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L?histoire secrète de sa démission
Pour réussir un putsch, il faut faire vite. Très vite. C?est bien connu, les stratèges l?ont amplement démontré : l?effet de choc initial de l?attaquant est un avantage éphémère. Mais mal préparé ou mal compris, le grand remaniement à la tête des institutions mauriciennes, voulu par Bert Cunningham, a fait long feu. Et le pays sort groggy d?une guérilla politico-médiatique qui le dépasse. Elle a opposé l?ex-directeur des douanes à sa direction, la Mauritius Revenue Authority (MRA). « La guerre des clans est finie, on a perdu notre capitaine, il va nous manquer », résume avec amertume un officier des douanes. L?histoire commence il y a deux ans avec la création de la MRA. Elle pourrait se résumer à un mauvais scénario de série B : la revanche impossible d?un homme progressivement voué aux seconds rôles. « La douane a été castrée », fulmine Cunningham. « La MRA a coupé les budgets, démantelé les services et m?a interdit tout contact avec l?extérieur. »
Mais la maladroite tentative de putsch de Bert Cunningham et la vigueur de la contre-offensive de la MRA posent au moins une vraie question : celle des limites intrinsèques du pouvoir du n° 1 des douanes. Voici, en cinq actes, l?enchaînement des circonstances qui ont abouti à son éviction.
● Acte I : La culture de l?épreuve de force
Le premier épisode se joue à l?hiver 2007. Cela fait plusieurs mois que Cunningham tempête contre Sudhamo Lal, le directeur général de la Mauritius Revenue Authority.
Ce que le Canadien reproche à son patron ? Sa mollesse, sa frilosité. Lui, n?en fait qu?à sa tête. Le système de mutation automatique des douaniers, il n?en veut plus. Cunnin-gham veut travailler avec ses hommes.
Et enquêter sur qui il veut.
Quitte à ce que l?affaire soit antérieure à la création de la MRA. Oui, mais voilà, Lal s?y oppose : c?est la loi.
Les deux hommes sont très différents. Cunningham est un fonceur extraverti ; Lal, un introverti précautionneux. Le premier se sent investi d?une mission, débarrasser le pays de ses bandits. Le second poursuit le même but, mais sa main de fer est gantée de velours. Il n?est pas disposé à défoncer des portes, comme le fait Cunningham.
« Cunningham est allé à la guerre, sans armes et sans munitions »
La lutte s?annonce féroce. La tension monte d?un cran en juin 2007. Des caciques de la MRA ne cessent de clouer Cunningham au pilori. Avec lui, certes, la douane est entre de bonnes mains. Mais la réputation du Canadien s?abîme. Elle s?effiloche au gré de son « arrogance » et de ses « sautes d?humeurs ». On le dit « ingérable ». « Cunningham est un va-t-en-guerre. Il n?a aucun sens de la hiérarchie », commente une éminence grise du ministère des Finances. Un membre du conseil d?administration de la MRA est plus net : « Si cela ne tenait qu?à moi, il serait parti à ce moment-là. »
Au ministère des Finances, on sent monter la putréfaction du climat de méfiance qui s?installe dans un couple qui se désagrège. À tel point que Lal préfère ne pas mettre les pieds à la douane, de peur de se faire humilier devant ceux dont il est le chef hiérarchique ultime !! La rupture est déjà une évidence. Cunningham va être débarqué, c?est imminent, murmure-t-on dans les couloirs de la MRA. En pleine tempête, le conseil d?administration hésite et renonce à mettre aux voix la démission du receveur des douanes. Un membre de l?institution se souvient : « Ses qualités l?ont emporté sur ses défauts. Après tout, c?est un formidable épouvantail, il fait peur à tout le monde et c?est un atout à son poste. »
● Acte II : l?homme pressé
Cunningham a sauvé sa tête, ce qui le renforce dans ses idées. Désormais, il est sûr de sa partition. Le Canadien est convaincu d?avoir démasqué quatre réseaux mafieux. Des durs à cuire de la fraude douanière et du crime organisé. Le premier est lié au monde hippique. Les trois autres combinent trafics en tous genres : drogue, whisky, cigarettes. Uniquement du lourd. Cunningham le répète : ces gros bonnets pèsent « des centaines de millions de roupies ».
