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Les racines de l?air
● Vous travaillez en ce moment avec les travailleuses du sexe et les toxicomanes. Comment accède-t-on à ce monde ?
J?étais venue à Maurice pour faire un travail sur les mendiants en appliquant la méthode de l?écoute. Vous savez, dans mon travail, je me sers beaucoup de l?art, de la musique, du dessin etc. On peut donner de l?amour en écoutant l?autre.
● C?est sur vous que vous travaillez quand vous travaillez avec eux ?
Sans doute un peu. On peut le dire comme ça. Il y a des travailleurs du sexe qui prennent de la drogue pour pouvoir se prostituer, il y a des drogués qui se prostituent pour pouvoir acheter de la drogue. Les cas sont différents.
Je ne sais pas si on les traite correctement. Pour savoir comment guérir et aider quelqu?un, il faut d?abord connaître les problèmes qui se sont manifestés à la base. Il faut savoir pourquoi quelqu?un est arrivé à la drogue pour savoir comment essayer de le sortir de là. C?est là seulement que vous pourrez mettre sur pied un plan de travail. Il faut savoir ce qui s?est passé dans leur vie et ce qui les a amené là où ils sont. J?essaie de travailler en accord avec le centre de désintoxication de Terre-Rouge. Je fais de la recherche.
● Les raisons pour lesquelles on succombe à la drogue correspondent-elles à une quelconque grille que l?on retrouve de manière récurrente ?
Quand je fais de la recherche, je ne pas pars jamais du principe que je veux prouver quelque chose. Je fais mes investigations sans idées préconçues. Même si quelques fois j?ai comme des intuitions. Il m?est arrivé de voir une jeune femme tombée dans la drogue à l?âge de 7 ans. J?ai senti qu?il y avait là un problème d?abus sexuel. Elle avait quitté le toit familial. Elle a aujourd?hui 27 ans. Elle a commencé avec du brown sugar et aujourd?hui, elle est à l?héroïne.
● Vous avez quitté Maurice à l?âge de quatre ans. Vous y revenez aujourd?hui? Comment est venu ce désir de revenir sur les lieux de votre naissance ?
C?est une coïncidence. Cela correspondait au thème de mes recherches. Alors je suis venu?
● La drogue et la prostitution font aussi des ravages en Australie et pourtant, vous avez choisi de venir faire vos recherches à Maurice?
C?est vrai, j?aurais pu les faire là-bas? Je ne sais pas quoi répondre. Et puis ce sont des choses personnelles auxquelles je n?ai pas envie de répondre. It?s not relevant. Je suis venu ici pour faire des recherches et pour écrire. J?avais des envies de Virginia Wolf. Ecrire. Parce que pour le travail ici, c?est pas facile. Vous n?êtes pas payé ou à peine? Je crois que beaucoup de ces organismes qui s?occupent de ces problèmes sont réfractaires au changement. Ils sont satisfaits de ce qu?ils font et s?en contentent. Ils ne veulent pas êtres dérangés, ils ne sont pas très ouverts au feedback. Pourtant ces prostituées, ces drogués avec lesquels j?ai travaillé me manquent. Vous savez quand quelqu?un vous a ouvert son Coeur, il est difficile de l?oublier. Quand vous pénétrez l?existence de quelqu?un à un niveau si intime, cela laisse des traces sur lui et sur vous? Maintenant je me suis mis un peu en retrait?
● Pourquoi ?
Parce que ce n?est pas facile de travailler avec certaines organisation non-gouvernementales (ONG). Dans mon travail thérapeutique avec ces femmes que je rencontre, que j?interviewe, elles m?ont dit que pour la première fois, elles se sentaient écoutées. Et de voir que le staff de certaines ONG ne veulent même pas écouter ce feedback. Ce qui ce passe dans un processus thérapeutique relève d?une alchimie vraiment particulière. C?est un espace sacré. Il faut l?honorer et le respecter. Je ne suis pas là pour dire à ces prostituées que je rencontre : votre problème c?est ça ou pas ça. Je suis là pour écouter et me connecter avec elles. Toute la thérapie consiste à connecter deux expériences. Et comment quelque chose de constructif doit sortir de là. Quelqu?un ne peut changer que s?il réalise ce qui lui pèse. C?est la base même. Et quand j?entends des responsables de centre me dire que ce n?est pas nécessaire, que le peu qu?ils font marche et donc que ça suffit, je me sens désemparé.
Alors qu?ils ne font quasiment rien. Que les femmes traitées sont traumatisées. Quand vous travaillez avec des gens qui sont en dépendance de drogue, ce sont toujours des gens dont la dignité propre est abîmée.
Et c?est d?abord cela qu?il faut les aider à reconstruire. Et la thérapie utilisée dans certains centres est étonnante. Quand on leur fait trier le riz par exemple. Il y a un message subliminal. Chaque petite roche qu?ils retirent est comme une saleté qu?ils ôtent d?eux-mêmes.
