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L?île aux ceintures noires

13 novembre 2004, 20:00

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L?île Maurice est comme un grand tatami. Les ceintures noires courent les rues. Il en pleuvrait presque. Hommes de loi, gardiens, maçons, voisins, cousins : ils se bousculent dans les dojos. Heureusement, le virus n?a pas encore touché les employées de maison, sinon elles nous casseraient des briques ! Karaté, wushu, taekwondo à tous les étages. Et ce n?est pas fini. Les politiques aussi font des katas (vous avez dit cata ?) : James Burty David et Madun Dulloo pourraient se crêper le kimono. Enfin, actualité oblige, on ne peut oublier le désormais célèbre Antoine Chetty. L?ancien garde-cheikh devenu protégé des gardes-chiourme aurait aussi tâté du nunchaku.

Mais pourquoi les arts martiaux ont-ils ce succès ? Les avis divergent. L?idée la plus répandue n?est pas la moins logique : c?est un sport peu onéreux. Mais alors, on devrait trouver autant de karatékas au km2 dans les autres pays, ce qui n?est pas le cas. D?après Raj Roy, ancien entraîneur universitaire en France, reconverti dans la chiropraxie, il existe probablement deux fois plus de « combattants » à Maurice que de footballeurs. Le fait est que ces derniers reçoivent beaucoup d?attention de la part des médias, de support et de sponsors, et ce, malgré le fait que le niveau en art martial est élevé sur notre île. Selon l?ancien sportif, l?engouement remonte aux années 70, où les films de karaté faisaient fureur, avec ou sans dragon. Il évoque aussi, comme beaucoup d?autres, une furieuse envie de se défouler de la part d?un peuple un peu frustré par le manque de loisirs.

Un autre son de gong, venu d?un adepte de taekwondo, cette fois, remonte aux années 1950. À cette époque, paraît-il, de nombreux commerçants chinois de Port-Louis pratiquaient plus ou moins secrètement le wushu, aussi connu sous le nom de kung fu.

Ils formaient alors au combat les gardiens de leur commerce, mais sans divulguer tous leurs secrets. Ils se contentaient de leur inculquer une technique basique, héritière de leur discipline mystique. Aujourd?hui encore, de nombreuses familles pratiquent discrètement le wushu de leurs ancêtres?

Pour en avoir le c?ur net, nous sommes allés voir Georges Li Ying Pin, rue Rémy Ollier. Il peut sembler difficile au départ de trouver un terrain d?entente avec un karatéka de ce niveau lorsqu?on est néophyte. Georges est tellement calme, et il veut connaître l?angle avec lequel on pourrait massacrer son art à coups de stylo. Le salut vient du respect : teach me teacher? Ce 6e dan est un Shihan, un maître. Initié très tôt au wushu par son père, il pratique le karaté depuis près de quarante ans. Impossible, dit-il, de le définir en quelques tirades : « C?est une philosophie, une école de la vie et une école de toute une vie. »

Différencier un guerrier d?un prétendu combattant

Ce qui est plaisant avec les personnages de son genre, c?est qu?ils vous donnent le goût de la modestie, l?envie de rester à votre place. De toute façon, on ne la lui fait pas. Même s?il ne donne jamais l?impression de vous juger, il a les facultés de jauger n?importe qui dans la rue. Il saura différencier un guerrier d?un prétendu combattant.

Il percevra immédiatement la démarche souple de l?expert. « De malin inn tomb ensam? »

En fait, de nombreux Mauriciens (cela ne concerne pas ceux cités au début de l?article) prétendent être ceinture noire, mais il y aurait beaucoup d?esbroufe dans tout ça. Certains s?affichent ainsi pour se protéger, d?autres pour frimer. Bref, on en déduit que les trottoirs sont remplis de couillonneurs en kimono? À l?école, nous avions une chanson : « Ma grand-mère fait du judo, elle a la ceinture noire. Elle a mis pépé K. O au fond de sa baignoire? »

Malgré tout, explique Georges Li Ying Pin, l?engouement pour les arts martiaux est bien réel, et pour plusieurs raisons. La première est la volonté d?obtenir un niveau correct en self-défense. Ensuite vient le besoin d?un exutoire, d?un défoulement discipliné en accord avec la nature. Pour les enfants, un sujet qu?il affectionne particulièrement, il s?agit surtout de développer leur personnalité. Il insiste au passage sur l?importance de ne jamais considérer un enfant comme un petit adulte et de conserver le côté ludique dans la formation. « Sinon, cela peut avoir des conséquences dramatiques, aussi bien à la maison qu?au karaté. » À ce titre, il conseille aux parents de faire débuter leurs petits à partir de sept ans, un âge où la conscience de soi et de son environnement est assez développée.

Les maîtres mots sont harmonie et équilibre. Lui qui a passé beaucoup de temps au Japon confirme le bon niveau des Mauriciens, même s?il existe une certaine disparité entre les très nombreuses écoles. Avec sept instructeurs sur quatre étages, il en voit passer des élèves, petits et grands. Parmi les plus anciens, il cite Michel Ramiah, un 3e dan de 68 ans qui passe encore de nombreuses heures à l?entraînement. Quant aux filles, elles sont de plus en plus nombreuses : un tiers des effectifs. Les parents ont pris conscience de la richesse de cette discipline et laissent désormais volontiers leurs petites souris se rendre au dojo. Toi ma fille tu seras première dame d?art marital !

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