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Les pommes de terre de la discorde
Sommes-nous prêts à payer plus cher notre pomme de terre au nom de l?autosuffisance ? Le débat est lancé avec cette proposition du Mauritius Sugar Industry Research Institute (MSIRI) d?exploiter ce tubercule à l?échelle industrielle. Les gros producteurs sont réfractaires à l?idée. Cela coûte moins cher d?importer, disent-ils. La production ne se fait pas dans des conditions optimales, affirme l?institut.
Les agriculteurs restent sceptiques, mais Arvin Boolell, le ministre de l?Agro-industrie prête l?oreille. Il a demandé un rapport complet au National Potato Monitoring Committee qui est présidé par nul autre que Jean- Claude Autrey, directeur du MSIRI.
Maurice consomme quelque 24 000 tonnes de pommes de terre par an. La production nationale tourne en moyenne autour de 14 000 tonnes, selon la Chambre d?agriculture (entre 15 000 et 16 000 selon le MSIRI). L?importation pour une valeur moyenne de Rs 100 millions supplée à la production locale. Le MSIRI propose d?augmenter la production nationale à 23 000 tonnes. Selon lui, cela peut se faire pour peu qu?on s?y prenne correctement et qu?on y attribue les ressources appropriées.
Dans une communication officielle au ministère de l?Agro-industrie, il explique comment procéder. Pour commencer, il faudra produire 1 400 tonnes de semences de plus. Il faudra les mettre en terre pour la deuxième saison qui est récoltée entre octobre et décembre. Le cas échéant, on risque la saturation du marché et donc la dégringolade du prix et une flambée du coût de stockage. Il s?agira ensuite d?augmenter la capacité de stockage car les chambres froides de l?Agricultural Marketing Board (AMB) n?accueillent pas plus de 4 000 tonnes du tubercule actuellement.
<B>Les entreprises sucrières ciblées</B>
La disponibilité de terre reste le facteur déterminant. Il faudra entre 300 à 400 hectares de plus pour produire le volume supplémentaire. Cette superficie devra se prêter à la mécanisation et être irriguée si elle n?est pas dans une région pluvieuse. Surtout, la terre devra être franche afin que le problème de rétention d?eau ne se pose pas. Quelque 9 000 hectares se qualifient pour la culture de la pomme de terre en deuxième saison. Le MSIRI recommande la culture en entre-lignage avec la canne à sucre. Cela favorise la gestion biologique des bactéries et des maladies.
Clairement, la proposition du MSIRI cible les entreprises sucrières qui sont déjà les plus gros producteurs de pommes de terre dans le pays. Cependant, l?idée ne semble guère les exciter. La Chambre d?agriculture a fait connaître ses réserves au ministre de l?Agro-industrie. Produire et stocker la pomme de terre localement coûte bien plus cher que de l?importer, dit-elle. Et cela, même si les dollars américains et australiens continuent à s?apprécier par rapport à la roupie mauricienne. Pour cette raison, la Chambre d?agriculture estime qu?il est plus judicieux de continuer à importer pour fournir le marché durant la contre-saison (janvier à juin).
L?AMB importe la pomme de terre essentiellement de l?Inde, d?Australie et d?Afrique du Sud. L?année dernière, la pomme de terre indienne était la moins chère (Rs 9 667 la tonne) et la sud-africaine, la plus chère, à Rs 13 408 la tonne, fret et assurance inclus. Entre 2000 et 2004, le volume importé a presque doublé pour atteindre 10 485 tonnes l?année dernière. Le prix CIF de la pomme de terre a sensiblement augmenté durant cette période. La plus forte hausse (46 %) a été enregistrée sur les cargaisons en provenance d?Afrique du Sud, qui a essuyé des revers climatiques. L?Inde a augmenté son prix alors que pour l?Australie, c?est surtout le taux de change qui a joué.
L?AMB achète l?ensemble de la production locale à un prix garanti, négocié par rapport au coût de production moyen. Ce prix est passé de Rs 8 300 la tonne à Rs 12 600 en quatre ans. De fait, le prix local a augmenté bien plus rapidement (52 %) que celui de l?Afrique du Sud qui est la source d?approvisionnement la plus chère.
La Chambre d?agriculture fait remarquer que si l?objectif d?autosuffisance est atteint, la production supplémentaire (environ 10 000 tonnes) devra être rachetée à parts égales par les importateurs privés et l?AMB, selon le schéma existant pour l?importation en contre-saison. Or, la pomme de terre locale risque de ne pas être commercialement attrayante pour les importateurs privés.
Acheter et stocker 5 000 tonnes de pommes de terre coûterait plus de Rs 101 millions à l?AMB qui devra alors fixer le prix de revente à plus de Rs 20 000. Selon la Chambre d?agriculture, cela n?a aucun sens commercial alors qu?importer est une alternative nettement moins chère (Rs 12 000 à Rs 13 000 la tonne). Le consommateur n?en sort pas gagnant non plus.
<B>Les producteurs souhaitent la fin du monopole de l?AMB</B>
La Chambre d?agriculture ajoute que la pomme de terre locale aurait coûté encore plus cher si l?AMB ne subventionnait pas le prix de la semence. Celle-ci représente 44 % du coût de production globale. L?AMB contrôle la production et l?importation de la semence et ce, pour des raisons phytosanitaires. La semence pour la première saison est produite localement par les propriétés sucrières, rachetée et stockée par l?AMB puis revendue à un prix bas aux agriculteurs.
Les producteurs de pommes de terre souhaitent la fin du monopole de l?AMB sur la fourniture de semences. Ils avancent que cela est une condition essentielle pour rendre la pomme de terre locale compétitive par rapport à l?importation. Ils voudraient pouvoir importer leurs propres semences et ce afin d?être en mesure d?en gérer le coût. Ils estiment également que la libéralisation leur donnerait accès à des semences plus fraîches et de meilleure qualité. Une tonne de semences de la spunta (variété cultivée à 90 % à Maurice) a un rende-ment de sept à huit tonnes en Australie. À Maurice, elle donne à peine quatre tonnes.
<B>Un changement du modèle de production</B>
Dans sa proposition d?autosuffisance au gouvernement, le MSIRI ne s?étend pas sur ces considérations commerciales. Il semble plutôt dire que la pomme de terre locale n?est pas compétitive parce qu?elle n?est pas produite dans des conditions idéales. Jusqu?ici, le tubercule a été une culture secondaire, la priorité en termes de ressources allant à la canne à sucre.
De fait, celui-ci n?a pas toujours été produit sur les meilleures terres et au moment le plus indiqué.
Le MSIRI réclame un changement de modèle de production. Il propose au ministère de l?Agro-industrie d?amender le Sugar Industry Efficiency Act pour assurer que de meilleures terres soient consacrées à la pomme de terre. Il appelle à une professionnalisation de cette culture.
La main-d??uvre étant un facteur coûteux, il est nécessaire de mécaniser les opérations au champ. Le système de marketing de la pomme de terre devra être repensé afin que les producteurs en aient la maîtrise. La transformation (emballage, frites frigorifiées) est une option à explorer pour optimiser l?exploitation de la filière?
Le MSIRI insiste que sa proposition d?autosuffisance ne tient pas du mirage. La libéralisation de l?accès à la semence pourrait aider à en convaincre les producteurs. Le ministre de l?Agro-industrie veut bien considérer cette option.
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