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Les Irakiennes, premières victimes du chaos
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Les Irakiennes, premières victimes du chaos
Fuha Ahmad lit dans le marc de café. «Le chaos prendra fin en décembre en Irak et nous connaîtrons des jours meilleurs », assure cette dame de la bourgeoisie bagdadie. Elle rit, d?un petit rire nerveux. Puis elle soupire : « Les femmes n?ont jamais été aussi exclues de la société irakienne. Saddam nous a exclues, les islamistes veulent nous exclure. Je rêve de conduire seule ma voiture dans Bagdad. C?est aujourd?hui impossible. »
Baida, Najwa et Zubaida prévoient aussi « le pire » pour l?Irak. Baida et Najwa veulent s?exiler au plus vite. Zubaida hésite encore : « Je crois que je vais partir, mais à contre-c?ur. J?aime trop ce pays. » Les trois jeunes filles, informaticiennes et designers dans une imprimerie de Bagdad, racontent « la peur ».
« Nous ne pouvons plus sortir librement nous promener, ni conduire une voiture ; même aller au marché est devenu dangereux», dit Najwa.
Chaque jour, des femmes sont violées, parfois même violées et enlevées, à Bagdad. Elles ne sont libérées que contre rançon, et leur supplice se prolonge tout au long de leur détention. Il n?existe aucune statistique sérieuse, car les victimes dénoncent rarement leurs agresseurs. Et ceux-ci n?hésitent pas à menacer de tuer quelqu?un de la famille s?ils sont inquiétés.
L?Organisation pour la liberté des femmes en Irak (OFWI, Organization for the Freedom of Women in Iraq), un mouvement féministe lié au Parti communiste ouvrier, estime que « 400 femmes ont été tuées, kidnappées et/ou violées » depuis le mois d?avril.
« Parfois, une femme n?est ?que? violée, puis elle est discrètement tuée par sa famille pour laver ? l?honneur bafoué?, raconte Leila Mohammed, une responsable de l?OFWI. Nous recevons des témoignages terribles. Certaines victimes sont abandonnées nues dans la rue après plusieurs jours de détention. Celles-là ne peuvent plus que vivre recluses, honteuses, muettes. Une jeune femme a été kidnappée dans le salon de coiffure où elle se préparait pour son mariage. »
Leila Mohammed en veut à Saddam Hussein, qui a «officialisé l?oppression et les violences faites aux femmes», et à l?armée des États-Unis, parce que « l?invasion américaine a placé les mollahs sur le devant de la scène ». « La situation des femmes va de mal en pis, ajoute-t-elle. Ce pays a connu en trente ans un retour à l?Antiquité. »
De son côté, Fuha Ahmad feuillette souvent l?album de photographies des années 1960, lorsqu?elle portait une jupe courte et dansait dans les night-clubs.
« Nous vivions comme en Europe. J?allais en vacances d?été seule avec mes enfants à Chypre. À Bagdad, j?allais à la piscine et au cinéma, je jouais au bingo, j?allais dans les dancings. C?était l?âge d?or? C?est ce plouc de Saddam qui a transformé notre société. Lui et sa famille, des gens sans éducation ni culture, ont détruit ce pays. »
Baida, Najwa et Zubaida critiquent « l?Amérique », parce que rien ne semble être fait pour combattre la criminalité, mais elles précisent que « les soldats américains ne doivent surtout pas quitter l?Irak, sinon ce sera un chaos encore pire ».
Zubaida a été attaquée la semaine dernière sur le chemin de l?imprimerie, alors qu?elle traversait la ville dans la voiture d?un ami. « Six hommes, dans deux voitures, ont provoqué une sorte d?accident afin de faire sortir mon ami de notre voiture. Pendant qu?ils discutaient dehors, l?un d?entre eux s?est assis au volant et a voulu nous kidnapper, la voiture et moi. Heureusement, mon ami avait retiré la clé du tableau de bord. Et la police est arrivée. »
Zubaida a caché l?incident à ses parents, qui lui auraient interdit d?aller travailler. Elle n?a mis dans la confidence que son frère aîné, qui lui a acheté un petit revolver qu?elle cache désormais dans son sac à main.
2003 Le Monde ? Rémy OURDAN
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