Publicité
Les Mauriciens restent avares de leur sang
Par
Partager cet article
Les Mauriciens restent avares de leur sang
Sa présence est de plus en plus régulière dans les points stratégiques. La tâche du personnel de cette caravane blanche est quotidienne, ardue et ingrate. Seul un moral de fer leur permet de tenir le coup dans leur chasse aux donneurs de sang qui se pratique aussi les dimanches et jours fériés. «Sur 1 000 personnes que vous approchez dans la rue, seules quatre accepteront de vous donner une pinte de sang», explique Rohit Teeluckdharry, coordinateur à la Banque du sang qui a célébré samedi dernier la Journée mondiale des donneurs volontaires de sang.
Chaque après-midi, chacune des deux caravanes qui sillonnent le pays doit ramener en moyenne 75 pintes de sang, car le pays a besoin quotidiennement de 125 pintes pour sauver autant de vies. Pour la chirurgie, mais aussi pour les accidentés, les hémophiles, les cancéreux, certains accouchements ou encore des bébés nés avec un sang qu?il faut remplacer impérativement pour empêcher le décès.
Les caravanes rentrent chacune avec une cinquantaine de pintes à tout casser. Exception faite des collectes organisées par des associations socioculturelles, des ONG, des firmes ou des temples.
En fait, la majorité de la population reste insensible aux appels de don de sang volontaire. Une population encore très avare de son sang. Il n?y a que 2 % de donneurs volontaires et réguliers dans la population. Dans les pays européens, par exemple, 5 % de la population sont des donneurs volontaires et réguliers.
Alors Rohit et ses amis ont trouvé un solide argument pour convaincre ces Mauriciens récalcitrants qui ne donnent pas leur sang par peur de l?aiguille. «Donnez votre sang pour sauver une vie, mais aussi pour sauver la vôtre. Le don de sang peut vous éviter des maladies cardio-vasculaires». L?argumentation fait souvent mouche dans une population où les maladies cardiaques sont devenues courantes. Cet argument, un fait scientifiquement prouvé, un solide programme de collecte et l?effort consenti par toute l?équipe de la Banque du sang et de l?ONG, Blood Donors? Association, a sorti le pays de la zone rouge. De dangers de ne plus avoir une pinte de sang en réserve, comme en décembre 1998 quand radios, journaux et télé lançaient des appels pressants pour des dons.
Maurice n?a cependant pas encore atteint son objectif,100 % de sang venant uniquement de volontaires anonymes. En fait, seules 80 % des 44 000 pintes collectées l?an dernier proviennent de volontaires. Les 20 % étant des dons de parents, voisins, amis ou collègues de travail du receveur avant une opération.
La vente de sang : un énorme risque</B>
Ceux-là, on les voit dans les hôpitaux, alignés près d?une couchette attendant de donner leur sang. Car pour une opération à c?ur ouvert, par exemple, le malade peut avoir besoin entre six à dix pintes. Souvent des malades n?arrivent pas à mobiliser le nombre de donneurs.
Ainsi le spectre de la vente du sang plane toujours. La Banque du sang et la Blood Donors? Association restent aux aguets pour empêcher le retour du phénomène que l?OMS considère comme un énorme risque pour la santé publique.
Subhanand Seegoolam, président de la Blood Donors? Association se souvient de cette époque où le sang se négociait aux abords des hôpitaux. «C?étaient des têtes connues dans les environs de l?hôpital Victoria, Candos. Ils proposaient leur sang à Rs 100 ou Rs 125 aux parents qui ne trouvaient pas de volontaires. C?était entre les années 70 et 90. À cette époque j?avais 17 ans et j?ai alors donné du sang pour que ma mère puisse se faire opérer», dit ce gardien de prison. C?est ce qui va plus tard le pousser à mettre sur pied son ONG pour militer en faveur de dons réguliers et surtout non-rémunérés.
«Si vous permettez la vente du sang, vous pourrez vous retrouver avec des toxicomanes et des personnes à risques qui vendront régulièrement leur sang en vous cachant qu?ils ont un comportement à risques. C?est là que réside le plus grand danger de la vente de sang», explique le Dr Shyam Manraj, consultant responsable des services de pathologie au laboratoire central.
30 000 donneurs volontaires</B>
«Commercial blood donors are not safe donors», ajoutera la doctoresse Janaki Sonoo, responsable de la Banque du sang. (Voir interview plus loin). Elle parle des pays qui ont légiféré pour faire de la vente du sang un délit passible de poursuite.
