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Les dividendes monétaires
<B>Par Eric NG PING CHEUN</B>
C?est le premier grand test de Rundheersing Bheenick en tant que gouverneur de la Banque de Maurice (BoM) au plan de la politique monétaire. Depuis qu?il est à la tête de la banque centrale, l?institution a retrouvé une certaine crédibilité qu?elle avait perdue suite à la dégringolade de la roupie au second semestre de 2006. On voit mal le tout nouveau gouverneur changer de politique pour entacher cette crédibilité à peine une année après. On se souvient du contexte dans lequel ses deux prédécesseurs avaient rendu leur tablier : dès lors que les opérateurs croyaient à une dépréciation continue de la roupie, toute politique monétaire devenait inopérante.
En ce début d?année, les deux premières interventions de la BoM sur le marché des changes ont déjà modifié la perception des cambistes dans le sens d?un retour à la dépréciation de la roupie. C?est ce qui expliquerait qu?après deux achats de six millions et de13 millions de dollars, la BoM n?épongea que deux millions de dollars à sa troisième intervention.
Dans un contexte où le pouvoir d?achat des Mauriciens a été écorné par une inflation cumulative de 18,5 % ces deux dernières années, c?est sans aucune décence que les exportateurs textiles appellent ouvertement à une dépréciation de la roupie. Soit ils n?ont pas le sens de la communication, soit ils ne se soucient guère de ternir leur image auprès de la population. Rien d?étonnant que les gens ne veulent pas travailler pour eux ou être productifs à l?usine.
A lire le communiqué du 11 janvier de la BoM, on peut croire que le gouverneur est resté ferme devant les représentants de la Mauritius Export Association. Ainsi, ?it was re-emphasised that the policy of the Bank is not to have any exchange rate target but let exchange rates reflect the interplay of market forces and economic fundamentals.? N?empêche que, le même jour, le dollar gagnait dix sous alors qu?il aurait dû se replier contre la roupie après le signal envoyé par le président de la Fed sur une baisse imminente du taux américain...
Pour que sa politique demeure crédible, une banque centrale doit s?élever au-dessus de tous les groupes de pression. Mais le fait que la BoM ait accepté de rencontrer régulièrement les industriels textiles pour discuter de la tenue de la roupie est une indication qu?elle pourrait influencer le taux de change. S?il s?avère que notre politique monétaire est dictée par un lobby distinct, cela posera un sérieux problème démocratique. La vigilance est de mise.
Mais où sont les associations de consommateurs ? N?ont-elles qu?un rôle protestataire ? Quand la roupie flanche, elles tirent la sonnette d?alarme. Lorsque la roupie se raffermit, elles restent étrangement silencieuses devant l?agitation du lobby industriel.
Entre les exportateurs et les consommateurs, le gouverneur Bheenick a l?art oratoire pour sortir du dilemme de la roupie. Mais l?économiste Bheenick connaît le trilemme de politique macroéconomique (Impossible Trinity), à savoir qu?il n?est possible de choisir que deux de ces trois options : 1) la liberté des mouvements de capitaux, 2) une politique monétaire indépendante, et 3) la fixité du taux de change.
Ayant enlevé le contrôle des capitaux et accordé à la BoM le droit de fixer le taux d?intérêt intérieur, notre pays a opté pour le régime de flottement indépendant des changes : la valeur de change est déterminée par le marché, toute intervention sur le marché des changes étant plus destinée à modérer les fluctuations brusques qu?à cibler un niveau de change particulier. La BoM n?a pas pour fonction de faire apprécier ou de faire déprécier la roupie, mais de gérer la demande de monnaie suivant la croissance de l?économie.
Or notre économie a quitté la phase de «reprise» amorcée en 2006, étant aujourd?hui en pleine croissance : le produit intérieur brut (PIB) progressera de plus de 5 % pour la troisième année consécutive. Le secteur privé investit massivement, exporte des biens et des services à un rythme soutenu, crée des milliers d?emplois et attire des capitaux étrangers. Cela fouette l?optimisme : dans le présent baromètre, quatre analystes sur cinq sont optimistes sur nos perspectives économiques sur un an.
M. Bheenick tient à faire son travail selon la loi gouvernant la BoM. Chez un régulateur, ce côté légaliste a une importance légitime. Le communiqué de la BoM précise que ?the Bank remains committed to price stability as well as to orderly and balanced economic development in the context of rising global commodity prices.? La politique monétaire vise à combattre l?inflation et à promouvoir la croissance globale, et non à favoriser une industrie spécifique.
Il n?y a pas lieu d?accorder une subvention monétaire à un secteur textile qui ne contribue que 6,8 % du PIB, connaît une croissance réelle de 10 % en 2007 et paie ses importations de machines et de matières premières en dollars dévalués. Une telle subvention ne se fait pas seulement au détriment des consommateurs, mais aussi sur le dos des contribuables.
En achetant des devises, la BoM a injecté des roupies dans le système bancaire. Afin d?éviter des pressions inflationnistes, elle a stérilisé cette création monétaire en émettant des BoM Bills pour une valeur de Rs 4,1 milliards depuis la mi-novembre. On se rappelle que la BoM avait fait la même chose en 2003-04, avec pour résultat que le financement des BoM Bills lui coûta Rs 868 millions et lui fit subir une perte opérationnelle de Rs 378 millions. La BoM n?avait pas pu donner des dividendes au gouvernement.
La population veut récolter les dividendes de la croissance. Le gouvernement doit bien savoir que, pour se transformer en dividendes politiques, les dividendes économiques doivent d?abord se traduire en dividendes monétaires.
(www.pluriconseil.com)
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