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Les pauvres en terrain marécageux
Le coefficient Gini (voir encadré) corrobore le fait que les plus pauvres se retrouvent de plus en plus en situation de précarisation croissante. Ce coefficient qui mesure l?écart entre les revenus des ménages les plus riches et ceux aux revenus les plus bas démontre que le taux est passé de 0,371 en 2001-2002 à 0.389 en 2006-2007. Le rapport entre la distribution des revenus et l?égalité révèle un fossé qui tend à s?élargir. Ainsi le total des revenus des 20 % des ménages les plus pauvres a chuté de 6,4 % en 2001-2002 à 6,1 % en 2006-2007. D?un autre côté, le revenu des ménages les plus aisés est passé de 44 % à 45,7 %. Dans un tel contexte, l?objectif d?éliminer la pauvreté et la faim semble au mieux n?être qu?un v?u pieux. Même si les salaires sont en hausse de manière générale, la tendance est à une paupérisation certaine des groupes vulnérables.
Calculé tous les quatre ans à l?occasion du budget des ménages par le Bureau central des statistiques (BCS), le coefficient Gini permet de constater, confirme l?économiste Pierre Dinan, qu?il existe une inégalité plus grande entre les ménages aisés et les ménages pauvres. «Toutefois comparé à d?autres pays, nous ne sommes pas mal lotis», précise-t-il. Les derniers indices ne sont pas alarmants, estime également Sunil Bundhoo, associate professor en Economie et Finances à l?université de Maurice (UOM). «Mais il faut cependant faire quelque chose pour les pauvres», prévient-il.
Comment s?explique ce phénomène ? «Il faudrait croire que le développement profite davantage aux classes les plus aisées et moins aux classes les plus faibles», avance, à cet effet, Sunil Bundhoo. La hausse dans l?inégalité des revenus témoigne aussi, enchaîne-t-il, d?une meilleure disposition des classes aisées et de la haute classe moyenne à prendre avantage des opportunités. «On est dans un contexte de globalisation économique et d?échanges commerciaux et des biens. C?est un monde évolutif où seuls les plus vifs survivent. C?est un monde où il faut de la connaissance et de la compétence pour réussir», insiste le chargé de cours à l?UOM.
<I>«Désormais, c?est une majorité de personnes qui font la richesse d?une autre minorité. C?est une tendance grave. Comment aussi expliquer qu?on retire des subsides sur des denrées de base et qu?on baisse la corporate tax.»</I>
Comment dès lors surmonter les inégalités et créer les conditions pour que les populations vulnérables puissent tirer profit de ce monde d?opportunités ? «Le Produit intérieur brut (PIB), qu?on appelle communément le ?gâteau national? à Maurice, doit être mieux distribué entre les différentes parties de la population en termes de salaires, de profits, d?intérêts? Cela peut ralentir le fait que les revenus vont en excès à un nombre restreint des ménages», répond, en ce sens, Pierre Dinan. Cela ne veut pas pour autant dire que les ménages n?ont pas amélioré leur situation.
L?économiste plaide également en faveur d?une politique de ciblage comme l?un des moyens pour sortir des familles de la pauvreté. «Il faut augmenter le transfer income (les subventions). Cela implique une hausse du montant consacré aux pensions et autres bénéfices destinés aux personnes au plus bas de l?échelle. Avec des subsides universels, on donne de l?argent à ceux qui n?en ont pas besoin. Il faudrait aussi revoir la taxe. Mais cela irait contre la politique fiscale du pays qui est relativement faible et qui passe prioritairement par la taxe sur la valeur ajoutée. Enfin, il faudrait des salaires décents pour tout le monde. Mais cela doit être en rapport avec la productivité. Or, ce n?est pas le cas actuellement», analyse Pierre Dinan.
De nouvelles stratégies se mettent en place pour réduire l?écart entre ménages aisés et pauvres. Les politiques d?aide sont davantage ciblées et l?accent est mis sur l?esprit d?entrepreuneuriat. «C?est dans cet esprit que l?Empowerment Programme a été conçu. Mais il n?est qu?à ses premières actions et il faudra lui donner du temps. Il y a une urgence à combattre la pauvreté car celle-ci menace le tissu social lorsqu?elle est accentuée. Ce n?est pas seulement une affaire de chiffres ou de statistiques. C?est une question à caractère humain et social. Si la globalisation peut être oppressante, elle fournit aussi des possibilités. C?est en ce sens qu?il faut amener les gens à prendre part au développement du pays. L?action de l?Empowerment Programme doit être renforcée à ce chapitre. Une action agressive sur le plan de l?éducation et de la formation accompagne les initiatives à prendre. On devrait mieux identifier les carences du système et agir sur elles», plaide Sunil Bundhoo.