● En quoi ce message subliminal est-il néfaste ?
Quelle thérapie allez-vous faire avec quelqu?un à qui vous dîtes sans arrêt que son intérieur est sale ? Les travailleuses du sexe ont déjà honte de ce qu?elles sont devenues. Que veut-on ? Les enfoncer encore un peu plus ? Il faut leur donner les moyens de vivre avec leur douleur en intégrant le passé. Traiter une prostituée de malpropre est un jugement moral. Et en tant que thérapeute, je n?ai pas de jugement moral à passer. Ce n?est pas mon travail.
● Ne craignez-vous pas quelques fois d?être dans la théorie, dans l?abstraction, que votre approche soit décrochée de la réalité ?
Pas du tout. Mon travail consiste à aider ces personnes à vivre avec leur peine et à essayer de les aider à s?en sortir. Leur offrir une autre vie. Il faut savoir que la beauté peut prendre naissance dans la peine et la douleur. On ne peut demander à un être de faire disparaître son passé. Si cela le fait souffrir, il faut juste l?aider à vivre avec, à l?intégrer et à l?accepter.
● Vous parliez du danger d?émettre des jugements de valeur ; votre expérience de vie personnelle vis à vis des autres ne vous met-il pas obligatoirement en position de vous comparer, d?émettre une opinion et donc de juger ?
Jamais. Quand vous travaillez en tant que thérapeute, il faut toujours savoir quelle est votre position vis à vis de l?autre. Je dois savoir où je suis. Il y a des choses qui vont me toucher par rapport à ma vie personnelle. Et je me sers de cela pour me connecter avec l?autre personne.
● Les douleurs communes rapprochent ?
Bien sûr.
● Une thérapeute doit avoir connu la douleur pour comprendre ?
Nous avons tous nos souffrances. Ce n?est pas la peine d?essayer de dire le contraire. Vos douleurs sont vos expériences. Et c?est pour cela que vous devez vous-même avoir suivi une thérapie, que vous devez avoir été jusqu?au bout de vous-même. Je ne suis pas une psychanalyste. Je suis une thérapeute qui travaille avec la réalité des gens, avec leur expérience.
● Votre métier vous fait-il voir les vies avec d?autres yeux ?
Non, d?abord je ne pratique pas la thérapie 24 heures sur 24. Mais je crois qu?elle m?aide à devenir une meilleure personne. Souvent dans la vie, on arrive à des carrefours et je ne sais pas si j?ai toujours su choisir la bonne route. J?essaie donc de ne jamais imposer mes points de vue sur l?autre. Tout ça doit rester une expérience personnelle. La thérapie est un compagnonnage. C?est accompagner quelqu?un sur sa route. Rester à côté de lui dans ses douleurs. C?est compliqué? Mais rien ne peut être construit s?il n?y a pas une relation de confiance. Il faut trouver des connexions. Il faut trouver les connexions de l?affect. La personne doit sentir qu?elle est comprise de l?intérieur. On ressent toujours quelqu?un si on sait d?abord qui on est.
● Qui êtes-vous ?
Je suis quelqu?un qui aime marcher sur cette partie précise d?une plage où l?eau et l?écume se baladent. J?aime marcher sur cette fine lisière. Je sais que c?est là ma place. Oui je crois savoir qui je suis. Mais je ne crois pas que cela soit relevant à cet entretien.
● Est ?relevant? tout ce qui permet de mieux vous connaître?
Moi je veux parler de la thérapie que je pratique, pas de moi. Mais c?est vrai que les thérapeutes doivent d?abord travailler sur eux-mêmes. Afin d?éviter de mettre son ?moi? entre la personne et nous. C?est compliqué?
?Je ne suis pas là pour dire à ces prostituées que je rencontre : votre problème c?est ça ou pas ça. Je suis là pour écouter et me connecter avec elles. Toute la thérapie consiste à connecter deux expériences. Et comment quelque chose de constructif doit sortir de là.?
● Je repose la question : savez-vous qui vous êtes avant d?aller chercher les autres ?
Que voulez-vous savoir ? Ma réponse me semble claire. Je suis une femme qui aime la lisière entre le sable et l?écume blanche de la vague. Cette fine lisière ou l?on peut à tout moment passer d?un côté ou de l?autre. C?est pour cela que je pense faire un travail crédible. Je suis de celles qui se laissent porter par les flots. Je crois au processus du travail de création. Matisse disait : dessiner c?est emmener une ligne en promenade. C?est ce que j?essaie de faire avec les mots et l?écriture quand je travaille. Quand on commence, on ne sait pas où ça va finir. Une thérapie, c?est marcher aux côtés de quelqu?un. Mon professeur utilisait toujours cette métaphore.
● Vous êtes-vous sentie chez vous en revenant à Maurice ?
