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Mandarin et les potentats

21 octobre 2004, 20:00

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●<B>Si vous aviez à expliquer à un Mauricien la vie et la réalité du peuple chagossien, que lui diriez-vous ?</B>

Je lui dirais de se rappeler Maurice, il y a une trentaine d’années, comment on vivait sur les propriétés sucrières... Notre vie, c’était un peu ça. Nous avions une “tâche” à accomplir, en échange de notre “ration de manger”. Peros Banhos, c’est 32 des 65 îles de l’archipel. Il y a des îles qui sont à deux kilomètres l’une de l’autre, d’autres à plus de 60 kilomètres. A Peros, nous voyagions en bateau d’île en île, nous ramassions des noix de coco pour faire du copra et nous les transportions à la grande terre. Vous avez entendu la chanson de Ton Vié qui parle des “kanotie” ? Le “kanotie”, c’était celui qui conduisait le bateau, des bateaux à quatre voiles. Un jour je dessinerais un de ces bateaux car nous n’avons pas pu prendre des photos. J’avais 15 ans quand je suis devenu “kanotie”. Je travaillais, comme tout le monde, depuis mes 12 ans. J’avais appris à suivre les étoiles pour naviguer la nuit. Quelquefois, quand il n’y avait pas de vent, nous restions deux ou trois jours au milieu de l’océan. Nous installions un réchaud dans le bateau pour cuire à manger.

●<B>Vous avez le souvenir d’une vie heureuse ?</B>

Difficile de répondre à cette question. Nous sommes nés là-bas et nous vivions la vie qui se présentait à nous. Nous étions aussi heureux qu’on puisse l’être avec des conditions de vie qui n’étaient pas faciles. La vie était simple. En short et singlet, quelquefois en short seulement... Je ne regrette pas du tout cette vie. Je le dis parce que c’est vrai. On ne pouvait pas évoluer. On n’avait aucun avenir. Il faut être honnête et le dire.

●<B>Vous arrivez à Maurice en 1966, dans des conditions qui relèvent d’un vrai scénario de film tragico-comique…</B>

Là, vous avez entièrement raison ! Le bateau ne venait à Maurice qu’une fois tous les 4 ou 5 mois. Le médecin le prenait une fois l’an, les prêtres aussi, puisque les maîtresses d’école se chargeaient des prières, de la messe et du catéchisme avec l’aide des épouses des régisseurs. C’est un de ces bateaux que j’ai pris un jour pour venir acheter, à Maurice, des bobines de fil nylon et d’autres choses qu’on ne trouvait pas aux Chagos. J’avais à peine posé les pieds ici que je me suis entendu dire que je ne pouvais plus repartir. On nous laissait venir sans nous dire que le retour serait interdit. Je suis donc venu pour quelques mois... et je suis là depuis 38 ans !

●<B> L’envie de retrouver les îles est en vous ?</B>

Oui, bien sûr. Mais quand je pense à ce qu’était la vie là-bas, je n’ai pas tellement envie de retrouver ça. Le climat est bon, la nature est intacte. Mais aller là-bas pour faire quoi ? Quel métier ? Sur ce plan, la vie, ici, est meilleure. Il ne faut pas être ingrat aussi. Il faut avoir le courage de le dire : s’il n’y avait pas eu Maurice pour nous ramasser quand les Anglais nous ont mis dehors, où serions-nous aujourd’hui ? Nous avons été accueillis par les Mauriciens. Il ne faut pas oublier ça. Je ne crois pas ceux qui disent qu’ils repartiraient tout de suite aux Chagos s’ils le pouvaient. Je demande le retour aux Chagos non pas parce que la vie était meilleure là-bas, mais parce que c’est un droit humain. On n’a pas le droit de chasser quelqu’un de sa terre. C’est une question de principe. Je ne parle pas de droit de retour pour essayer de le monnayer aux Anglais, comme le font certains. Nous avons eu là-bas une vie amère, nous étions exploités par les compagnies privées et leurs administrateurs. Personne de ceux qui ont vécu là-bas ne pourra me contredire. Olivier Bancoult n’y a sans doute pas vécu suffisamment longtemps pour mesurer la réalité de certaines choses. Il avait trois ans quand il est parti des Chagos, moi j’en avais 23.

Les Chagos, c’était le paradis sur le plan de la nature mais la vie que nous menions était vraiment difficile. Je n’accepterais plus jamais d’être exploité par ces compagnies privées.

