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Maryse ou la prisonnière du passé

22 novembre 2003, 20:00

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Vendredi 22 novembre 1996. Il est 8 heures du matin. Une femme s?agite dans une pièce. Ses mains robustes saisissent quelques objets, les glissent dans un placard, agrippent un torchon pour essuyer une table. Puis elle commence à habiller la petite Christelle, 7 ans, pour qu?elle aille à l?école. Tout à coup, la voix flûtée de la fillette lui glace le sang : « Mama guette combien missié éna déhors ! ». Maryse lève les yeux. Plusieurs hommes l?épient. Ce sont des policiers venus perquisitionner. Ils envahissent la maison, la fouillent de fond en comble puis poursuivent leurs recherches dans la cour. Sous la roche à laver se trouve une petite sacoche noire. Un des policiers ouvre la fermeture éclair et en retire un paquet emballé dans du plastique. C?est du gandia. Il y en a pour cinq kilos. « La police fine arrête Noël, mo mari, ki ti dans la caze sa moment là. Zotte fine dire moi vine station pou donne l?enquête mais après moi aussi mo fine arrêté », confie Maryse.

Ce vendredi noir, comment pourrait-elle le chasser de sa mémoire ? Samedi dernier, le calendrier a ravivé ses souvenirs? Cela fait déjà sept ans que la police lui a passé les menottes sous le regard apeuré de sa fille.

Sous le choc des événements,

« Zordi mone réalize beaucoup zaffaire. Mone fer prison et mone appran beaucoup valère. Mo pa pou laisse sa l?étiquette prisonnier-là finit mo la vie. Mone perdi cinq ans mo l?existence, mo bizin renonce cinq ans sans mo cinq zenfants », déclare-t-elle. Elle a beau le chasser, son passé ne plie pas. Jour et nuit, il lui colle à la peau, la traque sans relâche. « Et dire ki mo ti pé rode ran service mo famille ! Guette kot sa fine amène moi, dans prison ! »

Selon elle, c?est la venue de son beau-frère qui a tout chamboulé. « Nou ti déza bien mizère, mais nou ti pé reste soudé. Kan mo beau-frère fine vine guette nou pou rode ène place pou li resté, mo pane réfiz li. Après un pé létemps, noune donne li ène ti boutte la terre pou li arranze ène ti lacham pou li dormi. Li ti pé travay ménuisier, line ramasse so cas pou fer construction là », raconte Maryse. Contrairement à ce qu?elle croit, les revenus de Gérard ne viennent pas de ses travaux de menuiserie, mais du trafic de drogue. Pendant la journée, alors que Ma-ryse travaille dans une usine de textile, le beau-frère écoule son stock de gandia dans la pièce qu?il a construite. « Ler nou fine comprend kifer noune arrêté, mo mari ek moi ine prend responsabilité là parski mo beau-frère ti déjà éna ène lotte case contre li. »

Ainsi, elle se mure dans le silence de cette cellule policière qui la retient prisonnière. Encore sous le choc des événements, Maryse refuse de s?alimenter pendant plusieurs jours. Sa tension artérielle chute considérablement, si bien qu?elle est transportée à l?hôpital. Deux jours plus tard, des policiers viennent la récupérer pour sa première comparution en cour sous une accusation de possession de gandia. Elle est placée en détention provisoire à la prison de Beau-Bassin. « Mo ti fek sorti l?hôpital et mo ti faible. Mo pas ti pé comprend ki pé arrivé, kot banne la police ti pé amène moi. Mo ti coire zot pé amène moi mental mé kan mone rente dans sa prison là, ler là mone comprend kot mo ti été. » À son arrivée, les autres détenues l?entourent. Les interrogations fusent pour connaître son identité ainsi que le motif de son arrestation. « Bocoup zafer ti difficile pou siporté là bas. Ler mone rente dans prison, banne là ine encouraze moi manzé parski mo ti faible. Mé ler ou trouve séki zotte donne ou pou manzé, pas capav tini. Zotte fine donne moi un peu thon dans boîte ek brinzel qui ti encore demi-cru. »

