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Les effets pervers de la criminalisation
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Les effets pervers de la criminalisation
La lutte, souvent démagogique, contre « le plus vieux métier du monde », offre un débat récurrent dans les démocraties. En voulant nettoyer nos trottoirs, la nouvelle loi risque de souiller les arrière-cours et de plonger la prostituée des rues dans les égouts de notre société.
Elles sont femmes avant d’être prostituées. Ce sont les travailleuses du sexe. Victimes ou consentantes, c’est ainsi que la société doit les définir afin de respecter leurs droits élémentaires.
C’est, en tout cas, la revendication du plus grand nombre d’entre elles dans le monde. En les étiquetant « pros-tituées », on les criminalise, à moins de reconnaître leur activité comme un métier à part entière. Ce n’est pas la direction prise par le parquet mauricien qui propose une loi abolitionniste et répressive pour les putains et leurs clients.
Le ministère de la Femme, en proposant d’abroger l’article 253 du Code pénal, souhaite transformer les « travailleuses du sexe » en « prostituées » passibles de lourdes peines : huit ans de prison et Rs 100 000 d’amende. Il serait surprenant – l’expérience des démocraties étrangères le prouve – de voir de telles peines appliquées dans un pays qui respecte les droits de l’homme et donc ceux de la femme.
Ce faisant, la ministre Arianne Navarre-Marie, en voulant préserver la dignité de la femme, risque de voir les effets pervers de la criminalisation marginaliser un peu plus les prostituées et les rendre plus vulnérables aux proxénètes, aux abus des policiers, à la violence et au sida.
De son côté, Me Pramila Patten, conseillère juridique du ministère, approuve la dureté des sanctions contre les clients, mais les réprouve concernant les filles de joie, qu’elle considère comme des victimes. Dans cette logique, elle souhaite que le délit soit plus clairement défini et englobe toutes les formes de services sexuels : dans la rue, dans les campements et les bordels ou autres clubs privés déguisés.
Cette position se rapproche plus des revendications des associations de travailleuses du sexe, notamment au Canada, en France et en Inde. Mais aucune de ces deux options ne semble tenir compte de l’avis des principales concernées.
On s’éloigne singulièrement de la direction prise dans les grandes démocraties par les groupes de prostituées qui réclament des droits égaux pour toutes les femmes. Le débat, virulent partout, entre les féministes et les gouvernements, ne peut se faire sans celles qui vendent leurs charmes. On ne peut justifier une volonté de les « sauver » en les laissant à l’écart et en les considérant comme incapables de libre arbitre. Bien que louable, la vision de Me Patten reste réductrice : « La prostitution est un esclavage et permet à une certaine catégorie de la population d’acheter une autre à sa convenance, en dépit de toutes les législations (…) C’est ce qui me mène à être opposée à la légalisation de la prostitution… »
Cette déshumanisation n’est-elle pas aussi vécue comme telle par les classes défavorisées, par les esclaves des temps modernes ? Certes, la qualité de victime convient aux prostituées lorsqu’elles sont forcées ou « entraînées » ou lorsque la misère, la drogue, les poussent à se vendre. Mais le débat moralisateur n’intègre pas leur volonté. Pour ce faire, il serait logique que la loi commence par s’attaquer à toutes les formes de proxénétisme, le véritable fléau.
Réprimer le client n’a jamais permis d’éradiquer la prostitution. Au Québec, le Conseil permanent de la jeunesse a rendu public, en avril 2004, un rapport visant l’amélioration de l’accès, pour les filles de joie, aux services sociaux et de santé : « Décriminaliser les activités de la personne prostituée tout en criminalisant le client ne permet pas davantage de sécuriser les pratiques de prostitution de la rue. Afin de protéger ses revenus, la prostituée a intérêt à s’assurer que le client n’est pas incriminé et elle privilégie des pratiques clandestines bien souvent risquées. »
Bien installée chez nous, la prostitution peut devenir gênante pour la réputation de l’île. Notre tourisme de luxe se passerait volontiers d’une image de « destination sexe ». Il suffit de lire la presse de ces dernières années pour réaliser l’étendue du problème : « Maison close à Ste-Croix », « 2 600 mineurs se prostituent à Maurice », « Démantèlement d’un réseau », « Une machiniste chinoise incite deux ouvrières à la débauche », « Viol d’une prostituée à Grand-Baie », « Une mère prostitue ses filles », « Les bordels déguisés en salons de massage »… Si les autorités ne déclarent pas la guerre à la source du mal, comment espèrent-elles dépasser le stade théorique de la loi ?
Une législation abolitionniste donne l’impression que le gouvernement va nettoyer les rues. Elle rassure le puritain et la société bien pensante, donne bonne conscience au gouvernement et montre patte blanche au niveau international, mais est-elle réaliste ? Pas vraiment, si le problème se déplace vers les campements, dans les agences d’escort girls ou dans certaines boîtes de nuit qui tolèrent le racolage avec l’indulgence ou la cécité des autorités.
<B>La concurrence déloyale de l’Europe de l’Est</B>
L’exemple de la France est frappant. La fermeture des maisons closes a jeté les putains dans la rue et les a livrées aux « maquereaux », aux abus policiers et aux criminels. Elles n’ont eu de cesse depuis de revendiquer leurs droits.
En vain, elles se battent à présent contre la concurrence déloyale de l’Europe de l’Est qui produit chaque jour son lot de « viande fraîche bon marché ». Ulla, célèbre prostituée qui a défrayé la chronique dans les années 1970 en organisant une grève des prostituées dans une église lyonnaise, n’a jamais voulu avouer à l’époque qu’elle avait un « souteneur » ; par peur d’être exécutée. C’était le tarif. Il n’a pas changé depuis…
Au Canada, le fait « d’offrir des services sexuels en échange d’argent » n’est pas illégal. Or, des femmes députées, des responsables de parti ou d’association comme Stella se battent pour que les prostituées soient reconnues par la société. Elles admettent que la prostitution est une forme de violence envers la femme, mais elles opposent, à l’abolitionnisme qui déplace le problème, un système en trois phases.
Tout d’abord la décriminalisation, qui retire du Code pénal les articles concernant le travail du sexe afin de protéger les femmes contre l’emprisonnement et la violence ; la déjudiciarisation, où l’État impose à la police de ne pas harceler ces « travailleuses » ; la légalisation, proposée comme une réglementation, où les prostituées sont enregistrées et contrôlées par les autorités.
C’est une option qui n’est pas envisagée ici, probablement parce qu’elle n’est pas politiquement correcte, et parce qu’elle n’arrange pas la cause féministe. Pour rendre aux femmes leur dignité, la loi peut commencer par en garantir un minimum à celles qui sont dans la rue…
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