●<B>Il y a quelques milliers de Chagossiens et on ne comprend pas comment vous avez trouvé le moyen de vous diviser. Une réconciliation entre vous et Olivier Bancoult vous paraît-elle impossible ?</B>

Cela me paraît difficile. Ce ne sont pas des choses personnelles qui nous séparent mais toute la manière d’envisager le règlement du problème des Chagossiens. Je suis convaincu que la lutte d’Olivier Bancoult subit l’influence des politiciens mauriciens. Je ne peux pas accepter cela. Bancoult a perdu sa lutte le jour où il accepté le passeport britannique. Nous avons été contre le passeport britannique car nous pensons qu’il s’agissait d’une stratégie des anglais pour piéger les Chagossiens. Pire : l’octroi d’un passeport britannique peut gêner les efforts mauriciens en vue de la souveraineté mauricienne. Et c’est cela le piège que les Anglais nous ont tendu. Et puis, tant de questions restent posées. Ces nombreux voyages... Ils vont en Angleterre à dix, quelquefois à quinze, ils ont enormément de dépenses. Où trouvent-t-ils autant d’argent ? Je veux juste le savoir. Des gens du secteur privé en financent-ils une partie ? Dans quel interêt ? Quand on voit ce que le secteur privé veut faire d’Agaléga, n’a-t-on pas une partie de la réponse ? Je vais vous citer un propos d’un capitaliste mauricien (il cite le nom) et vous comprendrez. Il a dit : “Je ne sais pas pourquoi Mandarin met des bâtons dans les roues d’Olivier Bancoult. Piti-la pe fer enn bon travay pou nou ! Les li travay !” Tout est clair...

●<B> Comment expliquez-vous qu’il y ait plus de Chagossiens au sein du mouvement d’Olivier Bancoult que du vôtre ?</B>

Je vais vous expliquer exactement comment on en est arrivé là. Dans mon mouvement, je demandais une petite contribution à chaque Chagossien pour mener à bien notre lutte. Je le faisais pour que nous restions libres de nos actions, pour ne pas prendre le risque d’être manipulés. Bancoult est arrivé. Il a dit : “Vous n’avez plus rien à contribuer, je m’occupe de tout. Nous avons de l’argent.” Et ils ont été nombreux à le suivre. Je n’ai cessé de dire à ceux-là : “Demandez d’où vient l’argent, c’est important.” Si demain, le patron d’une usine disait à ses employés : “Vous n’avez pas à payer votre quotité au syndicat, nous allons payer nous-mêmes vos syndicalistes”, quelle aurait été votre réaction ? Vous ne vous poseriez pas des questions ? Si vous voyez votre président de syndicat être bien gâté par le patronat, vous faites quoi ? Vous ne le mettez pas dehors ?

●<B>Quand vous dites que la lutte des Chagossiens est aussi manipulée de l’extérieur, ça veut dire quoi précisément ?</B>

En 1998, le Docteur Issac Tamimi, un Palestinien, a demandé à me rencontrer. Il avait eu mes coordonnées de Cassam Uteem, qui était alors président de la République. Ce monsieur voulait avoir toutes sortes de renseignements sur la lutte des Chagossiens. Il voulait des documents, des photos, etc. Il m’a interview puis il m’a expliqué qu’il pensait qu’il fallait que notre lutte épouse celle des Palestiniens, que nous menions une lutte globale. Je n’ai pas voulu de cela. Nous ne sommes pas un Etat et notre lutte n’a rien à voir avec la Palestine et Israël.

Ce que je voudrais dire à Bancoult, c’est la chose suivante. Il vient d’entrer une action pour notre droit de retour. Moi aussi. Ce droit-là, les Anglais étaient d’accords pour le négocier. Devant l’Onu, les Anglais ont toujours maintenu que les Chagos resteraient une base militaire. En 1999, il aurait pu y avoir des négociations, mais c’est à ce moment-là que Bancoult a entré une action en cour, ce qui a bloqué toute négociation. Pourquoi l’a-t-il fait ?

●<B>Ce que vous dites est grave…</B>

Oui, je sais. Je ne le dis pas à la légère. Mais je ne vois pas d’autre explication qu’une manipulation par des hommes politiques mauriciens. Je me permets de le dire parce que je l’ai constaté. Regardez la couverture télévisée des Chagossiens par exemple. La télé est censée être pour tout le monde. Quand je fais une conférence de presse pour les Chagossiens, il faut téléphoner trois, quatre, cinq fois pour qu’ils viennent. Pour Bancoult, la télévision est là de bonne heure pour la moindre chose qu’il a à dire. A Maurice, quand la MBCTv donne une grande couverture à quelqu’un, tout le monde finit par comprendre ce que cela veut dire. Il faut rafraîchir les mémoires quelquefois.

Quand Bérenger a fait alliance avec Ramgoolam en 1995, nous, en tant que Chagossiens, nous étions en train de trouver un Yacht pour aller aux Chagos avec un groupe de Chagossiens. Nous voulions aller déposer des fleurs sur la tombe de nos “gran dimounn”. Nous avions fait une demande pour un yacht australien auprès du commissaire de la BIOT. Nous avons rempli les procédures. Il était conclu que nous allions aussi visiter Diego Garcia. Accompagné de quelques confrères, je suis allé voir Bérenger, qui était ministre, pour obtenir de l’argent de l’Ilois Trust Fund. Nous lui avons dit notre décision d’aller à Diego. Il nous a dit : “Je ne vais pas vous aider. Je ne vous donnerais pas l’argent du Trust Fund.”

