d'Internet». Sur le Net, MC Solaar veut expliquer, sans céder à la mentalité policière.

A 34 ans, il dit tout après avoir réfléchi. C'est la tactique du chat, patiente. Parce qu'il n'obtenait pas gain de cause sur ses conceptions artistiques, ce fils de Tchadiens, né à

Dakar puis élevé en banlieue parisienne, a rompu avec Universal en 1998. «Les 750 000 ventes de Cinquième As ont dû leur donner des regrets ? ? Non, ils ont Star Academy, tout ça...».

En 1989, à l'université Paris-VIII, une prof d'anglais, Desdémone Bardin, un sociopsychologue, Georges Lapassade, enseignent les acquis du phénomène hip-hop, recevant à l'université les jeunes «citoyens de la nation zoulou», graffeurs, rastas, activistes, penseurs et rappeurs.

<B>«QUE LA JOIE REVIENNE»</B>

«J'allais à ces cours, j'étais l'étudiant étudié, dans le cadre d'une ethnologie participante.

Cette époque était riche, ouverte : c'était celle des productions Assassin, on parlait du droit des femmes, on soutenait les campagnes d'Amnesty International. Aujourd'hui, tout est dur, trop de chapelles, de stéréotypes, les keufs, les meufs, les bagnoles, le moi-je-veux, jamais le communautaire. J'aime le rap joyeux, le pacifisme d'Afrika Bambaataa, l'esprit des block-parties, où débarquaient pour danser des filles du Bronx ou du Queens habillées comme des reines. Il faut que la joie revienne, que les gens puissent croquer cette convivialité.»

MC Solaar se situe dans la deuxième génération du rap français : «Après Dee Nasty, Pablo Master ou Princesse Erika. Dès l'époque de Bouge de là,on avait autant de casquettes - alors symbole de la culture des banlieues - que de jeunes profs dans la salle. C'était du hip-hop de conquête, une conquête positive. J'ai commencé dans le poético-social, avec un flow musical doux. J'ai pu avoir des doutes...»

Absent de l'actualité des quartiers, Solaar ? Non. Mais il raconte avec élégance, tolérance et exactitude. Souvenir, un des thèmes de Mach 6, évoque un fait divers : en mai, Solaar et ses musiciens roulent en plein Paris. Contrôle de police. «J'étais en jeans, j'aurais pas dû, dans une belle voiture, elle était forcément volée, dans un beau quartier, déplacé.» Les policiers sont d'humeur méchante. «Vous les rappeurs... Et voilà que ça devient un film de guerre qu'ils se jouent. Un mot, et c'est l'outrage à agent. Pas un mot, et c'est les menottes. Les protocoles ne sont pas respectés. C'est, d'emblée : arrête de faire le malin. La déposition à charge. Le commissariat.

J'ai pensé ne rien dire. Puis j'ai déposé une plainte à la police des polices, quand même. Le danger dans tout cela, c'est de s'habituer. Moi, je suis allé exactement vingt fois au poste sans motif. Si ça tourne mal, tu reçois des coups, on ne prend pas ta plainte, allez c'est pas grave ! Quand j'habitais en banlieue, je prenais souvent le dernier train, celui de 1 h 34. L'exercice favori des policiers était de demander tes papiers et de les rendre juste quand ça sonnait pour le départ. Trop tard, la gare jusqu'à l'aube.»

Sur la pochette de Mach 6, «l'horticulteur de mots» pose en combinaison de pilote de chasse. Voici l'histoire de cette image : Solaar et son photographe, Philippe Bordas, imaginent un étudiant africain à Moscou pendant la guerre froide, «à l'université Patrice-Lumumba, par exemple».

Docteur en mathématiques et en physique, il est amené par son excellence à devenir cosmonaute. Solaar et consort se sont rendus à la Cité des étoiles, près de Moscou.

Déception : «Ça ressemblait à un petit musée, pas aux racines et aux ailes que nous imaginions. Alors, puisqu'on cassait le mur des sons, on a choisi le pilote de chasse.» Et voilà comment les grands rappeurs restent des enfants.

Le Monde 2003

distribué par The N. Y. Times Syndicate

par V. MORTAIGNE

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