Pour éviter de prendre le sang de personnes à risque, la Banque de sang a constitué une base de données de ses donneurs volontaires et réguliers. Environ 30 000 personnes ont accepté d?être incluses dans cette base avec nom, adresse et numéro de téléphone. Elles peuvent être contactées à n?importe quel moment pour un don trois fois par an.
Un exploit qui place Maurice en tête des pays africains en termes de volontaires, mais aussi en termes de sécurité transfusionnelle avec un risque zéro de transfusion de sang contaminé. Ce qui n?est pas le cas partout dans le monde.
L?espoir d?arriver à 100 % de donneurs volontaires, évitant ainsi les dons de compensation, est permis avec le travail de certains volontaires comme Dewanand Hossen (Voir hors texte). Ce fonctionnaire de 37 ans qui a donné son sang environ 60 fois et qui permet à la caravane de la Banque du sang de récolter au moins 200 pintes de sang à chaque collecte qu?il organise à Bambous.
<B> Il a donné son sang 60 fois </B>
Dans le monde des donneurs volontaires et réguliers de sang, Dewanand Hossen, qui a donné son sang plus de 60 fois, est devenu un modèle. Non seulement pour ses dons, mais aussi pour la base de données des habitants de Bambous que cet électricien a constituée . « Quand j?ai donné mon sang pour la première fois à l?âge de 17 ans à l?usine où je travaillais, je l?ai fait pour rentrer tôt à la maison comme les autres donneurs. Quand j?ai appris que ce don de sang volontaire sauvait au moins une vie, j?ai continué à donner régulièrement mon sang.» Il est bouleversé quand, deux semaines après avoir donné son sang, une habitante de sa localité vient le solliciter pour obtenir six pintes de sang pour l?opération que doit subir son mari.
«Je lui ai dit que je venais de donner mon sang et que je devais attendre avant de pouvoir donner de nouveau. Je n?ai pas laissé tomber cette dame en détresse et, avec l?aide d?amis donneurs volontaires de la région, on s?est mis à la recherche d?autres volontaires.»
Dewanand Hossen finira par créer la «Bambous Blood Donors' Association».
Lors de sa première collecte dans la région, il n?avait réussi à réunir qu?une trentaine de volontaires. Aujourd?hui, c?est un minimum de 200 pintes de sang que la caravane récolte lors des collectes à Bambous. Le secret de cette réussite réside dans la base de données de Dewanand Hossen. «J?ai sur mon ordinateur la liste de tous les donneurs volontaires et réguliers, leur groupe sanguin, leur numéro de téléphone. Il faut leur parler, les rencontrer et les motiver à chaque fois. Leur faire comprendre que le sang artificiel n?existe pas et que ce sont des humains qui doivent donner du sang à d?autres humains en difficulté. Que la pinte de sang qu?ils vont donner sauvera au moins quatre vies.»
On estime qu?avec au moins une cinquantaine d?autres volontaires comme Dewanand Hossen dans d?autres régions du pays, on arrivera aux 100 % de donneurs volontaires et réguliers,mais surtout de donneurs sûrs. Sans comportements à risques.
La loi du sang</B>
La loi du sang est implacable. Son non-respect entraîne la mort ; En effet, l?humanité est divisée en quatre principaux clans : A, B, AB et O ? C?est Karl Landsteiner qui découvre l?existence des groupes sanguins en 1900, après avoir observé les effets mortels de nombre de transfusions. Cette découverte, couronnée par le Nobel, a permis le développement d?un système de transfusion sanguine efficace au prix d?un respect scrupuleux des règles du groupage : une personne du groupe A ne peut recevoir de sang du groupe B et vice-versa. Cependant, tous peuvent recevoir du sang du groupe O, à part ceux du groupe «Bombay», car le groupe O est le seul qui soit recevable par tous. Cette particularité a poussé des chercheurs à vouloir transformer tous les groupes en groupe O. Des travaux d?une équipe du CNRS-Université de Marseille en collaboration avec la société ZymeQuest Inc. permettent aujourd?hui d?espérer l?avènement d?un procédé permettant de déjouer la loi des groupes sanguins, simplifier la transfusion et envoyer aux oubliettes le spectre chronique d?une pénurie de tel ou tel type de sang.
Les chercheurs ont identifié des enzymes capables de transformer le sang des groupes A et B en sang de groupe O, qui est universel. Notons, qu?en sus des quatre principaux groupes, il y a le facteur rhésus négatif ou positif à prendre en considération dans chaque groupe.
