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Les jeunes défient l?interdit

2 novembre 2008, 01:00

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La vente de boissons alcoolisées et de cigarettes est interdite aux mineurs. Interdite dans la loi. Mais celle-ci est-elle respectée ? Pour le savoir, nous avons demandé à Veena, Julien et Mookesh1 d?acheter de la bière, du vin ou du tabac dans divers commerces. L?un d?eux a également voulu miser sur un pari hippique. Tous les trois ont moins de 16 ans. Les résultats sont souvent édifiants. Reportage.

Veena, 13 ans

Une cigarette et une bière

« As-tu une pièce d?identité ? », demande la caissière.

« Non », répond Veena. « Je ne peux pas te vendre de l?alcool, je n?ai pas la preuve que tu es majeure », rétorque la caissière. Veena 13 ans, ne négocie pas. Face à la caissière et au vigile qui s?approche, l?adolescente laisse la bouteille d'alcool à la caisse du supermarché et ressort. Premier échec pour notre mineure.

Elle se dirige vers un snack. « Un pain fourré et une bière », commande Veena. Le commerçant lui donne son pain et met une canette de bière dans un sac. Mais se rendant compte de la présence de policiers à proximité, le commerçant reprend la cannette et s?éloigne. « J?ai cru qu?il ne voulait plus me la vendre. En fait, il s?est éloigné et a mis la cannette dans un sachet afin qu'elle passe inaperçue. » Fier de sa supercherie, le commerçant tend à nouveau le sachet à l?adolescente. Il s?empresse d?encaisser l?argent de Veena en lui demandant de faire attention aux policiers. « ça m?a mis mal à l?aise. En cachant la bière, il savait que ce qu?il faisait était interdit. Si j?avais été majeureil n?aurait pas agi de cette manière », remarque la jeune fille.

Quelques mètres plus loin, une petite boutique. L?adolescente rentre et ose demander une cigarette, malgré l?écriteau signalant que « la vente de cigarette est interdite aux mineurs ». « Quel âge as-tu ? », demande la vendeuse. Veena ne ment pas et répond : « 13 ans ». « Je ne peux pas te vendre de cigarette, tu es trop jeune », déclare la commerçante.

Avant d?entrer dans une autre boutique, Veena est sceptique. « J?ai eu de la chance avec la bière. Mais je ne pense pas qu?on va me vendre une cigarette. Ça se voit que je suis mineure ! ». Quelques secondes plus tard, l?adolescente ressort avec son achat. « Je n?arrive pas à y croire ! Le vendeur s?est d?abord assuré quepersonne ne le regardait, puis m?a vendu la cigarette à Rs 6. », raconte Veena. « ça peut être très facile par moment et impossible pour d?autres. Mais ça permet de savoir qui ne pense qu'à son profit et qui se soucie de la loi.»

Julien, 14 ans

Un pari hippique, un paquet de cigarettes et une bière

« Attention mineur ek credi pa gayne drwa zoué ! ». Menti! Cette phrase ponctue habituellement les spots publicitaires vantant des jeux d?argent. Pourtant, personne ne la prononce lorsque Julien, 14 ans monte l?escalier austère qui le mène vers une maison de jeu.

Dans la salle notre « testeur » passe inaperçu parmi la foule. Il avance vers le caissier qui fait mine de ne pas remarquer son jeune âge. Rs 25, c?est ce que mise Julien. Sans rien dire, le caissier prend son billet et lui tend son ticket en retour. Ce dernier vient de violer un article du Gaming Act (voir hors texte).

« Guet sa enkor ene zenfant !», s?exclame un commerçant après avoir vendu une cigarette à Julien. « Il fait une réflexion sur mon âge pour me faire honte, mais c?est lui qui devrait avoir honte. Il m?a vendu une cigarette alors que c?est interdit ! », s?étonne l?adolescent. Dans les trois boutiques testées à Curepipe, Julien n?a essuyé aucun refus.

