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Les gardes-côtes submergés

3 octobre 2003, 20:00

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De nombreuses embarcations qui dérivent de la côte Ouest disparaissent en mer. Les gardes-côtes, montrés du doigt, pourraient peut-être bénéficier du savoir-faire des pêcheurs qui ne cherchent qu?à les aider...

Les deux tombes, il faut les chercher attentivement sur la côte Est de Madagascar, à Sainte-Marie plus précisément. Ce sont celles du Mauricien Lecourt et de son fils. Elles racontent un drame déroulé au début des années 50. La pirogue de ces deux malheureux pêcheurs avait dérivé de Rivière-Noire vers Madagascar. Quand l?embarcation avait touché Sainte-Marie, les deux hommes étaient déjà morts de faim et de déshydratation. C?est une histoire qui date d?un temps qu?on croyait à jamais révolu. Aujourd?hui, en effet, il y a les techniques modernes : avions de recherches et vedettes munies de radars, hélicoptères et 19 postes de gardes-côtes autour de l?île, comptant un personnel de 757 hommes.

Mais les choses n?ont pas grandement changé. La plupart de ceux qui se sont retrouvés en difficulté sur la côte Ouest, de Grand-Baie au Morne, ont disparu. En août 1996, Maryline Guero et sa fille Vanessa ont atteint le large du Morne à bord d?un kayak, en partant de l?hôtel Paradis. Elles n?ont jamais été retrouvées. Depuis, la liste s?est allongée, avec deux récentes disparitions, celles d?un jeune Russe et d?un Mauricien.

Du coup, hôteliers, propriétaires de boat house, windsurfers, plaisanciers et pêcheurs s?interrogent sur l?efficacité des secours en mer sur la côte Ouest du pays.

«La côte Ouest est normalement calme, mais le vent vous pousse loin du pays au moment où votre embarcation commence à dériver. Le courant vous mène vers Madagascar (comme le pêcheur Allas qui a eu la chance d?être récupéré par la marine française après 21 jours de dérive, ou alors La Réunion si vous avez de la chance. Sinon, vous dérivez vers les mers du Sud et c?est la mort certaine. Si vous avez un problème sur la côte Est, courant et vent vous poussent normalement vers le lagon», nous explique un spécialiste des marées et des vents.

INDIQUER DES ZONES AU LARGE

Pourquoi les gardes-côtes n?arrivent pas à repérer ou à récupérer les embarcations dérivant de la côte Ouest ? Sont-ils sous-équipés ou sous-entraînés ? Les deux, nous affirme Jean-Pierre Henry, secouriste volontaire, propriétaire de boat house, de catamaran, de bateau de pêche, et qui pratique la pêche au gros de façon professionnelle depuis 1975. Ce vieux loup de mer n?aime pas critiquer les gardes-côtes. Indulgent envers ces hommes qu?il côtoie tous les jours, Jean-Pierre Henry maintient que si le gardes-côtes ne sont pas à la hauteur, ce n?est pas de leur faute.

«Je ne les blâme pas. Il y a de bons éléments parmi eux. Mais ils manquent de formation et au départ ce ne sont pas des hommes de mer. Malheureusement on ne devient pas marin du jour au lendemain. Très peu d?entre eux arrivent à lire la mer et les courants et beaucoup se feraient tuer si on leur demandait de traverser certaines passes de la côte Ouest. Et puis, quand il y a un sauvetage à faire, on voit qu?ils ne parlent pas le même langage que les hommes de mer. Cela crée une incompréhension totale, qui gène les secours» .

La plupart du temps, les gens de mer, pêcheurs artisanaux ou skippers de bateau de pêche au gros, n?utilisent pas de GPS (Global Positioning System). Cet équipement permet de déterminer la position à l?aide des satellites. Mais les hommes de mer de la côte Ouest ont un système de repère qui les permet d?indiquer avec précision certaines zones au large. Ces régions sont appelées, par exemple, Petite Coupée, Grande Coupée, Broussailles, Trois Mamelles etc.

Quand un pêcheur affirme qu?un naufragé se trouve à Petite Coupée, tous les bateaux de pêche au gros et pirogues de la région peuvent ainsi s?y diriger avec précision. En revanche, les gardes-côtes n?y arrivent pas car ils n?ont jamais appris à maîtriser ce langage. La situation devient catastrophique quand les gens de mer essaient d?aider les gardes-côtes dans des opérations de recherche et de sauvetage. D?ailleurs ils ne demandent jamais l?aide des locaux, qui se sont pourtant avérés plus efficaces lors de certaines opérations.

Ainsi, quand Delphine Leguet avait eu un accident de plongée au large du Morne, un bateau du Morne Anglers Club est arrivé sur les lieux trente minutes avant les gardes-côtes.

Malgré cela, ces derniers refusent de demander de l?aide aux bateaux ou aux bâtiments se trouvant dans les parages lors d?accidents ou de disparitions en mer. Le résultat est catastrophique : 100 % d?échecs quand il s?agit de sauver la vie ou de retrouver ceux que le courant emporte de la côte Ouest.