Deux mois s?écoulent. Le 30 janvier 1997, le jugement va être prononcé. Les yeux emplis d?espoir, Maryse est assise sur un banc et attend pendant des heures. Son visage s?illumine quand Christelle, suivie des autres membres de sa famille, pénètre dans la salle. Mais la petite a de la fièvre. Elle veut rester près de sa mère et se blottir dans ses bras mais elle est bien trop malade. Maryse demande alors à sa belle-s?ur de la ramener chez elle. Était-ce là une prémonition de ce qui allait suivre ? Quelques minutes plus tard le verdict tombe? Noël est condamné à cinq ans de prison ferme, à payer Rs 25 000 d?amende et Rs 500 pour les frais juridiques. Idem pour Maryse. « Mo ti népli éna parole. Mone abatte net. Mo pas fine ploré di tout mé endans tout ti pé enflammé kan mo guette mo banne zenfants. Mone dire ène belle-s?ur veille lors zot et la police fine rétourne moi dans prison. »

Séparation avec les siens

Retour à la prison. Cette fois, on lui enlève ses vêtements puis on lui donne un uniforme bleu marine. Elle ne correspond plus qu?à un numéro de matricule : WX5. Des gardiennes examinent son corps pour déceler des marques particulières ou des traces de maladie avant de lui donner une autre tenue de rechange ainsi qu?une robe de chambre. « Dans prison, mo fine appran beaucoup kitchose. Mone conne beaucoup dimoune. Kan ou fermé tout kitchose éna so valère. Ene bonbon ou conne so valère ? Dans prison, ou camarade capave tire ou la vie à coz ène boutte cigarette. Kan ou guette ène camarade manze ène « La vache qui rit », ou léker fer mal. Ici, nou bizin vive dans privation mem », ajoute Maryse. Parfois, elle troque des aliments ou des objets en tout genre contre d?autres choses : « Dan prison, bizin conne tracé. Mo saye gagne ène deux bâtons zalimette et rode mo la vie avek sa. Contre ène zalimette, mo gagne ène cigarette. Ena fois, nous saye gagne savonnette avec bane séki pencore condamné. Mé péna droit fer sa banne zafer là. Mone dézà gagne trappé et mone reste en isolement pendant trois zours ».

Ce qui lui est insurmontable en prison, c?est cette séparation avec les siens. De ne plus revoir ses petits bouts de choux qu?elle a dû abandonner : « Asoir, mo la tête ti pé fatigué. Mo ti gagne beaucoup tracas pou mo zenfants. Ler mo bizin dormi, pas capav. Mo garde photo mo banne zenfants avek moi et guette li. Mo ploré? » Un jour alors qu?elle revendique son droit de visite en compagnie de huit autres détenues, une bagarre éclate. Plusieurs femmes sont blessées. « Tout séki nou ti envie, cé kapav serre nou zenfant pendant visite », souligne-t-elle. Ce lien sacré qui l?unit à sa famille, est refoulé derrière les barreaux. Cela lui fait mal. Assise sur son lit, elle se plonge dans ses souvenirs d?enfance. Elle songe à ces jours où elle jouait avec Jocelyne, sa petite s?ur, à la caze zouzou, avec des vieux chiffons et des boîtes de conserve en guise d?objets, à défaut d?aller à l?école comme ses deux frères, Jean-Claude et Jean-Pierre. Puis, il y avait aussi sa mère, femme de ménage, qui l?a fait travailler dès l?âge de 14 ans. Trois ans plus tard, une chance de travailler en Italie se présente. « Ene famille mo banne patrons ti pé bizin ène dimoune pou travaye déhors mé mo mama pane laisse moi allé. Mo ti pou content allé. Kan mem mo ti pu ziste ène servante mo ti pu fer mo la vie la bas. »

Quelque temps plus tard, elle fait la connaissance de Noël, 20 ans, lors d?une matinée dansante. C?est le coup de foudre. Elle veut tout abandonner pour vivre près de lui mais son père, pêcheur, s?y oppose farouchement. Maryse fugue alors de la maison familiale et s?installe chez Noël. Elle ne tarde pas à tomber enceinte.

