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Lucien Maujean nous plonge dans sa ?Mare aux Songes?
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Lucien Maujean nous plonge dans sa ?Mare aux Songes?
<B>?LA MARE</B> aux Songes de Lucien Maujean raconte les aventures de Jérôme Marillac, un chimiste habitant et travaillant à la sucrerie Rochevielle, dans une île Maurice des années cinquante qui traverse une période de pré-indépendance. Depuis que Jérôme est attiré par la grâce naturelle d?Edith, la femme d?Octave Duvernay, administrateur de la sucrerie, sa vie est faite de fantasmes dans lesquels cette dernière joue les premiers rôles. La relation qui s?instaurera au fil des jours entre les deux amants, avec la complicité même d?Octave qui semble se complaire dans son rôle de mari joliment cocu, ouvrira d?autres horizons à la carrière professionnelle de Jérôme qui jusque-là ne voyait pas d?autres destinées que celle de finir à la sucrerie.
Au delà de cette aventure passionnelle, La Mare aux Songes est un roman social qui retrace toute cette époque coloniale qu?a connue l?auteur. On retrouve l?île Maurice d?un temps où les Blancs et les colons exprimaient leur inquiétude face à l?indépendance qui allait libérer ces hommes de couleur de leur état de servitude, pour ne pas dire état d?esclavage déguisé. On retrouve cette période où les asiatiques débarquaient à Port-Louis en clandestinité pour former une population qui, selon l?auteur, allait ?faire pencher la balance du côté d?un rattachement éventuel de l?île, à la Grand République des Castes?.
Chacun des trois tomes qui marque le découpage de l?histoire romanesque est consacré à un espace-temps qui lui sert également de sous-titre. Ainsi le tome I porte le sous-titre ?Rochevielle ? île Maurice? parce que l?histoire se passe en grande partie précisément sur cette propriété sucrière dans ce coin de l?île situé non loin de l?aéroport, autrefois nommé Plaisance. De même, si le tome II a pour sous-titre ?Houghton ? Afrique du Sud?, c?est parce que l?histoire romanesque se poursuit dans cette partie du monde où Jérôme est envoyé pour une formation professionnelle. Il en va de même pour le tome III sous-titré ?Rue Gay-Lussac ? Paris?. Dans ce troisième tome, Jérôme se retrouve à Paris en compagnie de la femme d?Octave, avant d?aller en Allemagne.
Ce découpage physique du roman montre combien la construction de l?espace romanesque est une variation sur l?espace géographique. D?emblée, ce qui fait la particularité du roman, hormis l?originalité de l?histoire qui frôle sans aucun doute l?autobiographie ? vu la similitude entre le parcours professionnel de son auteur et celui de son personnage ? c?est la technique de narration
qu?utilise l?auteur. Le lecteur ne pourra s?empêcher de remarquer, tant elle est frappante, que cette technique narrative est dominée par la présence d?une subjectivé envahissante de l?auteur-narrateur. De l?île Maurice à l?Allemagne, en passant par Durban, Cape Town, Johannesburg et Paris, le narrateur omniprésent et omniscient suit le personnage principal dans ses déplacements en interprétant ses faits et gestes, ainsi que ceux d?autres personnages qui gravitent autour de lui, d?un point de vue privilégié.
Souci de réalisme
Cette technique, favorisée par le fait que l?histoire est racontée au passé, permet à l?auteur-narrateur d?effectuer des va-et-vient d?une époque à l?autre et d?un espace à l?autre dans ses descriptions narratives sans aucune difficulté. Cette aisance avec laquelle les données historiques sont insérées entre les épisodes facilite la construction de la fiction romanesque. En fin de compte, le roman a pour toile de fond un fil de l?Histoire dans sa dimension choisie en fonction d?une autre histoire, principale cette fois-ci mais fictive, où les aventures amoureuses de Jérôme mêlées à sa carrière professionnelle se déploient dans un espace-temps qui défile. Chaque détail historique indique le souci du réalisme et le respect de l?histoire ? même si celle-ci est revue de manière parfois trop subjective ? qui ont animé la volonté de l?écrivain dans sa fonction d?inscrire le réel dans l?imaginaire.
Ces détails vont des faits comme ceux qui dévoilent la période de pré-indépendance de l?île Maurice à ceux concernant un établissement comme l?hôtel de la rue Arc de Triomphe à Paris dont les dirigeants semblent, toujours selon le narrateur, bien connaître l?île Maurice et ses habitants. Cette forme d?écriture a l?avantage de réveiller notre mémoire concernant des petites anecdotes qu?on a fini par oublier avec le passage du temps et à force de ne plus les entendre. Ainsi, la simple évocation du nom Nanard suffit pour ramener à notre mémoire, avec une dose de nostalgie, ces anciens manuels scolaires qui nous contaient si bien les exploits de ce célèbre bandit mauricien.
Ecrit dans un registre soutenu, La Mare aux Songes est le résultat d?un travail assidu sur le langage. Les mots ne sont pas employés au hasard. Leurs sens renvoient avec beaucoup d?exactitude au domaine approprié de l?expérience de l?auteur. On sent combien l?utilisation des vocables est le résultat d?une recherche sémantique qui a construit toute une multitude de champs lexico-sémantiques auxquels appartient à juste titre chaque terme. Mais comme chaque médaille a son revers, cette pratique a fini par donner un langage régulier. La plupart des personnages ont le même registre, qui n?est en réalité que celui de l?auteur. Cela a pour triste résultat la destruction de ce même réalisme que l?auteur a essayé de bâtir tout au long du roman.
Déjà, le style même dans lequel est racontée l?histoire, le passé simple aidant, donne parfois au lecteur l?impression d?être en face d?un document historique romancé ça et là, plutôt qu?en face d?une fiction littéraire. Et d?autre part, on voit défiler dans ce roman toute une panoplie de personnages ? Lall, Yacoob, Chouki, Claudia, Dédé, Suzanne, Gilbert, Georges, Rémi, Eric, Marina, Radesh, Charlie, Raoul, Andrea, Momo, Augustine? ? qui laissent à croire qu?il s?agit d?une saga plutôt que d?un roman. Ces aspects qui participent tant bien que mal à la construction du romanesque constituent néanmoins une forme de digression qui perturbe souvent le lecteur dans sa volonté de saisir et de suivre le fil conducteur de l?histoire. Tout compte fait la lecture même de La Mare aux Songes est animée d?une vague impression d?être transporté dans un rêve où tout est déstructuré, tout est saccadé. Le sens n?est saisissable qu?à la fin.
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