Non. Je n?ai pas de racines. J?en reviens une fois de plus à ce que je vous disais. J?aime cette lisière mouvante entre l?écume et le sable. Cela veut aussi dire que je n?aime pas les choses figées, fixes. Donc pas de lieu fixe. Je crois que je ressemble au banian. Les racines suspendues dans l?air. Cela me correspond. La naissance de Venus de Botticelli m?inspire aussi pour savoir qui je suis. En Australie non plus je ne me sens pas totalement chez moi. Finalement ce que j?aime, c?est les positions intermédiaires. Jamais chez moi aucune part.
?Mon travail consiste à aider ces personnes à vivre avec leur peine et à essayer de les aider à s?en sortir. Leur offrir une autre vie. Il faut savoir que la beauté peut prendre naissance dans la peine et la douleur.?
● Inconfortable ?
Sans doute un peu. Mais pas vraiment. La position n?est pas inconfortable, mais incertaine. Dans le sens que la terre ferme n?est pas là.
● Sans terre ferme, on s?enfonce sans avancer ?
Comment répondre à cette question?
● Vous utilisez beaucoup de musique dans vos thérapies. La musique dit-elle des choses que les mots n?arrivent pas à exprimer ?
La musique va droit au ressenti de chaque être. Les mots, je les utilise lorsque je ne peux vraiment plus faire autrement.
● Le silence est aussi une belle facilité. On peut fuir de ses responsabilités derrière des non-dits? toujours s?en sortir?
Aussi. Vous avez sans doute un peu raison. Moi je travaille avec autre chose que des mots. Les mots viennent à la fin complètement. Le réflexe premier des patients est de parler. Je les en empêche. Je vais leur dire de parler d?abord avec leur corps, leur sensation.
En thérapie, vous essayez d?avoir accès à des expériences enfouies au plus profond de l?être. Et là, les mots ne peuvent pas exprimer grand-chose. Sinon des choses banales. Je demande à mon patient de fermer les yeux, de se relaxer, de marcher un peu. Après je lui demande s?il peut, par des mouvements ou des sons représenter et dire ce qu?il ressent.
C?est comme ça qu?on commence. Puis je l?emmène au centre de ses émotions en lui demandant de dessiner quelque chose. C?est une manière d?extérioriser ce qui est en lui. Je lui demande de parler de ses dessins. Je dois moi être spontanée, être capable de jouer avec la personne.
● Jouer veut dire quoi dans votre vocabulaire ?
Toute thérapie est une forme de jeu. Comme avec les enfants. Vous savez ce qui m?a vraiment choqué ici. J?ai travaillé avec des enfants et je me rends compte que les enfants ne savent pas dessiner ici. Ils sont complètement inhibés. Cela a peut être quelque chose à voir avec cette course aux résultats académiques. Il faudrait chercher. La seule manière par laquelle on peut savoir qui est cet enfant qu?on a en face de soi, c?est de le regarder jouer. Un enfant s?exprime en jouant, en dessinant. Parce qu?il ne maîtrise pas bien les mots. Avec les adultes, cela devrait être pareil. C?est pour cela que l?art est une chose merveilleuse qui dépasse tout. C?est parce qu?il n?est pas verbal.
● L?inhibition que vous avez trouvé chez les enfants vous l?avez aussi remarqué chez les adultes mauriciens ?
Oui, je le crois.
● Ce que vous appelez inhibition, comprenez-vous que d?autres l?appellent pudeur ?
Cela dépend de chacun. Je ne peux rien ajouter d?autre? Mais je crois que les Mauriciens ont un vrai problème avec les études académiques. Ils vivent dans une espèce de hantise et ils ont fini par croire que c?était la chose qui comptait le plus. Moi j?ai vu un enfant de 11 ans qui avait émotionnellement 7 ans et qui avait besoin d?amour alors que ses parents le voyait comme une ?bête à diplôme?. C?est grave. Il faut donner de l?amour. Le thérapeute doit pouvoir quelques fois donner l?amour que les parents n?arrivent pas à donner.
● A cause de la distanciation que les parents n?ont pas ?
Non, sans doute parce que nous sommes connectés sur l?essentiel. Les parents peuvent être connectés, mais ils ont des attentes. Ce que les thérapeutes n?ont pas. Nous travaillons sans rien attendre. C?est un espace ouvert dans lequel tout est possible. Les parents non. Ils attendent des choses de leurs enfants.
● Vous revenez souvent à Maurice. Avez-vous pu vous faire une vague idée de ce qu?est ?l?homo mauricianus? ?
Non. Je crois que les gens sont des humains. C?est tout. Je ne peux pas quand je suis à Maurice dire la communauté de quelqu?un en le regardant ou en lui parlant. Et je suis très fière de cela. J?ai grandi comme ça. Maurice est un pays comportementaliste. Je crois qu?il faut ôter les vêtements de ce pays. Le mettre à nu. Et nous verrons que tout le monde se ressemble. J?aimerais travailler à Maurice. Un ami que je connais me dit qu?il est très difficile de travailler avec les Mauriciens. Je ne sais pas quoi penser.
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