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Maçons au pied du mur

19 février 2006, 00:00

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PAR JEAN-CLAUDE DE L?ESTRAC

Il y a comme un frémissement. Léger, délicat.

Il est trop évanescent pour qu?on parle de reprise économique, mais il justifie que l?on évoque un début de retour de confiance dans l?avenir. On le doit aux résultats probants auxquels ont conduit quelques initiatives récentes du gouvernement. Tout, certes, reste à faire, mais quand on sait combien la psychologie est un facteur décisif dans la dynamique des affaires, il est juste que les capteurs du temps qu?il fait enregistrent ce petit vent qui se lève.

L?intervention gouvernementale dans trois secteurs clés de la vie économique a, coup sur coup, démontré une volonté de réaction et une capacité de réflexion qui ont immédiatement contribué à sortir de leur léthargie mortifère, ces ministères. Nous sommes encore, pour l?essentiel, dans les discours et les intentions, mais nous commençons au moins à voir quelques orientations.

L?initiative la plus spectaculaire est sans conteste les Assises du Tourisme. Il ne fallait peut-être pas en faire un show populaire, ce qui a gêné la rigueur attendue de l?exercice, mais la critique est compensée par l?idée qui en émerge : le tourisme est l?affaire de tous. On ne saurait pas mieux le dire. Si les objectifs de croissance que vise le gouvernement sont effectivement atteints ? et il est en train de s?en donner les moyens ? la présence touristique dans l?île se fera sentir bien autrement que par les quelques blondes déambulations qui peuplent nos paysages. Elle deviendra plus visible, même un peu pesante dans certaines régions du littoral, et commencera vraiment à tester notre capacité d?accueil tant vantée. Il y aura des gains pour tous mais cela ne va pas sans quelques inconvénients. Il y a une éducation à faire ; elle a commencé.

Cette éducation doit englober une considération qui a été totalement absente jusqu?ici de nos débats sur la qualité de la destination : c?est la laideur rampante de l?habitat mauricien. Aussitôt sortis de leurs beaux hôtels ? ce qu?ils font de plus en plus ? les touristes sont souvent choqués par les contours inesthétiques du bâti. Sans doute pourrait-on rétorquer que les Mauriciens n?ont pas à construire leurs maisons pour plaire aux visiteurs. Soit. Mais pour ne pas déplaire les uns aux autres, certainement.

L?absence de réglementation architecturale, le désintérêt des administrations régionales, la désinvolture officielle et le laisser-aller des Mauriciens contribuent chaque jour à enlaidir notre environnement. C?est flagrant, et personne ne trouve rien à y redire. Ne venez pas me raconter qu?il s?agit d?une question de moyens. Faux. Regardez autour de vous : plus elles sont grandes et luxueuses, plus elles sont laides, ces bâtisses gris ciment qui trouent nos paysages de verdure. C?est une agression qui nous affecte d?abord, mais cela devient aussi un facteur négatif qui entache notre image de marque auprès des visiteurs. La question esthétique fera de plus en plus partie de la donne touristique. Il est temps que le gouvernement réagisse. Ce qui est un moins peut rapidement devenir un plus, car Maurice possède une grammaire architecturale de toute beauté qui ne demande qu?à être valorisée. Il faut des règles et de la discipline.

Outre les Assises du Tourisme, le forum d?Enterprise Mauritius a eu le grand mérite de souligner que le secteur du textile-habillement résiste plutôt bien, en fait, aux nouvelles conditions du marché international. Les Hongkongais partis, le secteur s?est rétréci mais il possède des atouts durables.

Ce qui, me semble-t-il, a manqué à l?exercice de réflexion mené par les acteurs de l?industrie et les officiels du gouvernement, c?est la question de l?investissement étranger. Pour remplacer les premiers investisseurs d?Asie venus nous initier à la confection dans le textile basique, il faut maintenant se tourner vers les investisseurs d?Europe capables de nous entraîner vers la moyenne gamme. Le contexte est favorable, les confectionneurs européens sont à la recherche d?opportunités de délocalisations parce qu?ils ont du mal à soutenir la compétition des producteurs asiatiques sur leur marché. Si l?industrie européenne veut conserver ses parts, elle devra délocaliser, au moins en partie. Forte de son expertise, de sa logistique, Maurice est une excellente option, à condition de régler le problème de fret.

Je n?ai pas le sentiment que le Board of Investment ait pris conscience de l?enjeu. En revanche, Enterprise Mauritius a commencé à modifier la mauvaise perception que les fermetures d?usines hongkongaises avaient créée.

Ces deux initiatives doublées de la vigoureuse mission du tandem Sithanen-Boolell en Europe sur le dossier sucre, quand bien même tardive, indiquent un retour des priorités économiques à l?agenda du gouvernement. Il est dommage que l?émotion suscitée par les problèmes de l?éducation et les incidences d?une réforme, qui concerne directement, en réalité, une infime minorité de parents, soient venues obscurcir ce début de réorientation économique. Ce sont ces questions-là qui sont pourtant primordiales ; elles devraient rester la préoccupation première des Mauriciens.

Elles doivent l?être d?autant plus que l?heure de vérité approche. Le vice-Premier ministre et ministre des Finances s?active déjà à la préparation du premier budget de l?Alliance sociale. C?est alors que l?on saura vraiment ce dont ce gouvernement est capable. La marge de man?uvre du ministre est extrêmement étroite. Les décisions qui s?imposent seront nécessairement « painful », et leurs résultats ne se feront pas sentir avant quelques années. La conjoncture exige une race de politiciens courageux et généreux, capables de prendre des mesures qui entraînent l?impopularité immédiate sans grand espoir de pouvoir récolter, à temps, les lauriers électoraux. Si Rama Sithanen et ses collègues ne se montrent pas à la hauteur de la situation, ils condamneront le pays à son déclin. Et l?élite de Monsieur Gokhool à l?exil.

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