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Livre à mille feuilles

15 décembre 2006, 00:00

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● <B>En choisissant le conte comme mode d?expression, avez-vous choisi de ne pas quitter l?enfance ? </B>

Non, je ne le crois pas. Disons que je me sens profondément ancrée dans le spirituel et pour moi être dans le spirituel, c?est retrouver l?enfant qui est en moi. Retrouver les sentiments de l?enfance. C?est-à-dire être sans jugement envers les gens et les situations. Être ouverte à tout?

● <B>Être capable d?émerveillement ? </B>

Certainement, parce qu?il s?agit là d?une des grandes qualités de l?enfance.

● <B>Ce livre ne serait donc que pur exercice de style ? </B>

Non, pas du tout. Pour moi en tout cas, ce n?est ni un exercice de style ni un exercice intellectuel. Pour ceux qui vont le lire, je l?espère aussi. Mais ce qui est clair, c?est que c?est un livre à plusieurs niveaux de lecture. J?ai voulu faire parler un enfant, même s?il ne s?agit pas de moi?

● <B>? On parle toujours de soi-même quand on écrit sur l?autre ? </B>

Vous avez sans doute raison. Oui, je parle quand même un petit peu de moi. Je voulais parler de l?enfant qui s?émerveille devant le monde qu?il voit, qui n?a pas de jugement, qui garde ce regard candide?

● <B>Avoir une opinion, c?est déjà avoir un jugement? comment faire ? </B>

C?est effectivement très difficile.

● <B>Comment s?y préparer ? </B>

En ce qui me concerne, la spiritualité a une grande part. C?est à travers cela que j?ai pu acquérir certaines forces, comme celui de ne pas juger.

● <B>Soyons clair dans les définitions : quand vous parlez de spiritualité, vous parlez de religion ? </B>

Non, pas du tout. La spiritualité transcende les religions. Elle va au-delà des religions. Les religions ne sont pour moi que des tremplins pour atteindre la spiritualité. C?est un outil qui permet d?arriver à la spiritualité à travers le matériel. Parce que les rituels c?est quand même le matériel. C?est quand même lourd quelquefois ces rituels.

● <B>Vous pensez donc que le spirituel ne s?atteint qu?a travers les chemins de la religion ? </B>

Non pas du tout. Mais disons qu?il y a certaines personnes qui ont besoin de rituel pour y arriver. Elles ont besoin de s?accrocher à certaines images, à certaines icônes, à certains textes. Chacun fait comme il le sent, choisit son chemin. Depuis l?enfance, j?ai toujours été freiné par les rituels et les religions. Je n?ai jamais pu aussi faire de différence entre les religions depuis l?enfance aussi. La religion est quelque chose de différent?

● <B>De quoi ? </B>

C?est comme un monde à part. Bien souvent les prêtres vous enseignent des préceptes de vie et quand vous rentrez chez vous, dans la véritable vie, vous vous rendez compte que la religion ne s?intègre pas dans cette vraie vie. Dans ma vie spirituelle, ce décalage entre le quotidien et la religion m?apparaît comme un défaut.

● <B>La spiritualité correspondrait donc mieux au monde réel ? </B>

Oui. On a tous un certain niveau de spiritualité, même si on n?en est pas conscient. Il faut juste essayer de le chercher en soi et de s?élever. Mais il n?y a pas pour ça de route définie. Mais aujourd?hui je ne suis pas gênée par le rituel, je vous dirais même les offices religieux. Je vais vous dire quelque chose : j?ai le sentiment de mieux comprendre ma religion, la religion catholique, depuis que je vis à Maurice, c?est-à-dire depuis que je la confronte à d?autres religions. Je l?apprécie mieux depuis que je suis au contact des autres. Cela me fait surtout comprendre que toutes les religions disent la même chose. Mais chacun passe par son chemin. Je me demande si même les chemins ne sont pas identiques. Et si c?est seulement la manière de marcher qui diffère.

● <B>Peut-on vraiment le croire quand on observe de près les religions ? </B>

Bien sûr que c?est difficile. Les religions prônent l?amour en général? Peut-être qu?elles ne savent pas le faire? qu?elles prônent l?amour de manière trop théorique. Or, il faut prouver qu?on croit en l?amour, il faut le mettre en pratique. C?est le plus difficile?