18h30. En cette fin d?après-midi, plusieurs personnes sont devant le comptoir de la boutique : des habitants du coin, mais aussi des mineurs. A la tabagie de son quartier, Julien est connu. Depuis l?âge de 12 ans, l?adolescent s?y rend régulièrement pour effectuer des achats. « J?y vais pour mes parents ou des voisins. J?achète plusieurs choses pour eux, des fois des cigarettes ou de l?alcool. On ne m?a jamais refusé un achat », explique-t-il. Le commerçant sert plusieurs personnes avant de se tourner vers lui. « Ene paquet 20, ene la bière ek ene bonbon », demande Julien.

Le vendeur s?empresse de le servir. Autour personne ne sourcille : un mineur qui achète cigarettes et alcool n?a rien de choquant.

Mookesh, 16 ans

Un paquet de cigarettes, une bière et une vodka au comptoir

Mookesh, 16 ans se présente à la caisse d?un supermarché de la capitale : « Un paquet de cigarettes », demande-t-il. La caissière reste impassible et lui tend le paquet. Sans que personne ne lui dise quoi que ce soit, Mookesh quitte le supermarché des cigarettes en poche. « Elle discutait avec une collègue. Elle m?a demandé le prix, encaissé mon argent et c?est tout ! », raconte Mookesh. L?inattention des employés du magasin a permis à l?adolescent d?obtenir sans aucun problème un produit dont la vente est interdite aux mineurs.

Direction un second supermarché. Cette fois Mookesh tente d?acheter de l?alcool. Il s?avance vers le rayon des boissons alcoolisées et prend une bouteille d?un litre de bière. A la caisse un écriteau signale l?interdiction de la vente de cigarette aux mineurs, mais rien sur l?alcool. Une fois de plus, ni la caissière, ni même le vigile ne font de remarques à notre adolescent. Mookesh passe en caisse et ressort du magasin avec sa bouteille, sans aucun contrôle.« Trop facile ! Elle ne m?a rien demandé, pourtant elle m?a regardé cette fois. Le seul moment où elle s?est adressée à moi, c?était pour me demander le prix de la bouteille de bière », souligne le mineur.

Devenu confiant notre « testeur » s?installe à la terrasse d?un pub. Autour de lui quelques clients mais aucun panneau affichant l?interdiction de la vente d?alcool aux mineurs. Une serveuse s?approche, Mookesh commande un verre de vodka. Quelques secondes plus tard une autre serveuse lui apporte son verre. Aucune des deux ne s?inquiète du jeune âge de Mookesh. On interroge la serveuse : « Avez-vous le droit de vendre de l?alcool à un mineur ? ». « Bien sûr que non ! », répond-elle. Lui faisant remarquer que Mookesh a un verre d?alcool face à lui, elle réalise son erreur et se justifie.

« J?étais débordée avec les autres clients. Je n?ai pas remarqué qu?il s?agissait d?un mineur. » Quant au fait qu?aucun panneau ne signale l?interdiction de vente d?alcool aux mineurs, elle réplique : « Nous n?avons pas l?habitude de voir des mineurs ici, donc l?inscription n?est pas nécessaire. » Une justification dénuée de sens.

(1) : Les prénoms ont été modifiés.

Paroles de parents

Rajen Paupiah (Sainte-Croix)

« La paresse des adultes »

« Je suis fumeur et j?aime bien boire un petit rhum de temps en temps. Mais ça ne me viendrait pas à l?idée d?envoyer mon fils de 15 ans m?acheter ma bouteille et mes cigarettes. Les adultes, soi-disant, n?ont plus le temps de rien faire. En réalité, c?est de la paresse. Et voilà comment ils tentent inutilement leurs enfants. »

Viswanee et Alvin Jugernauth (Tranquebar)

« Que fait la police ? »

« Les torts sont partagés : d?un côté la démission des parents, de l?autre le laisser-faire des autorités. Les commerces qui vendent de l?alcool aux mineurs sont connus. Les jeunes en tout cas, savent très bien où s?approvisionner. Alors je me demande ce que fait la police ? Si elle était plus présente autour de ces boutiques-là, les vendeurs réfléchiraient à deux fois. »

Rooana Sookhorree (Bon-Accueil)

« Fermer la boutique en cas de récidive »

« L?alcoolisme est un vrai problème dans mon village.

