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Littérature et civilisation

16 mai 2004, 20:00

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L?éloge est classique : la littérature joue un rôle capital dans la conscience qu?une civilisation peut avoir d?elle-même. La reconnaissance de la première fonde l?affirmation de l?autre. ?La littérature, c?est la civilisation,? clame Victor Hugo. Elle signifie ?connaissances humanistes? chez Montaigne et ?culture? chez La Bruyère lorsque celui-ci décrit les gens ?d?un bel esprit et d?une agréable littérature?.

Chaque civilisation possède sa bibliothèque de Babel. Voire qu?elle l?engendre de la même manière qu?elle est en retour façonnée par elle. Chaque civilisation contient l?histoire des effets de la littérature sur elle-même et sur sa destinée. Le discours littéraire est un discours essentiellement social. Il parle du monde qui l?a vu naître. Il est représentation de ce même monde, mimèsis depuis la Poétique d?Aristote, prétendument imitation de la nature. La littérature, en tant qu?observation de l?homme par l?homme, miroir du monde, est donc totale. Si elle ne l?est pas ?elle ne vaut pas une heure de peine?, écrira Sartre.

Si, comme l?écrivait Ernst-Robert Curtius en 1941, ?il n?y a qu?en France où la nation entière considère la littérature comme l?expression représentative de ses destinées?, le cas n?est certainement plus le même en ces temps-ci. Curtius s?était sûrement penché sur le sens pragmatique d?une littérature française de l?entre-deux-guerres pour mieux la valoriser tout en soulignant son rapport à la politique. Mais déjà bien avant on a vu un Lamartine à la tête de l?Etat, un Chateaubriand et un Malraux ministres, et un Hugo au Parlement. Par ailleurs, l?histoire littéraire a toujours été étroitement liée à l?histoire générale et la théorie littéraire est devenue encore plus inséparable de la critique idéologique qu?elle dépasse pour mieux ramener à la réalité l?utopie d?un monde nouveau.

De nos jours, l?émergence d?une littérature propre à chaque civilisation montre non seulement la prise de conscience de l?importance des belles-lettres mais aussi l?affirmation d?un goût pour la fiction littéraire propre à sa culture. On parle d?une littérature des pays de l?Est, des pays africains, des pays maghrébins, des pays asiatiques, des pays d?Amérique latine entre autres. Mais ce ne sont pas des appellations qui définissent des expressions littéraires liées à une question d?identité. Ces littératures sont aussi une manière de s?occuper de la difficulté d?être de la civilisation respective car elles empruntent leurs matières à la souffrance des peuples, à leurs espoirs et rêves, et à leurs mépris et haines.

Et nous aussi nous avons une littérature mauricienne. Qu?elle soit d?expression anglaise, française, créole, hindi ou autre, elle est bien existante. Il est donc temps que nous nous posions les questions cruciales : dans l?ensemble, le peuple mauricien est-il capable de penser sa propre littérature ? Ne tend-il pas à limiter sa valeur intrinsèque à celle d?un cliché scolaire, académique, qu?il lui donne trop souvent ? L?Etat lui-même est-il exemplairement culturel ou joue-t-il la comédie de la culture ?

Il est évident que la tendance générale veut que la littérature soit un artifice narratif qui s?oppose à la réalité. ?C?est de la littérature,? dit-on. Pas étonnant, comme le signale Issa Asgarally dans son essai sur ?Un ministère de la culture pourquoi faire ?? que soixante-dix pour cent de la population mauricienne ne lisent pas. Même si les obstacles à la lecture (prix du livre, accès aux bibliothèques, manque de temps?) disparaissent, les masses ne se précipiteront pas sur les livres. Il faut, préconise-t-il, susciter un intérêt chez elles pour la lecture.

En attendons, nous sommes en porte-à-faux. Alors, à l?aube d?une ère nouvelle, comment pouvons-nous un jour espérer incarner le génie de notre propre nation ?

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