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L?histoire d?un trafic d?esclaves sur une épave

28 mai 2005, 00:00

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La campagne archéologique, actuellement en cours à Pointe-aux-Feuilles touche à sa fin. Entamées au début du mois dernier, ces recherches visent à identifier les restes d?une épave ? découverte le 10 octobre 2004 ? qui gît dans le lagon. Plusieurs objets remontés à la surface, dont de la vaisselle en porcelaine, des poulies utilisées pour les mâts ou des piquets seront examinés pour tenter d?identifier cette épave. Des indices, recueillis dans des documents historiques tendent à affirmer qu?il s?agirait de Le Coureur, une goélette française impliquée dans le trafic illégal d?esclaves, qui aurait fait naufrage en mars 1821, mais rien n?est confirmé.

Dans un document qu?il a fait parvenir à l?express, Cader Kalla, président du Mauritius Museums Council, resitue le contexte de l?époque. Un des dossiers sensibles en ce début de XIXe siècle : la traite illégale malgré la promulgation de l?Abolition de l?esclavage sur l?île en 1812. Le Bureau colonial, et les associations pour les causes humanitaires en avaient fait une priorité.

Dans des correspondances adressées au Secrétariat colonial en 1811, Robert Farquhar fait état de la pénurie de main-d??uvre dans le pays et exprime ses craintes de voir s?écrouler l?agriculture. En effet, la famine persistante était responsable d?un nombre croissant de décès parmi les esclaves, alors que les Britanniques imposaient un blocus à l?île. Robert Farquhar suggéra même à Liverpool que l?esclavage soit légalisé car, affirma-t-il, Maurice ne figurait pas dans l?Abolition Act. Surpris par cette proposition, Liverpool le réprimanda si bien que Robert Farquhar assura que les pénalités seraient imposées à quiconque enfreindrait la loi. Toutefois, dans la même dépêche, il souligna que l?île souffrait des effets de l?Abolition de l?esclavage. Appliquer la loi n?était pas sans difficultés. En octobre 1811, le Trafalgar, navire servant à transporter des b?ufs, qui se dirigeait vers Madagascar, fut fouillé. 53 esclaves furent retrouvés à bord.

Afin de décourager les habitants de s?adonner à un tel trafic, Le Slave Trade Felony Act de 1811 fut promulgué. La saison cyclonique ? de décembre à mars ? était le moment le plus propice pour ce trafic illégal. Le 1er décembre 1813, aux alentours de deux heures du matin, 28 « Africains nouveaux » ont été capturés sur la route Royale de Grande-Rivière-Nord-Ouest (GNRO) par le Signal Corps. De plus, huit esclaves illégaux, furent retrouvés au marché de Port-Louis. Il devenait évident que contrôler le trafic illégal d?esclaves ne serait pas tâche aisée, précise le document rédigé par Cader Kalla.

De par sa situation géographique, l?île Maurice offrait d?innombrables possibilités pour le développement de ce trafic. Les passes étaient nombreuses autour de l?île, surtout à Port-Louis et à Grand-Port. Ce commerce illégal se révélait aussi très risqué, comme l?a démontré l?épisode de Le Coureur en 1821. Certaines zones côtières, les montagnes et les régions boisées offraient des refuges « indétectables » aux trafiquants. Robert Farquhar réalisa rapidement que les postes militaires étaient inefficaces et mit sur pied des unités de patrouilles navales. Cette initiative dépendait cependant du nombre de navires qui se trouvaient au Cap.

De plus, les dispositions de la loi française à Maurice rendaient encore plus difficile le contrôle de ce commerce illégal. Il était évident que les habitants de l?île encourageaient la traite négrière. Des navigateurs doués, comme le Français Mongin et l?esclave affranchi Dorval Letord, étaient connus pour échapper aux patrouilles navales. D?un autre côté, le nombre substantiel de captures démontraient qu?il y avait eu un certain nombre de dénonciations.