● <B>Comment prouver l?existence de l?amour ? </B>

Oui, en effet, l?amour doit seulement se ressentir. Il est difficile à prouver. Mais c?est ce qu?essaient de faire les religions qui n?arrêtent pas de vous dire : il faut faire ceci ou cela. On a des ordres, des commandements. Mais comment le faire, cela on ne le sait pas.

● <B>La réponse est en soi ? </B>

Oui, elle ne peut être que là. La spiritualité n?a pas qu?un seul chemin. Chacun vogue selon ce qu?il ressent. Il faut avoir beaucoup d?expérience dans le monde physique, dans le monde matériel pour arriver à quelque chose.

● <B>Comment s?est présenté à vos yeux, un jour, ce désir de prendre la route de la spiritualité ? </B>

C?est arrivé comme ça, progressivement, comme quelque chose d?évident.

● <B> Choisir une route, c?est abandonner d?autres. De quoi vous êtes-vous éloignée ? </B>

Je ne le vois pas comme ça. Parfois, on voit des choses et on se dit : tiens je le savais ça. Mais pourquoi avant je ne le faisais pas. Par exemple, certains concepts dans la méditation. Dans la manière de voir les autres. C?était comme ci je redécouvrais des choses que je savais déjà. Comment rentrer en soi par exemple ? J?ai appris des techniques que je croyais ignorer, mais en fait, je les connaissais. Je crois qu?on n?apprend rien.

On redécouvre des choses. Parce que tout est déjà en nous.

Il s?agit de les retrouver. Mais souvent il nous faut papillonner avant de trouver. Cela fait partie du parcours. On cherche telle ou telle méthode, mais finalement notre méthode est en nous.

Il faut juste la retrouver.

● <B> On voit pourtant beaucoup de gens qui enseignent des méthodes?</B>

Ce serait trop facile s?il y avait une méthode, une seule pour arriver à ce que l?on cherche.

● <B> Quand on désire comme vous dites : ?entrer en soi? c?est pour aller chercher quoi, sa vérité ? </B>

Il faut chercher la paix avec soi. Si on est en paix avec soi, on est nécessairement en paix avec tout ce qui nous entoure. Et la vision des choses, de la vie, des gens change. Vous voyez les gens comme des êtres qui ont des connexions avec vous, qui sont proches de vous. Le monde change. On entre en soi pour retrouver son vrai soi.

● <B>Et si je vous demandais de préciser ? </B>

Tout le monde a son vrai soi. Il faut le découvrir et le faire partager aux autres. Le vrai soi, c?est ce que tous les êtres ont en commun. Le vrai soi, c?est ce qui est débarrassé de tous les préjugés, de tout ce qui est rattaché au monde matériel, donc des choses qui nous ont profondément imprégnés. Dans ce vrai soi se trouvent toutes les réponses que l?on se pose. Et pour mettre tout cela au grand jour, il faut beaucoup travailler, car le vrai soi est bien emballé par l?ego.

● <B>Le vrai soi, c?est nous, débarrassé de l?ego ? </B>

Certainement. Et ce n?est pas un travail facile.

● <B>Vous êtes diplômé en sciences politiques, vous avez vécu aux côtés d?un mari engagé en politique depuis plusieurs décennies? La politique est le jardin favori de l?ego, non ? </B>

C?est vrai. La politique pour moi aujourd?hui, et pour Vishnu aussi, c?est uniquement être au service des autres. Ceux qui attendent quelque chose de vous. Mais, malheureusement, ce n?est pas toujours le cas?

● <B>Vishnu Lutchmeenaraidoo a connu cela aussi?</B>

Dans la politique, il y a à la fois le plus exaltant et le plus décevant. Le plus exaltant, ce sont les rencontres que l?on peut faire. Quand on va faire des réunions et qu?on rentre dans des maisons les plus humbles où en ressort avec une expérience incroyable

● <B>Vous avez été active, aux côtés de votre époux à l?occasion des campagnes électorales, cela a-t-il changé votre vision de Maurice ? </B>

Oui, c?est alors que j?ai découvert des poches de pauvreté que je ne soupçonnais pas. Et puis j?ai compris beaucoup de choses sur la nature humaine? On la voit à l??uvre. C?est en politique que j?ai pu faire la différence entre les vrais amis et ceux qui vous fréquentent parce que vous êtes au pouvoir. Immanquablement c?est comme ça dans tous les pays.