●<B>Vous lui avez demandé les raisons de ce refus ?</B>

Oui. Il m’a dit qu’il voulait aller en cour. “Notre politique, c’est d’obtenir notre souveraineté”, m’a dit Bérenger. Je lui ai dit : “Vous croyez vraiment que vous allez l’obtenir comme ça ?” Il m’a dit : “Nous avons 120 pays derrière nous.” Jusqu’à l’heure, le gouvernement de Maurice n’a pas été en cour. Qui y a été ? Olivier Bancoult. Vous m’avez compris ? Qui peut ne pas comprendre ? Bérenger va même plus loin ce jour-là. Il me dit : “Si vous trouvez un bateau pour essayer d’aller aux Chagos, je ferai arrêter le bateau !” Me Hervé Lassémillante en a été témoin. Il a dit : “J’ai même vu le parquet, qui m’a dit que je pouvais vous arrêter.”

Voilà pourquoi Fernand Mandarin ne pourra être d’accord avec Olivier Bancoult. Quand on saura qui finance Olivier Bancoult, beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses pourront être comprises de manière claire à ce moment-là. Tout ce que je vous dis là, je le lui ai dit en face.

●<B>Les Palestiniens s’intéressent à la lutte des Chagossiens en raison de la présence des Américains à Diego ? </B>

Je n’ai rien à ajouter à ce que vous venez de dire dans votre question. Mais tout ça me paraît étrange que ce monsieur s’intéresse à notre problème.

●<B>Quand on discute du problème chagossien, on constate que vous faites une distinction marquée entre les “déportés” et les “déracinés” des Chagos… Cette nuance vous semble importante ?</B>

C’est beaucoup plus qu’une nuance. “Li enn definisyon presis”. Elle a été établie par les administrateurs des îles qui étaient des Mauriciens. Les administrateurs mauriciens quand ils voulaient d’une des filles de Chagossiens, ils se servaient ! Et si le père n’était pas d’accord, il était envoyé de force à Maurice. C’était des Mauriciens qui nous faisaient ça, pas des Anglais ! Ce sont des choses qui se sont passées devant moi. Comment appeller cela ? Je me rappelle très bien des… (Il cite le nom de quatre familles mauriciennes).

Pour un déraciné, par contre, ça se passait de la manière suivante. Si vous étiez réfractaire, on vous envoyait sur une des îles. Là, l’administrateur ne vous donnait rien à manger. On buvait de l’eau de coco. Et puis quand on vous proposait de prendre un bateau pour rentrer sur Maurice, c’était comme une délivrance. C’était ça, la réalité.

Vous savez, tous les 8 Novembre, j’organise une cérémonie pour nos morts enterrés aux Chagos. Une année, je l’ai fait devant le haut commissariat britannique. J’ai dit au haut commissaire : “Nous ne pouvons aller fleurir nos morts. Nous vous laissons nos fleurs, faites-le pour nous puisque, vous, vous avez le droit d’aller les voir.” Il n’avait pas l’air fier, vous savez !

Peut-on savoir, Fernand Mandarin, quelles sont, à l’heure où nous parlons, la nature exacte de vos revendications et le sens de votre lutte ?</B>

Je demande toujours le droit de retour aux Chagos, je demande toujours une compensation financière. Mais j’ai une autre interprétation de la compensation qui n’a rien à voir avec celle de Bancoult. Je ne veux pas en parler là. Vous savez ceux qui essaient de faire croire, qu’aux Chagos, c’était une vie de rêve où tout était merveilleux le font pour la galerie ou pour d’autres raisons. Il y avait aussi beaucoup de misère là-bas, dont les choses que nous avons eues à subir et que je vous racontais tout à l’heure. Nous n’avions rien. Dans les années 65, quand on passait dans les bureaux de Rogers pour embarquer pour les Chagos, il fallait signer un livre dans lequel on précisait qu’on y allait parce qu’on y avait du travail. Même si on était né là-bas.

●<B>Si vous pouviez, là, maintenant, aller aux Chagos, quel serait votre premier geste ?</B>

Je poserais le pied à terre en ayant d’abord une pensée pour nos morts qui ont gardé les lieux pendant tout ce temps. Puis, je me baisserais et j’embrasserais la terre des Chagos. Pas de fête, rien. Mais un long moment de méditation pour nos disparus.

<I>“Je demande le retour aux Chagos non pas parce que la vie était meilleure là-bas, mais parce que c’est un droit humain. On n’a pas le droit de chasser quelqu’un de sa terre.”</I>

<I>“Où Bancoult trouve-t-il autant d’argent ? Je veux juste savoirqui paie tout ça.On comprendra alors beaucoup de choses.”</I>

<I>“Olivier Bancoult avait 3 ans quand il a quitté les Chagos. C’est peut être pour ça qu’il ne mesure pas la réalité de certaines choses quand il parle. Moi j’en avais 23.”</I>

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