Publicité

Lewis Dick et ses amis de Bamboustiennent le bon bout !

6 septembre 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

«Des déboires, je n?ai connu que cela dans ma vie jusqu?au jour où Dame chance a frappé à ma porte. Elle m?a indiqué le chemin à prendre pour sortir de la misère où je vivais depuis trop longtemps. Vivre, c?est même un bien grand mot. Disons plutôt que l?on survivait ! », raconte Lewis Dick avec amertume. Enfant, les études n?étaient pas ce qui le motivait le plus. Il était même dans les derniers de la classe, avec les conséquences que l?on devine : ses résultats aux Certificate of Primary Education sont médiocres. Le collège, il n?y pense même pas, surtout que la scolarité était payante à l?époque et que son père ne pouvait financer ses études.

Mais c?était sans compter le talent de Lewis Dick au football, le seul domaine où il excellait. Informés de l?existence de ce jeune prodige, les directeurs des écoles secondaires de la région se l?arrachent littéralement pour faire briller leur établissement dans les compétitions intercollèges. Du coup, il est dispensé des frais de scolarité. Il a pu ainsi poursuivre ses études jusqu?en Form V.

Mais comme ses résultats scolaires n?arrivaient toujours pas à atteindre le niveau de ses exploits sportifs, il s?est vite découragé et a quitté le collège avant même de passer le School Certificate.

Il connaît alors la dure réalité du chômage et les problèmes d?un jeune qui vit dans une région défavorisée. Mais comme il est loin d?être paresseux, il trouve des petits boulots comme celui de man?uvre maçon. Par la suite, il épouse Josiane, une habitante du village, qui lui donne très vite deux enfants.

« Ma passion pour l?art, je la tiens d?un heureux hasard. Ma petite fille adorait les poupées comme toutes les fillettes de son âge, mais elle les cassait toutes. Et quand elle n?en avait pas, elle pleurait toute la nuit, à tel point que j?en avais le c?ur brisé. Malheureu-sement je n?avais pas d?argent pour lui en offrir d?autres. Il y avait alors un atelier de soudure dans le coin, et j?ai d?abord pensé lui fabriquer une poupée en métal pour qu?elle ne la casse plus. Mais je me suis ravisé quand ma femme m?a suggéré que notre fille risquait de se blesser si jamais la poupée lui tombait des mains ! », confie-t-il.

Une expo?dans une étable

Comme il ne pouvait plus supporter les pleurs de sa fille, Lewis Dick décide de lui fabriquer une poupée en bois. Son outil ? Un vieux tournevis qu?il avait aiguisé sur une pierre. Sa fille est ravie du cadeau et il en est tout heureux.

Un jour, alors que sa fille joue dans la rue, quelqu?un s?approche d?elle. La petite se sauve et se réfugie chez elle. L?homme la suit dans la cour et interroge ses parents sur l?origine de la poupée. C?était Jean Cartier, inspecteur des écoles et riche collectionneur de statuettes ainsi que d?autres objets rares. Il veut acheter le jouet. Lewis Dick hésite un instant et s?apprête à refuser. Sa femme lui donne alors un coup de coude, parle à sa place et annonce le prix : Rs 4 000. Jean Cartier ne bronche pas et accepte. Le sculpteur interloqué ne dit pas un mot.

« Avec une partie de cet argent, je me suis payé de vrais outils de sculpteur. On a utilisé le reste pour acheter des matelas et quelques meubles dont nous avions besoin. J?ai alors confectionné une autre poupée en bois pour ma fille, mais elle a connu le même sort que les autres. Je me suis dit qu?il valait mieux lui acheter une vraie poupée ! » C?est ainsi que commence sa carrière d?artiste.

Toutefois, comme il n?a pas perdu sa passion du football, il réunit quelques enfants de Trèfles pour les initier à ce sport. Avec eux, il crée un club. « Quand je parle de club, j?exagère, bien entendu, car c?était en fait une étable. Le propriétaire y élevait jusque-là une vache et avait accepté de nous la louer pour Rs 75 par mois.