<I>Je crois qu?on n?apprend rien. On redécouvre des choses. Parce que tout est déjà en nous. Il s?agit de les retrouver. Mais souvent il nous faut papillonner avant de trouver. Cela fait partie du parcours. </I>

● <B>Le pouvoir, de par sa nature même, attire-t-il de vrais amis ? </B>

Non, vous avez raison. Les vrais amis que vous avez en politique sont ceux qui étaient vos amis avant votre arrivée en politique. C?est un peu triste à dire?

● <B>Du ?Sentier spirituel? votre premier livre, au deuxième qui évoque le monde de l?enfance, il s?agit d?un cheminement naturel ? </B>

Aller vers Dieu, c?est retrouver l?enfant qui est en nous. Seul l?enfant a cette pureté pour aller vers Dieu. Quand je dis enfant, je parle de cette âme pure. L?enfant n?a pas de préjugés. Il est perméable à tout et il s?émerveille de tout. Nous, adultes, courons après le matériel, ce n?est pas le bon chemin, je pense?

● <B> Nous sommes chez vous, dans une maison cossue, confortable, avec un bien être matériel évident. N?est-il pas plus facile de condamner la course au matériel quand on a tout ce qu?on peut désirer ? </B>

C?est possible, je mentirais si je disais le contraire. Mais je ne sais pas, dans la mesure où j?ai toujours vécu comme ça. Je ne peux donc pas voir la différence entre le bien-être matériel et son absence. Je n?ai pas la réponse à votre question. Mais, en même temps, je pense que la paix intérieure n?a rien à voir avec le bien-être matériel puisque c?est de l?intérieur de soi qu?il s?agit. L?essentiel, c?est d?être heureux. Je pense à mes parents qui étaient un couple socialement mixte. Mon père était d?un milieu bourgeois et ma mère d?un milieu très pauvre. Et je voyais ma mère avec une paix intérieure incroyable. Parce que c?était en elle, et non pas parce que mon père lui avait donné un autre statut social. C?était sa nature. Le bonheur est en soi.

● <B> Quand on n?a pas le strict minimum pour assurer sa vie matérielle, comment ressentir les besoins de l?âme ? C?est peut-être cela l?injustice de la pauvreté, elle vous enferme dans la douleur du quotidien et ne vous laisse de temps pour rien d?autre?Est-ce que la pauvreté est une injustice ? </B>

C?est vrai qu?on dit toujours que les gens pauvres ont des dieux riches? Au niveau de la spiritualité, cela n?a rien à voir avec le temps. Le temps ne compte pas à ce niveau-là. C?est un état d?esprit. Il y en a qui aiment passer leur vie dans des cocktails, d?autres qui aiment se consacrer à d?autres choses?

● <B> Vous-même avait été adepte des cocktails au cours de la longue carrière de ministre des Finances de votre époux? Avez-vous quelquefois la sensation d?avoir perdu du temps ? </B>

Non pas du tout. Tout cela était nécessaire et fait partie de cette longue expérience que l?on doit tous avoir pour avancer. Le temps, je le redis, ne compte pas. Vous pouvez quelquefois passer dix ans à faire quelque chose et comprendre en quelques jours plus de choses qu?en ces dix ans. Le temps est une illusion.

● <B> Mais elle agit sur le corps matériel qui lui-même abrite le spirituel? On ne peut donc pas l?ignorer?</B>

Elle agit sur le corps matériel, mais, au-delà du temps, je ne pense pas qu?elle ait une influence.

● <B> Croire dans cette absence de temps pourrait être aussi une manière de perpétuellement transférer le bonheur à plus tard, d?oublier le présent?</B>

Pas du tout. Ce qui est important, capital, c?est de vivre le moment présent. Si vous vivez le moment présent, le passé ne doit pas avoir d?importance, et l?avenir non plus, puisqu?il n?existe pas. Donc, on ne court pas après quoi que ce soit, on vit pleinement le moment présent. Regardez les gens qui vivent dans le passé comment ils sont malheureux. Ah, si j?avais fait ça au lieu de ça? ! Et ceux qui vivent dans l?avenir attendent toujours quelque chose pour plus tard. Souvent je le dis à une de mes amies : nous sommes ensemble en train de déjeuner, on est bien? Est-ce que tu penses à plus tard ou à hier ? Penser au moment, à l?instant, ce n?est pas vivre au jour le jour, cela n?a rien à voir. C?est être heureux du moment. Quand vous épluchez une pomme, regardez la et pensez que vous allez la manger.