Mais grisé par le succès, il s?enivre : « Maintenant, il me les faut sous les verrous, et vite ! » Les administrateurs de la MRA avalent de travers : où sont les preuves ?
Un témoin de la scène ironise : « Il faudrait un expert de l?art militaire pour comprendre comment Cunningham est allé à la guerre, sans armes et sans munitions, et s?est retrouvé rapidement encerclé non seulement par ses ennemis, mais aussi par d?autres qui auraient pu l?aider. »
Cunningham n?est pas juriste. Mais il reçoit le message. C?est promis, le receveur des douanes va bétonner ses dossiers. Mais pas suffisamment : ça coince toujours. Soit au State Law Office (SLO), soit au niveau du Directeur des poursuites publiques (DPP). Résultat : rien ne se fait. Cunningham voit le sol s?ouvrir sous ses pas.
● Acte III : le putsch raté
Meurtri par la tournure des événements, le Canadien refuse de s?incliner devant les décisions du SLO et du DPP. Têtu, il a assez d?appétit pour vouloir inverser leurs décisions. C?est là que la machine Cunningham s?emballe : « A web of mafia » est à la tête de l?État, confie-t-il à quelques proches. Un élément a fait tout basculer : un homme du sérail travailliste est cité dans l?un des dossiers de Cunningham.
Pour lui, ça ne fait plus un pli, l?état est entaché du sceau d?une allégeance suspecte. Le receveur des douanes est désormais convaincu que le pays entier est dans la combine : la police, l?Independent Commission against Corruption, ainsi que deux hautes personnalités d?institutions chargées de la mise en ?uvre des poursuites criminelles.
Mieux : il traite ces deux hautes personnalités de « corrupt ». Cunningham le dit par écrit au Premier ministre, au ministre des Finances et à son conseil d?administration. Un membre de celui-ci confirme ces accusations de l?ancien receveur des douanes. « Il profère ces allégations depuis un an. Et les a réitérées plusieurs fois dans des correspondances officielles adressées à la direction générale ou au conseil d?administration. Nous l?avons invité, par écrit, à les transmettre à l?ICAC. Il ne l?a pas fait. » Invité à confirmer ces allégations et à préciser les preuves dont il dispose, Bert Cunningham s?est contenté de déclarer : « J?ai soumis le dossier complet au Premier ministre. » Cunningham va loin. Il s?enfonce. Puisque l?administration judiciaire mauricienne n?a plus sa confiance, il suggère tout bonnement de la court-circuiter. Comment ? En confiant les enquêtes de la douane? à deux juges étrangers ! C?est ce qu?il suggère à son conseil d?administration, qui refuse naturellement cette automutilation qui tient en deux mots : crise institutionnelle.
● Acte IV : splendide isolement
Trop agressif, le receveur des douanes paraît désormais « déconnecté du réel », selon l?expression d?une éminence grise du gouvernement. C?est ce que le ministre des Finances, Rama Sithanen, essaie de lui faire entendre lors de leur dernière entrevue au mois de décembre. En vain. Depuis, en coulisses, c?est l?escalade verbale. Les relations Lal-Cunningham sont un champ de ruines. Un membre du cercle rapproché rapporte cette prise de bec : « Je vous expose des cas de fraude et de corruption, si vous appelez ça de l?insubordination monsieur Lal, alors oui, je suis coupable ! » Si le verbe est toujours aussi haut, le piège est en train de se refermer. Cunningham ajoute même dans la corbeille du divorce des prétentions salariales de plus en plus gourmandes. C?en est trop : le receveur des douanes est définitivement hors jeu. Ses plus fervents supporters finissent par le lâcher. C?est le cas de Patrick Yip, d?Aisha Timol et de Louis Rivalland, tous trois membres du conseil d?administration de la MRA.