On a essayé tant bien que mal de régler ce loyer jusqu?à ce que ça ne soit plus possible », raconte Lewis Dick avec nostalgie. Mais il en fallait davantage pour le décourager et il décide alors d?organiser dans ce local une exposition des ?uvres des jeunes et de leurs parents. Ils commencent par tapisser les murs de l?étable avec des gonis (sacs de jute) pour essayer de masquer leur état déplorable. Ils frappent aussi aux portes d?éventuels visiteurs, notamment le maire, qui accepte l?idée. Après avoir coupé le ruban pour l?inaugurer, ce dernier dépose à l?entrée le plateau sur lequel on lui avait présenté les ciseaux. Après la visite, les invités y mettent spontanément de l?argent, à la grande joie des artistes qui récoltent une jolie somme. Ce qui leur permet de continuer à occuper le local.

Invités au Symposium international de sculpture

Les expositions se poursuivent et l?intérêt des jeunes pour l?art va en augmentant. Ils sont même invités par Jocelyn Louise à la galerie Max Boullé, où les artistes de Trèfles reçoivent environ 125 visiteurs par jour. Lewis Dick commence ainsi à se faire connaître et reçoit nombre de récompenses aux concours organisés par la municipalité de Beau-Bassin-Rose-Hill. Puis il déménage pour Bambous.

Là non plus, notre homme ne veut pas rester les bras croisés. Il fait le tour du village et repère quelques talents, parmi lesquels Jean-Marc Mardi et Michel Hottentot (voir encadré). Avec un jeune bédéiste du nom de Dharmaraja Sooranna, il a l?idée d?organiser pour ces nouveaux talents une première exposition dans le local du conseil de village. Des journalistes et des artistes de renom les découvrent. Des touristes viennent aussi les voir et parlent même d?eux sur des sites Internet. Ils finissent par séduire les organisateurs du Symposium international de sculpture de Suisse, qui les invitent à leur manifestation. Ils parviennent à s?y rendre grâce à l?aide du ministère des Arts et de la culture. Depuis, ils participent systématiquement à cet événement artistique qui a lieu tous les deux ans. Lors de sa dernière édition qui s?est déroulée du 11 au 21 juin 2003 en Suisse, l?une de leurs ?uvres fascine un couple de touristes venus de Haute-Savoie, Jean et Marlène Jacquet. Il s?agit d?un buste de Paul Bérenger. « Quand j?ai trouvé ce morceau de bois, j?ai été frappé par son aspect. Il avait du caractère et je me suis dit qu?il fallait que j?en fasse le buste de quelqu?un qui a une forte personnalité. Et c?est tout naturellement que j?ai pensé à Paul Bérenger. Ces touristes l?ont acheté ! », explique Lewis.

Ce couple l?a déjà invité à venir en France pour travailler sur quelques ?uvres. Lewis s?y rendra l?année prochaine. Mais ce qui fait le bonheur de notre sculpteur et des jeunes artistes de Bambous, c?est surtout d?avoir pu côtoyer des artistes de renommée internationale. Entre-temps, ils préparent déjà la prochaine participation mauricienne au Symposium de 2004.

Des anecdotes ? L?artiste de Bambous en a plein la tête. Il choisit de nous raconter une histoire émouvante. Son père avait une tête qui pouvait faire un bon sujet et Lewis n?a pas tardé à sculpter un buste du bonhomme. Ce dernier a été tellement émerveillé qu?il en a parlé à des amis avec qui il partageait une bouteille. Il a alors eu l?idée de parier avec ses camarades qu?il possédait la preuve que c?est son fils qui avait fait ce buste. Comme certains d?entre eux ont tenu le pari, il les a emmenés chez lui pour leur montrer le fameux buste.

Cette astuce lui a permis de gagner quelques sous qui n?étaient pas de trop et il s?est pris au jeu. « Le jour est venu où nous avions trois factures d?électricité à régler et nous n?avions plus d?argent. La coupure de courant était imminente et j?ai eu l?idée de vendre quelques objets que j?avais sculptés. Pour attirer les clients, j?avais pris aussi le buste de mon père, sans aucune intention de le vendre, mais c?est celui qu?un touriste avait choisi et il ne voulait pas lâcher. La situation était très délicate et je n?avais pas d?autre choix que d?accepter en pensant que j?aurais bien le temps d?en faire un autre ! »

Ce soir-là, son père a malheureusement amené un parieur à la maison? et le buste n?y était plus. « Il avait perdu la face et a eu tellement honte qu?il ne m?a plus adressé la parole pendant trois ans. Puis il est mort et j?avais perdu mon modèle ! ». Lewis Dick ne pourra jamais se le pardonner. Heureusement pour lui que sa famille et ses jeunes protégés sont là pour lui faire oublier cette histoire.

Publicité