● <B> A bien y voir, le bonheur n?est imaginable que dans l?instant présent ? </B>

C?est certain. Un bonheur passé est fini, il n?est plus et un bonheur futur n?existe pas. Le bonheur n?est uniquement que dans l?instant présent. Pourquoi chercher ailleurs ?

● <B> Quelle est la définition que vous donnez à ce mot : bonheur ? </B>

C?est un état d?être qui est constitué principalement d?une paix intérieure. Être bien avec soi et surtout ne pas être en contradiction avec soi-même. Il faut être bien et s?aimer soi-même avant de pouvoir aimer les autres : c?est clair. On ne peut donner que ce qu?on a. Si vous n?avez pas d?amour en vous, vous n?avez rien à partager avec les autres.

● <B> Un de vos caractères, Mama Lalune a des rapports particuliers avec l?argent. Comment interpréter ce caractère quand il vient de la plume de l?épouse d?un ancien ministre des Finances : expérience vécue ? </B>

(Rires) C?est vrai qu?il y a toujours une part de réalité quand on écrit. L?argent pour moi, franchement, je n?y pense jamais. Je sais que vous allez me dire que c?est parce que j?en ai? Mais je suis moins sûre que vous. Je serais peut-être la même personne si je n?avais pas d?argent où si j?étais très pauvre. L?argent ne m?a jamais préoccupée. Dans le livre, les rapports de Mama La lune avec l?argent disent bien ce qu?ils veulent dire : notre monde est basé sur l?argent. Sans cela on ne peut rien faire. C?est pour cela que je préfère le système de troc.

<I>Vous pouvez quelquefois passer dix ans à faire quelque chose et comprendre en quelques jours plus de choses qu?en ces dix ans. Le temps est une illusion. </I>

● <B> Vous habitez Maurice depuis 30 ans, vous avez vu de près la politique, quel regard portez-vous sur les temps difficiles que nous traversons actuellement ? </B>

Je m?inquiète sincèrement pour Maurice. Non pas parce que Vishnu a été ancien ministre des Finances et qu?on lui demande de revenir, mais parce que j?ai l?impression que ces difficultés passent au-dessus de la tête des responsables. Il y en a qui ne pensent qu?aux chiffres et à les équilibrer. Cela me dépasse un peu. Et je vois que la population s?appauvrit. Les prix augmentent. On a l?impression que tout cela est un exercice comptable relevant d?une technicité et qu?il n?y a plus de c?ur là-dedans.

● <B> Avez-vous déjà été tentée par l?engagement politique ? </B>

Non, jamais. J?observe, je commente, c?est tout. Cela demanderait trop d?effort de ma part. Et j?ai un naturel trop franc. Quand je fais quelque chose je le fais à fond. Et là, je ne le sentais pas comme ça pour plusieurs raisons : le système communaliste, castéiste? Vraiment, ce n?est pas ma tasse de thé.

● <B> Vous êtes une îlienne, née en Corse. Les îles ont-elles un lien commun qui les unit ? </B>

Je dis toujours : à Maurice, c?est l?unité dans la diversité. La Corse, c?est la division dans l?unité.

● <B> Quelle est la méthode qui vous semble la plus juste?</B>

Les deux se rejoignent. Et engendrent beaucoup de problèmes? Les îles, je le crois, ont un lien commun. Cette manière de se refermer sur soi. Disons que c?est beaucoup plus vrai pour la Corse que pour Maurice. Mais Maurice est ouverte sans doute parce qu?elle n?a pas le choix, qu?elle ne peut que s?ouvrir vers les autres, vers le monde, sinon elle mourrait. La Corse n?a jamais voulu s?ouvrir. Elle veut protéger son identité, sa culture, en restant fermée. Sans doute parce qu?elle a été trop envahie.

● <B> Sentez-vous toujours battre en vous cette identité corse ? </B>

J?adore mon île et j?y vais chaque année et je me sens toujours Corse. Mais c?est un pays très dur. J?ai écrit d?ailleurs une nouvelle sur la Corse.

● <B> Qu?est-ce qui vous a poussée sur les chemins de l?écriture ? </B>

J?ai l?impression que j?ai toujours écrit. Depuis que je suis enfant. L?écriture a toujours été pour moi l?expression de l?âme. On donne ce qui est au plus profond de soi-même. Le plus dur, ce n?est pas d?écrire, bien que cela demande une rigueur de travail énorme, mais le plus dur, c?est de prendre la décision de publier ce qu?on a écrit. Se dévoiler aux autres.

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