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L’alternative existe-t-elle ?
“Avant d’évoquer toute proposition alternative qui repose sur des mesures concrètes, il importe de réfléchir à une philosophie qui s’oppose au néolibéralisme. Néolibéralisme dans le sens d’un fondamentalisme du marché”, précise d’emblée la sociologue et chargée de cours à l’université de Maurice, Sheila Bunwaree. La dictature du marché dérange en effet. “L’économie en grec signifie prendre soin du foyer. Cela signifie que tout n’est pas une question d’équilibre à trouver dans un budget. Toute décision est prise en faveur de quelqu’un. Actuellement l’impression est forte que c’est seulement le secteur concurrentiel qui en profite”, enchaîne le prêtre Filip Fanchette qui a aussi travaillé pendant 22 ans en Afrique et en Amérique latine auprès des pauvres. “La politique économique actuelle est une fuite en arrière et renforce l’orthodoxie néolibérale”, assure pour sa part le syndicaliste et animateur de Rezistans ek Alternativ, Ashok Subron.
En face, pour les apôtres de l’économie de marché et tous ceux qui n’identifient pas d’autres que celle que dictent des institutions comme l’Organisation mondiale du commerce, la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international, il est périlleux de se mettre en marge d’une dynamique mondiale qui s’articule autour du libéralisme. On rappelle, à cet effet, les deux dévaluations successives de la roupie à la fin des années 70 et au début des années 80. D’où l’importance, insiste-t-on, d’une politique de rigueur, de réduction des dépenses publiques, d’ouverture de l’économie, de privatisation et d’un ciblage des subventions de l’État.
C’est l’aveuglement à suivre le cahier des charges de la Banque mondiale qui pose aujourd’hui problème. Le refus de réfléchir à d’autres modèles de développement, à une économie plus solidaire et à une action politique qui ne fragilisent pas davantage les classes moyennes et ouvrières attire les cris d’orfraie de plus d’un. “On a désormais un discours de gauche mais, en même temps, on met l’accent sur une croissance qui n’est pas accès sur l’être humain”, note, en ce sens, Sheila Bunwaree.
Pistes à explorer</B>
L’affaiblissement des secteurs traditionnels du sucre et de la zone franche amène Ashok Subron à penser que les plans de restructuration ne sont pas non plus appropriés pour une revitalisation de l’économie nationale. Il préconise une remise en question du modèle économique, voire du modèle démocratique.
“L’Île Maurice doit se penser différemment en mettant l’accent sur ce que nous avons de plus précieux : la terre, la mer et les êtres humains. Toute stratégie de développement doit reposer sur ces trois fondamentaux”, explique le syndicaliste.
Ashok Subron propose ainsi une “véritable diversification agricole et le développement d’une agro-industrie moderne qui encourage la production de produits agricoles organiques. Il ne s’agit pas d’autosuffisance mais de production à grande échelle visant l’exportation”. Pour que cette proposition aboutisse, il précise qu’elle lui faudra bénéficier du même soutien que l’État a accordé au développement de l’industrie sucrière.
L’exploitation des ressources maritimes est la deuxième voie à emprunter, selon le syndicaliste. “Il est aberrant qu’un pays qui possède l’une des plus grandes zones maritimes au monde n’a pas une stratégie pour le développement de la pêche. L’État doit investir dans ce sens car le privé ne le fait pas. Il faudrait aussi créer une Marine Development Authority”, fait ressortir Ashok Subron.
Le mythe du marché</B>
Filip Fanchette, de son côté, relève que le système de microcrédit comprend deux dimensions. “La première s’intéresse aux pauvres alors que la seconde ne fait qu’endetter les gens comme c’est souvent le cas à Maurice”, assure-t-il.
Le marché ajoute-t-il, n’est pas une solution parfaite. “Il importe de détruire ce mythe que le marché va tout régler. La démonstration a été faite avec l’Afrique subsaharienne qui a perdu, au nom du libéralisme, quelque 272 milliards de dollars en dix ans alors que sa dette s’élevait à 204 milliards de dollars ou encore avec 32 pays africains qui ont perdu, toujours au nom du libéralisme, 896 milliards de dollars”, déclare Filip Fanchette.