À 18 ans, elle met au monde son premier enfant. Il s?appelle Jean-Noël. Les autres grossesses suivent et 18 mois plus tard, elle donne naissance à Jimmy, deux ans après à Richard, puis à Billy et finalement sept ans après, à Christelle. Pour subvenir aux besoins de sa famille, Maryse accumule les petits boulots. Noël, lui, touche une allocation de chômage de Rs 1 500 par mois, mais cela ne suffit pas. Maryse doit nourrir ses enfants au sein et avec de la farine grillée. Quelquefois elle parvient à leur offrir un repas de custard ou renonce à sa part de nourriture. « Quand mem mo dormi vente vide au moins mo conné mo pé prive moi pou zotte et pou ki zotte pas souffert la faim. » Les enfants qui grandissent à vue d??il, ne peuvent pas être scolarisés, faute de moyens financiers. Lorsque Jean-Noël, trouve du travail dans une usine, Maryse se sent enfin soulagée. Entre-temps, Jimmy, le cadet, seconde son père dans ses travaux de maçonnerie. Elle se dit que les autres enfants vont aussi leur emboîter le pas et que la famille va enfin sortir du gouffre?

L?espoir demeure

Puis, le beau-frère est arrivé. Tout a changé. Le père et la mère sont allés en prison ! Démoralisé, Jean-Noël a perdu son emploi. Les autres, livrés à eux-mêmes, ont beaucoup de mal. Jimmy découchait souvent. En échange du gîte, il devait rendre quelques « services ». « Kan li ti pé rode place pou dormi, mo coire ki ler là banne camarades ine fer li vane la drogue en échange. Ene zour, la police ine révine fouille lacaz. Banne là fine gagne ?brown sugar?dans poche ?jeans?Jimmy. Banne là fine arrête li. » Alors qu?elle est encore détenue, les gardiens lui annoncent que son fils veut la voir. C?est en allant à la prison de Beau-Bassin sous escorte qu?elle découvre que ce n?est pas une visite de courtoisie ! Son fils est emprisonné ! Après sa comparution en cour, le jeune homme de 23 ans écope de trois ans de prison.

Encore une fois le mauvais sort s?acharne contre les enfants. Christelle perd ses repères. « Mo ti pé envi ki mo mama là, ki li maille moi. Mo pas ti pé comprend kifer zot pas ti avek nous. C?est sèlement vers l?âge 10 ans ki mone capav comprend ki fine arrivé ler mo rane zot visite dans prison », assure Christelle. À la libération de sa mère le 29 janvier 2002, la jeune fille ne la lâche plus. L?adolescente, âgée de 13 ans aujourd?hui, ne veut pas que les barreaux ne lui enlèvent à nouveau sa mère, ni son père, qui a été libéré en mars 2002.

« Mo ti pé gagne peur ki dimoune pou dire. Mone fer prison mé mone gagne ène nouvo chance pou récommence tout à zéro », dit Maryse. Elle a frappé à plusieurs portes pour trouver du travail. Depuis quatre mois, elle est cleaner dans une école primaire. Secrètement, Maryse nourrit l?espoir de fonder une petite entreprise pour vendre des gâteaux. Elle envisage de saisir sa deuxième chance, mais l?absence de Jimmy la perturbe. Elle sent une angoisse, quelque chose qui lui ronge le c?ur et qui la tient éveillée chaque nuit. En juillet 2004, qui sait, peut-être que ces appréhensions disparaîtront pour de bon ? Le jour où Jimmy rentrera enfin à la maison et retrouvera les bras de sa mère.

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