TEMPS DE RÉACTION SURPRENANT

«Il faut que les habitués de la côte, qui y naviguent de père en fils, aient des sessions de travail régulières avec les gardes-côtes. Je ne dis pas qu?on connaît tout. Nous avons certainement des choses à apprendre d?eux. Ils auraient pu aussi appendre de nous qui connaissons le lagon, les passes et la haute mer. Nous aurions ainsi pu mettre sur pied des plans pour mieux coordonner les recherches des volontaires avec les gades-côtes. Ces rencontres aideraient certainement à sauver des vies», nous affirme Jean-Pierre Henry.

Mais jusqu?ici les gardes-côtes ont fait la sourde oreille à ce genre de proposition «Après la disparition de certaines embarcations avec des hommes à bord, nous avions demandé aux gardes-côtes de laisser un bateau muni d?un émetteur dériver à partir de plusieurs points de la côte Ouest sous différents courants et vents pour arriver à dresser des schémas de dérive type, qui seraient d?une grande aide pour les futures recherches. Mais rien n?a été fait», explique Jean-Pierre Henry

Le temps de réaction des gardes-côtes est également surprenant. Récemment, en partant de Rivière-Noire, ils étaient arrivés au Morne une heure après avoir reçu un message de détresse.

Les autorités envisagent de construire un poste de gardes-côtes au Morne car un nombre important de disparus y a été enregistré. Cependant, aucun sauvetage de véliplanchiste ne pourra être possible dans cette zone si les gardes-cotes ne sont pas munis de jet ski, explique Jean-Pierre Henry.

Quant aux pêcheurs de la région, ils ont toujours eu une piètre idée des gardes-côtes et ont toujours fait montre d?un complexe de supériorité vis-à-vis d?eux. En effet, ils ne comprennent pas comment, munis d?équipement dernier cri, ils ne savent pas naviguer dans le lagon ou prendre les passes dangereuses. L?entretien de leur équipement est d?ailleurs pitoyable, tout comme leur performance en ce qu?il s?agit de porter secours ou de protéger les lagons de la pêche sous-marine ou des filets à petites mailles.

Pour protéger ses ministres et les hautes personnalités visitant le pays, le gouvernement a choisi des hommes qui ont eu droit à un entraînement exceptionnel et des équipements, voitures et armes, entretenus par des professionnels. « Le même type d?équipe est aujourd?hui nécessaire pur protéger véliplanchistes, plaisanciers et touristes si le pays veut garder sa réputation de destination de grande classe », explique le directeur d?un hôtel de la côte Ouest.

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Vision nocturne

Le commissaire de police, Ramanooj Goopalsingh estime que les gardes-côtes sont bien équipés et sont en mesure d?accomplir toutes les missions de sauvetage en haute mer comme dans le lagon. Les prochains équipements qui leur seront alloués sont des jumelles pour la vision nocturne.

Les pêcheurs de la côte Ouest rencontrés lors du reportage se sont insurgés contre le fait que rien n?est fait pour baliser les passes par des bouées éclairantes, malgré le gros budget qui est accordé aux gardes-côtes. Ces derniers se prélassent sous les cocotiers la plupart du temps. «Si vous rentrez tard le soir, c?est un calvaire, surtout par mauvais temps, pour négocier votre entrée dans la passe. C?est un miracle que personne ne soit mort jusqu?ici. Le commissaire de police, responsable des gardes-côtes devrait faire baliser les passes avec des nouées éclairantes», affirme un pêcheur du Morne.

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Scandale : le Canal 16 ne répond pas

Scandaleux. Le Canal 16, utilisé internationalement pour des appels de détresse ne répond jamais. Appelez les gardes-côtes sur ce canal et vous êtes assuré de ne recevoir aucune réponse. C?est ce qu?affirme d?ailleurs un plaisancier qui maintient que c?est le cas depuis quelques années.

L?express a donc fait un essai hier et, témoin à l?appui, a appelé les gardes-côtes sur le canal 16 de 7 heures à 7 h 15. Aucune réponse. Les appels sont partis de la radio VHF du Morne Anglers Club et auraient dû être captés facilement par les postes de Rivière-Noire et de Tamarin ou alors au QG des gardes-cotes aux Salines. Si personne ne répond, c?est qu?aucune radio de la Coast Guard n?est branchée sur le canal 16 pour capter les appels de secours.

Lors de la disparition de Allas et de son compagnon, les autorités avaient déclaré que s?ils avaient eu une radio à bord, ils auraient pu être sauvés. Ce n?est pas si sûr.

Hier, les gardes-côtes, la Port-Louis Harbour Radio et la Mauritius Radio se renvoyaient la balle, chacune rendant l?autre responsable du fait que les appels de détresse lancés du Morne Anglers Club n?aient reçu aucune réponse.

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