Il invite les principaux partenaires mauriciens à prendre exemple sur des cas étrangers au lieu de suivre aveuglément les supposés remèdes de la Banque mondiale. Sheila Bunwaree rappelle également que “les programmes d’ajustement structurel ont fait plus de tort que de bien là où ils ont été mis en place”.
Au niveau des mythes, Sheila Bunwaree relève également que celui de la croissance a la vie dure. Cette croissance qui est supposée apporter la prospérité est une bonne chose sauf qu’elle engendre davantage de chômage et de précarité. “Ce n’est pas une croissance socialement équitable. On parle d’une croissance qui permet de mieux distribuer la richesse. Mais si elle va aux classes les plus aisées, on se demande à quoi elle sert finalement ?” s’interroge la sociologue.
Toutefois, Sheila Bunwaree se refuse à faire un procès injuste au libéralisme. Elle regrette ainsi que les Mauriciens, comprenant aussi les plus riches, aient développé une mentalité d’embedded dependence vis-à-vis de l’État. “Ceux qui ont les moyens doivent se responsabiliser”, plaide-t-elle. Dans le même souffle, elle dit avoir constaté que l’État mauricien a su, depuis l’accession du pays au statut d’État indépendant, résister aux pressions pour préserver l’État-providence.
Enfin Sheila Bunwaree estime qu’une dose de ciblage au chapitre de la politique sociale est inévitable. À ce titre, elle pense qu’il faut développer une pédagogie des non-opprimés. “Il faut que les possédants comprennent qu’il ne s’agit pas d’attendre la croissance en se disant que c’est la seule condition pour diminuer la pauvreté”, insiste-t-elle.
Nos interlocuteurs sont unanimes à souligner qu’il y a toujours un choix surtout lorsqu’on est un État souverain. Dans ses moments les plus difficiles, l’Île Maurice a toujours su trouver des ressources pour protéger les plus pauvres. Le contexte a certes changé avec l’effacement des préférences. Mais il s’agit aussi de préserver la paix sociale d’un autre côté.
<B>Nazim ESOOF</B>
<B>Programmes d’ajustement structurel</B>
C’est une question qui taraude beaucoup de spécialistes et d’observateurs. Le libéralisme économique, auquel tous les Etats responsables tentent d’adjoindre une dose de politique sociale, impose les dogmes des grandes institutions financières internationales. Dans leur mission d’aider les pays pauvres ou en développement, ces institutions posent des règles. Pourtant, il est un fait que chaque pays a ses propres spécificités en termes d’histoire, d’institutions et de cultures.
Or, les gourous de la mondialisation posent principalement des questions techniques. Et, à ce niveau, les réponses qui placent l’homme au centre de toutes les préoccupations peuvent paraître relever de l’angélisme. Pourtant s’il existe autant de pays pauvres aujourd’hui surtout en Afrique et en Amérique latine, les politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) n’y sont pas pour rien…
Profitant des offres importantes de capitaux dans les années 70, les pays sous-développés vont se retrouver surendettés à la fin de ladite décennie. Ils sont contraints de se soumettre aux programmes d’ajustement structurel. L’objectif est d’ajuster les économies les plus pauvres à une conception de l’économie mondiale telle que la conçoit les pays les plus riches. Depuis leur création en 1979, plus de 50 milliards de $US ont été consacrés à ces programmes. De 1980 à 1991, le FMI a effectué 325 prêts d’ajustement et la Banque mondiale, 241.
Si l’Ile Maurice est aujourd’hui citée comme l’une des réussites des programmes d’ajustement structurel, il n’en demeure pas moins que derrière la vitrine se cache une réalité oppressante pour un certain nombre de Mauriciens. L’intégration à l’économie mondiale ne se fait pas sans heurts dans une société qui a été habituée à un régime de préférences.
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