Publicité

Ma passion pour Haïti

21 août 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

? car il m?arrive d?aimer Haïti comme un pays où je serais né et dont j?aurais partagé le quotidien avec un particulier appétit, insurrection, guerre et dictature exceptées. Mais on ne peut pas vivre que la part rêvée de la destinée d?un pays : ses luttes, ses blessures et ses bouleversements sont partie intégrante et inaliénable de sa réalité. Aussi, c?est un Haïti vivant sa part d?ombre et de lumière qui ne cesse de me hanter jusqu?à vouloir, dans le temps et hors du temps, vivre dans Port-au-Prince, dans Jacmel et partout ailleurs où je suis venu et revenu dans le pays de la vieille Délira Délivrance, de Manuel et d?Anaïse, tel qu?incarné (le pays) dans Gouverneurs de la rosée, chef-d??uvre de Jacques Roumain et qui n?a rien perdu de sa pertinence?

? Haïti que je ne cesse de rapprocher de Maurice pour les points forts de ressemblance (culinaires et parler créole entre autres) que comptent ces deux territoires insulaires. J?ai parfois l?impression de vivre là des instants de même instinct, de proche parenté et d?unique souffle?

? Autre point majeur de ma passion pour Haïti, c?est sa littérature (ses poètes surtout) et sa peinture souvent associée au mouvement naïf certes, mais également puissante chez des artistes d?une vision plus contemporaine comme Tiga dont on peut affirmer qu?il a révolutionné l?art pictural haïtien. Il m?a offert un tableau dans lequel il a ?mis tout le solaire (sic)? de son art. Un tableau que je ne me lasse pas de regarder, avec la secrète volonté non pas d?en comprendre la disposition des éléments qui le compose, mais de le lire à haute voix comme Tiga l?a fait au moment où il me l?a donné : un discours sur le soleil et l?avenir de son pays, les deux mêlés dans une interrogation grave sans être tragique, et qui traduit une descente dans les entrailles mêmes de la lumière et dans laquelle sera ou ne sera brûlé Haïti sans qu?il ne soit consumé pour autant. ?Seul le feu détruit, pas la lumière, elle n?engendre pas de cendre, jamais?? m?a confié Tiga. Il avait le regard, la voix et l?accent des pêcheurs de Rivière Noire devant l?humeur de la mer, et je n?ai pas besoin d?un supplément d?imagination pour en être persuadé? Que j?aimerais que par la magie du sort, Tige visite un jour Maurice pour partager avec lui notre sort commun d?insulé?

?Les dieux habitent les vestiges où n?entrent pas les flétrissures?

? autre concours de circonstances : la récente tenue du Marché de la Poésie mi-juin dernier, à Paris. Je m?y suis retrouvé en compagnie de bon nombre de mes amis écrivains, critiques, directeurs de collection et journalistes. Parmi eux le poète québécois vivant à Paris, Jacques Rancourt. Et voilà que Haïti s?est une nouvelle fois installé parmi nous sous la forme de l?anthologie qu?il a dirigée, présentée et publiée aux Éditions Le Temps des Cerises, dans Collection Miroirs de la Caraïbe, sous le titre de Figures d?Haïti, 35 poètes pour notre temps. Et l?ami Rancourt d?introduire l?ensemble : ?(?) Ecriture de combat, profond humanisme, appels au voudou comme recours au créole, incursions surréalistes, approche mystique et philosophique, questionnement du langage, humour, déploiement de sensibilité ou maniement du discours amoureux : autant de démarches qui se conjuguent et s?entrecroisent et qui, en moins d?un siècle, ont fait de cette poésie l?une des plus vives, des plus fécondes du monde francophone.? J?ai sauté sur l?occasion et pour 16 euros, je me suis payé les 160 pages d?un volume qui, en addition de ce qu?en dit Jacques Rancourt, arbore 35 poètes, dont le regretté Villard Denis dit Davertige, découvert par un autre célèbre poète lui aussi hélas disparu depuis, je veux nommer Alain Bosquet qui a tant fait pour sortir d?un injuste anonymat des poètes venus de la francophonie entière. Egalement au sommaire René Depestre, Jean Métellus, Magloire-Saint-Aude, Frankétienne, Anthony Phelps pour ne citer que quelques-uns. Mais je m?en voudrais de ne pas ajouter René Philoctète qui écrivit son ultime poème alors qu?il se mourait suite à une longue maladie. C?était le 30 décembre 1994, à peine debout, soutenu par deux amis poètes, Philoctète, dénonçant la dictature déguisée du président en exercice Jean-Bertrand Aristide, lors d?un des célèbres Vendredis littéraires de l?Université caraïbe, détacha une feuille de papier pour écrire en présence d?une foule émue, un poème qu?il lut à bout de souffle, comme pour une dernière fois dénoncer le scandale d?une nouvelle occupation de Haïti dictée par un président Aristide aux abois :

?Qui donc va jeter des fleurs / au Pont Rouge / à Vertières / au Champ de Mars / Les offrandes coulées dans la honte / blessent

Les yeux ne portent pas le printemps / si la nuit n?annonce / l?aurore prévue

Tant de bruits arrimés sur nos têtes / le ciel se rétrécit tant de jeux sévères dans nos rues / les enfants vieillissent

Moi je maudis le manège qui sable / qui sourit / qui bénit / et qui tue

Qui donc l?opprobre au front / ose jeter des fleurs à Vertières au Pont Rouge

Les dieux habitent les vestiges / où n?entrent pas les flétrissures?

? Oui ! il m?arrive d?aimer Haïti comme un pays où je serais né et dont je partagerais le quotidien. Mais on ne peut pas rêver rêve plus fort, ni aimer amour plus immense qu?un seul jour au pays natal. Peu importe qu?il fasse plein soleil ou qu?il pleuve à seaux, peu importe que le vent s?ensauvage ou que la nuit s?épaississe, il est toujours midi à l?horloge de mon ÎLE? Mais rien n?empêche la quête d?un ailleurs ou la fascination d?un exil volontaire : le tout c?est de savoir comment et pourquoi bien mesurer le retour, unique garant de l?accomplissement : Maurice, ma terre seule vraie dans le poème fou ! c?est-à-dire dans ma passion la plus délibérée?

? Une dernière chose concernant Haïti : la Revue Présence Africaine a consacré la totalité de sa livraison de décembre 2005 à ?Haïti et l?Afrique?. Je me propose de parcourir bientôt avec vous cette publication riche d?importantes signatures.

Edouard J. MAUNICK Pretoria 17-18 août 2006

Publicité