Seules huit familles mauriciennes sont du «groupe Bombay»
Le groupe sanguin «hh», aussi appelé «groupe Bombay» (parce que sa particularité a été découverte à Bombay) est le groupe sanguin le plus rare au monde. En fait seules huit familles mauriciennes ont des membres qui appartiennent à ce groupe sanguin.
Le Service national de transfusion sanguine «National Blood Transfusion Service» tient, avec l?accord des concernés, un registre de tous ceux appartenant à un groupe rare. À chaque fois que du sang de ce groupe est nécessaire, ces donneurs sont appelés en urgence. Dans ces circonstances, il est souvent difficile de maintenir l?anonymat dans ces types de don. En effet, selon l?OMS, le don doit être gratuit et anonyme, le donneur ne devant pas savoir à qui son sang est destiné. Ceux appartenant aux groupes rhésus négatif, soit environ 5 % de la population, sont aussi sur cette liste, explique la doctoresse Janaki Sonoo.
QUESTIONS À?
Janaki Sonoo, médecin responsable de la Banque de Sang</B>
● Le don de sang, dit-on est bénéfique à la santé et peut prévenir des maladies cardio-vasculaires. Est-ce vrai ?</B>
Je crois que le plus important bienfait qu?un donneur ressent, c?est ce sentiment positif qui s?installe en lui quand il réalise qu?il a sauvé au moins une vie avec le sang qu?il a donné. Par ailleurs, à chaque fois que vous donnez votre sang, on vous fait un mini bilan de santé. Des chercheurs affirment, par ailleurs, que le don régulier de sang réduit le risque de maladie cardio-vasculaire, car il a une incidence sur la concentration de fer dans le corps.
● Pourquoi n?avons-nous que 2 % de la population qui donnent du sang volontairement ?</B>
À Maurice, le concept de don volontaire et régulier de sang à travers le recrutement actif de donneurs est relativement nouveau. Dans le passé, on comptait surtout sur les dons de remplacement venant des parents des malades devant être opérés. Le nombre de volontaires augmente régulièrement. De 20 % en 1998 à 80 % en 2007. C?est une tendance positive qui a été rendue possible grâce à un programme de don de sang non rémunéré que le ministère de la Santé a mis en place. Il est dit que personne n?est né donneur volontaire et que ces volontaires sont fabriqués. Il faut un programme actif de recrutement à travers l?éducation et la motivation. Recrutement que le Service national de transfusion sanguine de la banque du sang mène activement avec l?aide des associations de donneurs de sang, des ONG et de la presse en général.
● Le sang est donné gratuitement, mais il coûte cher si on prend les frais de collecte, de transformation et de stockage en chambre froide ?</B>
Oui, nous estimons que chaque pinte de sang nous coûte Rs 1 000 en termes de collecte, transformation et stockage. Ce sang coûte plus cher, soit environ Rs 1 500 si on a recours à des transformations poussées, c?est-à-dire, si on a besoin de plaquettes ou de globules rouges uniquement. Quoi qu?il en soit, nous observons strictement les consignes de l?OMS sur la gratuité du sang et nous ne faisons payer que les frais de détermination de groupe sanguin aux cliniques privées qui s?approvisionnent tous auprès de nous. J?espère que ces cliniques ne font pas payer ce sang au malade. Si c?est le cas, l?argent devrait revenir à la Banque du sang et non à la caisse des cliniques.
● Avez-vous un plan catastrophe, tel un accident d?avion chez nous ?</B>
En fait, le ministère de la Santé a adopté sa National Blood Policy en 2004, et un comité technique, présidé par le Dr Manraj, consultant, a été mis sur pied pour mettre en ?uvre cette politique. Ce comité a un plan d?urgence pour le Service national de transfusion sanguine en cas de catastrophe. En réalité, ce plan a déjà été déclenché lors de l?épidémie de chikungunya, alors que nos voisins de l?île de la Réunion avaient cessé toute collecte pour importer tout leur sang de la France.
● Une patiente, Madhivi Lobin, a trouvé la mort après avoir reçu par erreur du sang incompatible à son groupe. Quels sont les risques que cela arrive de nouveau ?</B>
Presque nul de nos jours en raison des protocoles, procédures et normes mis en place. L?affaire Lobin date de l?époque où Kishore Deerpalsingh était ministre de la Santé et il faut distinguer entre deux types d?erreur. Il faut se demander si elle vient du laborantin qui a déterminé le groupe sanguin ou d?une erreur en salle où on s?est trompé sur le nom du receveur. Même là nous avons mis en place des procédures et la Banque de sang va aujourd?hui vers le statut de centre d?excellence avec à la clé une certification ISO.
Publicité
Publicité
Les plus récents