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Lettre à Robert Edward-Hart
17 août 1991. Abrités sous une bâche dans la cour de La Nef , nous voilà réunis pour célébrer le centenaire de votre naissance, Robert (17 août 1891-6 novembre 1954). Nous sommes Blanche, Mimi, Roger, Vaco, moi-même, et bien d?autres, que je connais moins. Blanche, vous vous en souviendrez, la sirène de Riambel, est la fille d?Emile (Labat) ; celui-là même qui construisit votre Maison de Corail ; Mimi, sa soeur Marguerite, la voix infiniment fidèle de la radio locale ; Roger (Charoux) ce jeune peintre qui avait le privilège, au temps de votre présence visible parmi nous, de passer la saison balnéaire à Souillac, à Médélys, en voisin du poète; Vaco (Baissac), autre jeune peintre , qui vint un soir, c?était en 1953, avec ses copains campeurs vous trouver, vous dont il ignorait l?existence, en quête d?une allumette. Je ne sais où était Armand (Maudave), l?un de ces fervents, attachés à Souillac et aux lettres, ambassadeur de notre terre au long de ses ailleurs. Je l?ai pourtant cherché. L?ami Robert (Furlong), lui, comédien et apôtre de la Francophonie, parti prendre de l?emploi à Paris, aura accompli son pèlerinage plus tôt, en 1976, déjà !
Assise aujourd?hui sur une pierre de votre péristyle, vestiges de La Nef originelle, face à la mer, dans la douce luminance d?après-midi, j?invoque Mnémosyne, pour offrir, oasienne, la pérenne souvenance. Le ciel, inconsolable en ce 17 août 1991, vous pleure. Vous, Robert Edward-Hart, souvent nommé Robert-Edward Hart. Votre épitaphe s?y met aussi ! Le ciel ne cesse ses pleurs. La cérémonie officielle, orchestrée par Blanche, lecture de poèmes, évocation de souvenirs, terminée, chacun regagne sa voiture au plus vite, pour se retrouver chez elle, entre amis. Mais la trombe ne nous permet pas, Roger et moi, de regagner la nôtre. Nous sommes assis, face à la mer. Elle remue, sauvage, lançe, sonore, ses alléluias vers l?Eternel. Toute de gris subtils, elle nous transporte vers les prophètes. Ainsi, êtes-vous là, Robert.
Les bras vers le ciel
Je vous vois, ?les bras levés vers le ciel?, tel que vous décrit Roger, l?oeil scrutant ces temps là. ?Tiens, s?exclame le poète, un visiteur qui vient de la mer !? Il fait frais sous ce toit de chaume qui vous abrite. La furie de 1945 n?a pas encore emporté votre nid de ravenala. ?Ce toit ne crie pas. Il chante?, reconnaissez-vous en fin violoniste, interprète de Chopin, de Mozart? Dehors, l?oiseau n?échappe pas à votre ?il scrutateur : ?Observez bien cet oiseau. Il marche comme un militaire.? C?était un martin. Les langoustes ne passent pas inaperçues, non plus, lors des parties de pêche à marée basse sur les brisants. Toujours haletant, vous reprenez votre souffle pour un monologue, où vous valsez de la musique à la littérature avec la même aisance, ?mais, atteste Roger, c?était tellement bien, tellement beau ! C?était un érudit, un charmeur ; on l?écoutait. Quand il parlait, il regardait un peu en haut. Il écrivait alors Le Journal de Pierre Flandre?. Ainsi, dès votre vagissement à Tranquebar jusqu?à ce samedi matin, où vous deviez rejoindre le vol des courlis vers le large, vous aurez charmé votre auditoire.
Chez vous, on rencontre Michael Malim, l?auteur du fameux Island of the Swan, Raymonde de Kervern, bien sûr, l?éminentissime poète? ?Je me souviens des rencontres de Hart avec Malcolm, avec Cabon, poursuit Roger, c?était toujours la bagarre entre lui et Malcolm.? En voilà un qui aura échappé au charme. Par contre, les plaisanteries d?Emile vous réjouissent. Il n?est pas rare de vous voir dans sa voiture à capot en lambeaux, qu?il nomme ?sa tonnelle de chouchoux?. Ses trouvailles vous enchantent. Vous aimez aller chez lui. Vous passez prendre le jeune Roger pour ?traverser votre cimetière à loisir?. Vous habitez, on le sait, non loin du cimetière de Souillac ; et Emile, à Riambel.
Roger vous portera, en d?autres temps, ses tableaux pour une appréciation. C?est vous qui présidez à son premier vernissage en 1945? Entre Hervé Masson. ?Il est étrange, dit-il, que ce soit toujours les poètes qui écrivent les meilleures choses sur moi ! Ils jugent en artistes, rappelez-vous, et négligent le côté artisan si cher aux critiques.? Du peintre, vous direz, ?Le plus jeune peintre est un paysagiste sensible, vrai, pur, limpide, qui peint directement plutôt qu?il dessine. Ce qui donne le jaillissement à ses couleurs vives et propres?. Blanche a épousé Bob, l?Américain. Elle vit aux Etats-Unis. Mimi se souvient d?un déjeuner chez Emile. Elle était assise à vos côtés. Son ?il de gosse aura ?remarqué qu?il avait un bon coup de fourchette.? Cet âge est sans pitié. Elle ajoute : ?C?est maintenant qu?il sait la valeur de cet amour que Myriam avait pour lui.? Remarque limpide pour les intimes, sibylline pour les autres.
Cet autre peintre, Vaco, n?a que treize ans quand il vient avec sa bande de copains de Curepipe à bicyclette pour passer la nuit à Souillac, sans allumettes. Celle que vous lui remettez, un an avant votre grand départ, aura sans nul doute entretenu sa flamme. Du coup, il découvre les Labat. ?Chez eux, Hart était le grand sujet de conversation. Un jour d?orages, Ton Emile allait le chercher. Mo all rod poet la. Li pu rent enba so matelas. Li per loraz.? Vous y jouez du piano. Vous allez aux nouvelles de tous, ?de la bonne, du chien, de la tortue Sophie, du martin de Blanche, enterré sous le badamier.?
Vient ce jour où Max Moutia se rend avec Pierre Tyack chez les Labat. Ils allaient tous déjeuner chez vous, Robert, mais, c?était le dernier rendez-vous. Vaco raconte : ?Blanche voulait que son corps passe à l?église. Et que les enfants de ch?ur viennent chanter. Mais on l?a boudée. Il disait qu?il croyait en Jésus et Bouddha. Son autel de pierre était sur la colline.? Max Moutia dira : ?On avait rendez-vous chez un ami, et on s?est retrouvé debout, devant la fosse. On a encore besoin de vous, Robert.? Je laisse à Max Moutia ce mot de la fin.
Jeanne GERVAL-AROUFF
Ile Maurice, le 7 août 2003
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