● Acte V : la capitulation
« Une fin désastreuse vaut mieux qu?un désastre sans fin » : cette pensée de Bismarck coiffe le couperet de la MRA. Vendredi 8 août, Cunningham est officiellement débarqué. Pas une voix pour le sauver, pas une abstention. Le communiqué qui suit, malgré les apparences de compromis, est un limogeage. Le lendemain matin, Cunningham se rend une dernière fois au QG de la douane pour saluer son staff. « Cette fois, je pars », leur dit-il. L?un après l?autre, ses dix assistants prennent la parole. Tous promettent de « terminer la réforme ». Des regards sont tristes.
« À vouloir aller trop vite, on finit par se casser la figure », confie l?un de ses compagnons de route. Mardi 12 août, en soirée, Navin Ramgoolam et Rama Sithanen rencontrent Cunningham pour une entrevue qui durera près de trois heures. Mais la messe est dite depuis longtemps. Le Premier ministre accède néanmoins à la dernière requête du Canadien : une protection policière.
Six ans comme receveur des douanes, et Bert Cunningham peut s?enorgueillir de ses réalisations. En traquant la contrebande, la sous-évaluation et la fraude, il a permis à plusieurs milliards de roupies de retrouver le chemin des caisses de l?État. Si la recette de l?année fiscale 2002-2003 est passée à Rs 14 milliards, c?est que Bert Cunningham y a contribué directement. Idem pour l?année 2007-2008, où les revenus de la Mauritius Revenue Authority (MRA) totalisent Rs 22 milliards. L?autre mérite de Bert Cunningham, c?est d?avoir enclenché le programme de réforme de la douane. D?ailleurs, lui-même en parle en termes élogieux. « Cette réforme est perçue comme un modèle de référence au niveau international par des institutions tels le FMI, la Banque mondiale, ou encore l?Organisation mondiale des douanes », se félicite Cunningham. Ce programme, axé sur la lutte contre la fraude et la corruption, a amélioré l?image de l?institution, amenant la douane à ne plus être perçue comme un repaire de corrompus.
Par ailleurs, un survol des réalisations depuis 2002 démontre que plus de 70 projets ont été réalisés. Une longue liste où figure, par exemple, la mise en place des scanners et de nouveaux équipements de détection à l?aéroport, l?intervention de chiens renifleurs, etc.
Au port, les Cargo Community Services ont permis d?optimiser les chaînes de distribution et de faciliter la mise en place des différents standards et normes exigés par l?Organisation mondiale de la douane.
C?est dire que Cunningham avait de l?ambition. Ce n?est pas pour rien que le Joint Economic Council (JEC) a tenu une conférence de presse pour exprimer ses regrets quant aux circonstances du départ du receveur de douanes. Le JEC souhaite néanmoins que les réformes enclenchées se poursuivent. « C?est vital que le candidat qui sera recruté soit de calibre international pour poursuivre les transformations déjà commencées par son prédécesseur », souhaite Raj Makoond, le directeur du JEC. C?est dire que le prochain receveur des douanes aura du pain sur la planche.
PARASCHAND HURRY : UN REMPLAÇANT POTENTIEL
Paraschand Hurry. C?est un des noms qui circulent comme remplaçant potentiel de Bert Cunningham à la tête de la douane. Paraschand Hurry est actuellement un haut cadre au sein du Marché commun de l?Afrique orientale et australe (COMESA). Il y est depuis 2000.
Sa première nomination au sein de la douane date du 17 mai 1971. Il est nommé Deputy Controller of Customs le 3 juin 1985. Il célébrera son 58e anniversaire le 13 septembre prochain.
« Il a le profil. On ignore si le poste l?intéresse », déclare un de ses collègues. Comme bagage, Paraschand Hurry est détenteur d?une licence et d?une maîtrise en administration économique et sociale. Il possède également un diplôme d?études supérieures de l?École nationale des douanes de Neuilly, en France. Sa compétence est mondialement reconnue. Il a effectué plusieurs missions pour le compte de la Banque mondiale.