Inégalité grandissante</B>
Il est cependant aussi vrai que c?est le modèle d?orientation économique qui produit des inégalités. S?appuyer sur lui pour les réduire peut-il porter des résultats ? Aujourd?hui, fait ressortir le syndicaliste et militant de Rezistans ek Alternativ, Ashok Subron, une partie des acteurs économiques se battent pour une «dépréciation de la roupie». «Quelles seront les retombées d?une telle action sinon à permettre à des compagnies de réaliser plus de profits, à appauvrir les salariés avec une hausse des prix et à continuer à maintenir les salaires à un niveau bas. Désormais, c?est une majorité de personnes qui font la richesse d?une autre minorité. C?est une tendance grave. Comment aussi expliquer qu?on retire des subsides sur des denrées de base et qu?on baisse la corporate tax. La misère est le résultat direct de la réforme néolibérale et ce ne sont pas quelques palliatifs qui vont résoudre le problème», souligne le syndicaliste.
Il maintient aussi que le combat mené sur le front de l?emploi ne porte pas toujours les résultats escomptés. Pour lui, les bas salaires ne vont pas attirer les chômeurs. «Ces derniers préféreront proposer des marchandises à même le trottoir plutôt que de travailler pour un salaire de misère. Il faut aussi savoir que la politique de Sithanen n?est pas en faveur de l?emploi mais de l?entrepreunariat. Or, assez souvent, des trois personnes qui créent des entreprises, deux vont se retrouver davantage endettées après la faillite de leurs entreprises», prévient Ashok Subron.
L?inégalité des revenus entre les ménages faibles et les ménages aisés va en s?accentuant. Les politiques mises en place tendent à la réduire. Mais les résultats tardent à être enregistrés. La paupérisation des pauvres et l?enrichissement des riches ne seraient donc pas simplement une expression vide de sens. Un effort accru en faveur des groupes vulnérables s?inscrit dans une logique de justice sociale. L?Etat est appelé à revenir sur le front sans pour autant pratiquer l?interventionnisme.
Gini en Afrique
■ Sur la scène africaine, Maurice est le seul pays présentant un coefficient de Gini équivalent à celui des pays développés. Les écarts de richesses se sont considérablement amenuisés à la faveur du rapide développement économique de l?île. Ainsi, le coefficient a baissé presque de moitié entre 1962 (supérieur à 0.6) et 2001 (0.37). Les pays d?Afrique, notamment ceux de la région, présentent en effet des coefficients supérieurs à 0.5. Ainsi, les écarts de richesses sont très nets en Afrique du Sud, au Swaziland ou en Namibie. L?indice de Gini mesure bien l?écart des revenus entre les différents groupes sociaux. La moyenne pour le continent africain, en 2005, est de 0.460. C?est donc, de loin, le continent où les écarts de richesses sont les plus forts. Pire, si l?on tient compte de l?indice de Gini du PIB par habitant à parité de pouvoir d?achat, il grimpe à 0.722. Les pays développés affichent un indice moyen de 0.31. Les raisons de cet indice important en Afrique tiennent notamment à la gouvernance et donc à l?accaparement des richesses par des oligarchies clientélistes ou clairement politisées. Maurice échappe à cette règle, notamment grâce à un système démocratique bien implanté.
Chiffres significatifs
■ Les études réalisées par le Bureau Central des Statistiques (BCS) se sont étendues de juillet 2006 à juillet 2007. Parmi ses principales conclusions, le BCS relève que le salaire moyen d?un ménage mauricien a augmenté de 33,7 %, passant de Rs 14 232 en 2001-2002 à Rs 19 025 en 2006-2007. Toutefois après avoir tenu compte du taux d?inflation, cette augmentation n?est pas significative. Retenons aussi que la moyenne de salariés par ménage de taille de 3,7 en 2006-2007 était 1,8 alors qu?elle était 1,9 en 2001-2002 pour un ménage de 3,9. Les salaires sont la principale source de revenus pour la famille, 69,8 % en 2001-2002 et 69,4 % en 2006-2007. Le «transfer income», soit les pensions et autres aides sociales, représente une autre source de revenus. Ils s?élevaient à 13,2 % des revenus totaux en 2006-2007 contre 10,6 % en 2001-2002. Les dépenses mensuelles du ménage ont connu une hausse de 33,3 %, passant d?une moyenne de Rs 11 390 à Rs 15 188 pour les deux périodes. 30 % des dépenses sont consacrées à l?item Alimentation et boissons non-alcoolisées, 15,2 % au transport, 9,8 % aux factures loyers, électricité et eau et 9,8 % aux boissons alcoolisées et au tabac. Le nombre de ménages pauvres a connu une hausse significative passant du nombre 23 700 en 2001-2002 à 26 900 en 2006-2007.
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