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Les espaces colorés d?Alix le Juge
Il y a 18 mois, Alix le Juge, exposant à l?Hôtel de Ville de Curepipe (voir l?express du 16 mai 2004), faisait savoir qu?elle possède le talent artistique pour dépasser le figuratif et donner une dimension sur-réelle à sa vision des êtres humains et des choses qui l?entourent. Elle exposait alors des êtres humains, bien en chair, mais animés d?une espérance d?une destinée plus belle. Nous nous plaisions déjà à souligner le hiératisme de ses visages humains.
Lors de sa précédente exposition, le peintre cédait à la tentation d?exposer côte à côte des ?uvres figuratives à d?autres plus expressionnistes. Ces juxtapositions permettaient des préférences qui, bien malgré elles, peuvent être interprétées comme des critiques des ?uvres plaisant moins à tel ou tel visiteur. Sa présente exposition à l?Alliance française, à Bell-Village (jusqu?au mercredi 30 novembre) ne permet plus ces échappatoires. On aime ou on n?aime pas. Il n?y a pas de milieu encore que l?on puisse arguer que ces séries de visages humains ne parviennent pas à s?élever au degré d?expressionnisme de son statuaire humain et de ses études d?espaces colorés.
Dans celles-ci, Alix le Juge se livre à une véritable décomposition colorée de ce qu?elle voit. Mais que voit-elle ? Cela peut être aussi bien un paysage agricole avec des champs le fracturant en autant de parcelles pas forcément rectangulaires. Cela peut aussi être les mille facettes d?une pierre précieuse. Une topaze ou une émeraude alors, compte tenu des teintes dominantes choisies. Alix le Juge nous rappelle cette vérité : tout est art à qui sait regarder.
Il pleut. Les phares de la voiture qui vous suit, irradient les gouttelettes de pluie se déposant sur votre pare-brise arrière. Elles se mettent à briller comme des centaines de milliers de lampes de Divali, comme un coffret de diamants et de pierres précieuses.
Un esthétisme à l?état pur
On s?éloigne d?un feu rouge, elles deviennent les coquelicots d?un tableau de Sisley. Vous brandissez une bouteille de brandy ou de cognac en direction d?une source lumineuse et il vous appartient d?apprécier la décomposition des différents reflets allant de l?ocre à l?or le plus éblouissant. Vous n?êtes déjà pas loin d?un des chefs-d??uvre d?Alix le Juge, décomposant ce qu?elle voit devant elle ou en elle-même et qu?elle transpose ensuite sur sa toile à grands coups de pinceau.
La végétation est verte et la terre ocre. Mais de quel vert, de quel ocre parlons-nous ? Ces couleurs aux mêmes teintes et tonalité peuvent se multiplier à l?infini. Leur juxtaposition élargit les possibilités de complémentarité car chaque nuance modifie l?intensité de la teinte qu?elle côtoie.
L?absence de tout repère figuratif ajoute de l?intensité à un esthétisme à l?état pur. On ne sait pas ce que c?est mais c?est beau à ravir et cela doit nous suffir. Alix le Juge nous offre des toiles qui sont autant d?invitation au rêve. Aujourd?hui, nous y voyons un panorama et, demain, le jeu des teintes nuancées sur la peau de cette mangue qu?un Paul Cézanne n?a peut-être jamais vu, pour notre plus grand malheur, privant du même coup l?humanité du plaisir d?admirer une Dauphinée ou une Maison Rouge croquée par l?adorateur de la Montagne Sainte-Victoire.
S?il faut chercher des influences à la démarche d?Alix le Juge, on peut d?abord écarter les maîtres ayant trop privilégié le figuratif ou le polychrome, à l?instar de Pierre Bonnard, d?Albert Marquet, pour le premier, de Jean Bazaine et Richard-Paul Lohse pour le second. On la sent plus proche de la peinture monochrome d?un Willen de Konning. En revanche, on retrouve déjà et plus aisément cet effort de décomposition de l?objet vu, pour ne retenir que l?architecture des teintes colorées juxtaposées, dans les toiles les plus futuristes de William Turner et de Jean-François Millet ou encore dans l?ultra-impressionisme de Cézanne et des Nymphéas de Claude Manet. Ils nous apprennent que la manière de peindre l?emporte sur le sujet choisi. On se rapproche ici de la peinture à l?état pur.
Alix le Juge nous fait aussi penser au cubisme naissant de George Braque et de Pablo Picasso. Par la suite, un semi-figuratif et une décomposition des formes prennent le dessus chez ces deux peintres. La ressemblance s?intensifie du côté de chez Klee, juxtaposant des taches monochromes ou presque mais aux tonalités différentes pour réussir un délicieux patchwork. Mais la juxtaposition décomposée d?Alix le Juge évoque plutôt des toiles paysagistes et s?éloigne, par conséquent, d?un cubisme par trop géométrique et d?une peinture trop dessinée. En cherchant bien, on retrouve chez Alix le Juge les volontés d?un Vuillard, d?un Poliakoff, d?un Nicolas de Staël, d?un Andy Warhol, de laisser aux teintes colorées le soin de s?opposer mutuellement pour édifier ensemble de véritables chefs d??uvre.
L?effort de décomposition n?exprime cependant pas l?aspect sculptural de la manière de peindre d?Alix le Juge surtout quand elle cherche à percer le mystère de tout être humain. En superposant les touches de couleur, elle brise la simplicité de l?aplat et parvient à donner une intensité sculpturale à sa peinture. Ces visages d?homme sont défigurés pour leur permettre de nous crucifier du regard. Force nous est d?admettre qu?ils sont plus vivants que nous car la vie, la fierté d?être brillent dans leur regard de flamme.
Des êtres éclatant de vie et de mystère
Ce sont dans ces groupes d?hommes aux formes confondues qu?Alix le Juge sublime le mieux sa peinture-sculpture. Il nous faut alors quitter nos repères picturaux, pour aller chercher du côté de Rodin ce plaisir de malaxer la matière jusqu?à ce qu?elle devienne formes humaines mais vivantes, animées, douées d?une vie dont nous ne serons que les simples spectateurs.
Amateurs de Beaux-Arts, nous avons jusqu?à mercredi pour admirer, à l?Alliance française les toiles pas sages d?Alix le Juge, pour nous remplir les yeux, la mémoire et l?imagination des métamorphoses dont est capable cette artiste, pouvant inventer à loisir un champ artistique ou créer des êtres éclatant de vie et de mystère. Et contemplons ses Espaces, ses Régates, son C?est beau une ville, la nuit et surtout son Au bout de la nuit, un continent que nous ne pouvons effacer de notre mémoire, comme on ne peut oublier Les esclaves d?un certain Rubens.
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