Traîner les esclaves en justice était également un obstacle puisque la plupart des juges étaient eux-mêmes des agriculteurs. Le taux de criminalité dans les prisons était élevé. La mise sur pied d?une cour spéciale de la Vice-Admiralty en 1814 ne résolut pas le problème.

Le problème du trafic illégal d?esclave se compliqua davantage suite à la paix de 1814 avec la mainmise de la France sur l?île Bourbon et la reprise de la traite négrière. La saisie de la goélette, Eléonore en septembre 1816, avec 137 esclaves à son bord, illustre bien ce problème, note le document de Cader Kalla. Rapportant ce cas au Bureau colonial, Robert Farquhar se réjouit de l?efficacité des patrouilles navales.

Registre des esclaves

Le contrôle strict du nombre d?esclaves dans l?île était l?un des outils pour combattre le trafic. Un recensement, supervisé par le Commissariat civil, les syndicats et deux civils fut entrepris en 1814. Le 21 octobre de la même année, George Smith, le nouveau « Grand Juge » amena le Slave Registration Order in Council à Trinidad. De nouvelles méthodes de vérification de l?importation furent introduites avec la création du Bureau de l?enregistrement. Le gouvernement britannique dépêcha un Order in Council similaire à celui de Trinidad et fixa un registre des esclaves. Cette mesure déclencha une opposition qui culmina avec des troubles de la sécurité publique en août et septembre 1815. Les premières années de coexistence entre la population locale et les Britanniques avaient pris fin.

Robert Farquhar ne se fiait pas seulement au Registry Order, il voulait contrôler la traite négrière à la source. A la cession de Bourbon à la France, il exerça davantage de contrôle sur Madagascar, l?une des principales sources d?esclaves à cette époque.

Récompense de 1000 dollars

Le retour de Robert Farquhar à Maurice le 6 juillet 1820 fut célébré à travers l?île. Il réalisa vite que la traite illégale se poursuivait sur la côte est africaine comme l?a démontré aussi l?épisode de Le Coureur. Il était bien connu que l?imam de Muscat, Seyyid Said, contrôlait toute la côte est africaine, du nord du Cap Delgado jusqu?au nord de l?Afrique. Le commerce d?esclaves entre Seyyid Said et les agriculteurs mauriciens durait depuis longtemps.

C?est dans ce contexte, rapporte le document de Cader Kalla, que le 23 octobre 1820, Le Coureur mit le cap sur Muscat. Robert Farquhar, qui avait des soupçons, demanda qu?une garantie de 6 000 dollars soit prélevée par le percepteur des douanes. Il dépêcha la goélette Eliza aux Seychelles pour capturer Le Coureur s?il s?y rendait.

Il se rendit vite compte que Le Coureur avait rallié Tamatave et Foul Pointe, à Madagascar et n?avait pas pu se procurer des esclaves. Le navire mit ensuite cap sur la côte est de l?Afrique. De retour à Maurice en mars 1821, Le Coureur fut pris en chasse par la goélette Henrielta après qu?il eut été vu en train de passer la Grande-Rivière-Sud-Est en direction de la baie de Grand-Port. Le trois mars 1821, Le Coureur échoua sur les récifs. Les esclaves qui se trouvaient à bord furent débarqués et le feu fut mit au navire. Certains de ces esclaves illégaux ont été capturés et le principal suspect, Dorval Letord, trouva refuge à l?île de la Réunion.

A la suite de l?épisode Le Coureur, les habitants ont exprimé leur « peine et leur indignation » à Robert Farquhar. Le Département de police fut réorganisé. Seuls 41 des 100 esclaves que transportait Le Coureur ont été retrouvés malgré la récompense de 1 000 dollars offerts à quiconque fournirait des informations à leur sujet.

Les historiens s?accordent aujourd?hui tous à reconnaître qu?il s?agirait d?une découverte historique si l?épave de Pointe-aux-Feuilles est bien celle de Le Coureur. Pour l?instant, l?épave reste entourée de son voile de mystère.

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