TEL EST PRIS QUI CROYAIT PRENDRE
Ils voulaient la peau de Bert Cunningham, mais ces trois officiers de la douane se retrouvent, bien malgré eux, sur le gril. Ils devront prochainement expliquer aux enquêteurs de l?ICAC les raisons pour lesquelles ils ont cherché à piéger l?ex-receveur des douanes. Dans sa déclaration à la commission anti-corruption, Bert Cunningham a expliqué que ces douaniers ont refusé qu?il s?acquitte des frais de douane sur un téléviseur qu?il avait acheté lors d?un voyage. Et ce, malgré son insistance.
S?ils ont voulu se débarrasser de Cunningham, c?est parce que ce dernier les avait dans son collimateur. L?ex-receveur des douanes les soupçonnait en effet de faire passer des produits clandestinement dans le pays. Leurs noms auraient ainsi été mentionnés à plusieurs reprises par Cunningham dans des « dossiers compromettants ». Ils ont donc attendu une occasion de se débarrasser de lui à son retour de voyage. Cette stratégie aurait pu marcher, si Cunningham n?avait pas obtenu une rencontre avec le Premier ministre, Navin Ramgoolam. Il lui a alors remis les noms de ces trois douaniers, ainsi qu?un dossier contenant des éléments à charge contre eux.
C?est un fait connu : tout lieu de transit de marchandises entre différents territoires attire de drôles d?oiseaux. Outre les petits fraudeurs, on parle même de réseaux organisés, voire carrément de « mafia ». Au programme : trafics de cigarettes, de drogue, marchandises sous-taxées, bref, la liste des agissements douteux associés à cette « mafia » est longue.
Ainsi, cela n?a probablement pas étonné lorsque Bert Cunningham a mentionné des transactions à la hauteur de « plusieurs centaines de millions de roupies ». Mais tout receveur des douanes qu?il était, il n?a pu réunir des preuves pour appuyer ce qu?il a cru entrevoir.
Faute de soutien et de suivi sur ses allégations, Cunningham a fini par conclure que toute la machinerie serait corrompue. Et certains faits troublants semblent abonder dans ce sens.
En octobre 2005, un policier chargé de la surveillance du Container Park est retrouvé mort. Sanjay Sanjawon, âgé de 36 ans, s?est tiré une balle dans la tête avec son arme de service. Il était marié et père d?un garçon de trois ans. Au sein de sa famille, à l?époque, personne n?explique ce geste. Un lourd secret emporté par ce policier, mais interprété différemment dans le milieu portuaire. Car certaines personnes l?ayant côtoyé au travail affirment qu?on l?aurait « aidé à se suicider ».
Il aurait objecté à des pratiques douteuses quelques jours plus tôt. Mais aucune preuve à cet effet n?a été trouvée. Un an plus tôt, en novembre 2004, une enquête sur un réseau d?exportation illégale de thon débouche sur l?arrestation de trois personnes par le Central Criminal Investigation Department (CCID). Ces suspects auraient expédié des thons avariés vers l?Union européenne avec de faux tampons. Le cas est pris au sérieux, au point de faire l?objet de discussions au Conseil des ministres d?alors. Mais après avoir occupé l?actualité pendant quelques jours, l?affaire tombe dans les oubliettes. Jusqu?à ce jour, certains dans le giron portuaire parlent de trafic à l?échelle internationale mais, une fois de plus, sans preuves pour soutenir ces accusations. Tout comme pour d?autres histoires qui circulent dans ce milieu. À l?instar de celle d?un portail, requérant un niveau d?accès spécifique pour qu?une personne puisse le franchir, mais qui reste ouvert à certaines heures. Ou de véhicules qui ne sont pas inspectés aux différents points de contrôle. Autant de bruits de couloir qui nourrissent l?imagination et les fantasmes. Mais sans preuve, aucune suite ne peut être donnée. Et Bert Cunningham semble l?avoir appris à ses dépens.
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