Il n?y a qu?à voir l?état des trottoirs où s?accumulent les canettes vides. Les mères ont un rôle à jouer en surveillant les fréquentations de leurs enfants. Je crois aussi qu?il faudrait être plus sévère avec ceux qui vendent de l?alcool aux mineurs : une amende la première fois et la fermeture du magasin en cas de récidive. »

Sheila et Jason Jogee (Olivia)

« Eduquer les parents »

« Ce qui est choquant, c?est l?inconscience des parents. Chez nous, à Olivia, on voit des jeunes tous les jours se soûler avec du vin local à Rs 20. Les parents, eux, ne mesurent pas l?ampleur du problème. Il faut les sensibiliser, les faire venir à des causeries sur les dégâts de l?alcool et du tabac. En fait, la solution, c?est l?éducation des parents. »

Ce que dit la loi

Boissons alcoolisées et cigarettes sont soumises au Public Health Act et les jeux d?argent au Gaming Act. Le ministère de la Santé prépare actuellement une nouvelle législation pour tenter d?enrayer des phénomènes d?addiction de plus en plus précoce et dangereux. En attendant, voici ce que dit la loi.

Alcool et tabac

Les textes : dans leur commerce, les vendeurs sont tenus d?afficher, « en anglais, en français ou en créole », que la vente de boissons alcoolisées et de tabac est interdite aux mineurs.

Faiblesse : la loi n?oblige pas les commerçants à demander une pièce d?identité.

Sanctions : jusqu?à Rs 10 000 d?amende et 12 mois de prison pour la vente d?alcool.

Concernant le tabac, jusqu?à Rs 8 000 à la première infraction. Et jusqu?à Rs 10 000 et 12 mois de prison en cas de récidive.

Jeux d?argent

Le texte : les bookmakers et autres opérateurs de jeux d?argent doivent refuser le pari d?une personne de moins de 18 ans.

Faiblesse : business oblige, la tentation est forte de fermer les yeux sur l?âge du parieur?

Sanctions : jusqu?à Rs 5 000 d?amende et 12 mois de prison.

Collégiens en état d?ivresse

Selon la dernière étude menée auprès de 800 élèves répartis dans 20 établissements du secondaire :

● 36 % des élèves garçons ont déjà bu de l?alcool, contre 29 % des filles.

● La bière est de loin leur alcool préféré (60 %), devant le vin (25 %).

● 2 % boivent tous les jours.

● 12 % sont des fumeurs réguliers.

● 13 ans correspond généralement à l?âge de la première cigarette.

● 90 % des fumeurs s?approvisionnent dans une boutique.

<I>Source : Mauritius Research Council (2003).</I>

« Je vends aux enfants? mais uniquement à ceux du quartier »</B>

Lors de notre reportage, la majorité des commerçants ont cédé à la tentation et accepté de vendre des produits interdits à nos « testeurs ». Pour leur défense, ils avancent une « clientèle » et un « chiffre d?affaire » à préserver.

« Il m?arrive de vendre aux enfants, mais uniquement à ceux du quartier », confie le propriétaire d?une tabagie à Port-Louis. « Ils font les courses pour leurs parents, pas pour leur consommation personnelle », croit-il savoir.

Faux : 90 % des mineurs qui fument achètent leurs cigarettes à la boutique, indique une étude du Mauritius Research Council. Notre vendeur poursuit : « Un jour, il m?est arrivé de refuser de vendre de l?alcool à un enfantdu quartier. Vous savez ce qui est arrivé ? Ses parents me sont tombés dessus. Maintenant, je préfère accepter de vendre à un jeune plutôt que de prendre le risque de me mettre ma clientèle à dos ».

D?autres commerçants expliquent être vigilants et refuser systématiquement toutes ventes à un mineur.

« Au moindre doute, on demande l?âge », souligne la vendeuse d?une boutique de Quatre-Bornes.

Mais elle se sent désarmée face aux combines des petits malins. « La dernière fois que j?ai refusé de vendre une bouteille de bière à un jeune, deux minutes plus tard, il envoyait un adulte l?acheter à sa place. Que voulez-vous faire ? »

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