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Les dessous d?un complot avorté
Voté en 2002, le Prevention of Terrorism Act (PoTA) n?avait encore jamais servi. Jusqu?à ce que la police décide d?arrêter Iqbal Ghani en vertu de celui-ci cette semaine. La police a pris grand soin de ne rien révéler des raisons qui ont motivé son arrestation. Mais notre enquête, menée auprès des services de renseignements et de leurs informateurs, tend à indiquer que c?est un début de complot visant de hautes personnalités que la police vient de tuer dans l??uf.
Tout commence après la manifestation du mardi 10 avril devant le Parlement autour de l?utilisation des haut-parleurs. Malgré l?interdiction de manifester devant le Parlement, alors que siège l?Assemblée nationale et malgré les unités de police postées pour dissuader toute tentative de rassemblements, plusieurs centaines de personnes se sont massées sur la Place d?Armes.
Bravant les poursuites éventuelles, un certain Iqbal Ghani, au casier judiciaire chargé (voir hors-texte) sort du lot, affichant fièrement un drapeau et arborant des slogans hostiles à l?encontre de plusieurs personnalités.
<B>« In arriv ler pou pran zarm »
Un peu plus tard ce jour-là, la rumeur concernant la tenue d?une réunion à la suite des événements de la journée se répand à Plaine-Verte. Seul problème, les invitations sont délivrées au compte-gouttes. Les organisateurs ne souhaitent pas que leurs propos soient entendus par d?éventuels « indésirables ». Seule une trentaine de personnes est conviée à cette réunion organisée au rez-de-chaussée d?une maison située dans une rue très fréquentée de Plaine-Verte. L?entrée est filtrée.
L?organisation de cette réunion suscite la curiosité d?un dignitaire religieux de la localité. Il décide de s?y rendre et parvient à se faire admettre malgré le filtrage.
Ce qu?il entend l?inquiète. « Inn arriv ler pou pran zarm », auraient proféré les animateurs de cette réunion.
La tension est palpable. Les menaces, à peine voilées. Et pour cause, les animateurs désignent peu après des cibles qui seraient à la source de leur colère : Me Gavin Glover, le juge Lam Shang Leen, le vice-Premier ministre, Rashid Beebeejaun et le Premier ministre, Navin Ramgoolam. La réunion prendra fin à la tombée de la nuit. L?assistance se disperse discrètement, alors que les organisateurs se concertent à l?intérieur de la maison.
Iqbal Ghani, affirme ce religieux, y aurait été présent et aurait pris la parole à de nombreuses reprises pour exprimer son point de vue. Sa présence est jugée d?autant plus inquiétante qu?il aurait également tenu une première réunion dans la région avant la manifestation de mardi où il aurait dit que « disan pu couler divan parleman ».
<B>Un rapport du NSS soumis</B>
Les propos tenus lors de cette réunion restreinte troublent le dignitaire religieux. Il craint une éventuelle mise à exécution des menaces et n?ose en parler à quiconque. Ce n?est que le lendemain, soit mercredi matin, qu?il sortira de son mutisme en se confiant à une personnalité de la capitale. Il est peu avant midi lorsqu?il se rend au bureau de celui-ci. « Ban là ti pe fer ban move plan », lâche-t-il, consterné, après avoir brièvement relaté les événements de la veille à son interlocuteur.
Pour illustrer la véracité de ses dires, il accepte de fournir des renseignements, mais refuse catégoriquement de donner l?identité des organisateurs, craignant des représailles. « Ou enn gran dimoun ou, aster la ale fer ou lenket », dit-il avant de s?enfermer à nouveau dans son silence. L?insistance du confident n?y fera rien. L?homme n?en dira pas plus.
Les bribes d?informations qu?il a recueillies sont suffisamment précises pour que la menace soit prise au sérieux. « Les informations qui m?ont été fournies étaient assez précises pour laisser penser que la menace devait être prise au sérieux. J?ai donc décidé d?en référer aux autorités concernées », nous explique-t-il, sous le couvert de l?anonymat. Et d?ajouter qu?un officier du National Security Service (NSS) a été dépêché auprès de lui pour recueillir ces informations. De là, une enquête discrète est initiée le jour même pour corroborer les dires du dignitaire religieux.
La vérification des informations données par le religieux ne durera pas longtemps. Des individus auraient bien comploté pour se débarrasser de quatre personnalités de la politique et du judiciaire. Un rapport, qui contient les premières conclusions de l?enquête du NSS, est soumis dans la journée de jeudi au plus haut échelon de l?État. La menace est jugée sérieuse. Une réunion d?urgence est aussitôt organisée pour décider des mesures à prendre, d?autant plus que la tenue d?une manifestation dans l?après-midi de vendredi semble se préciser.
Les consignes sont on ne peut plus claires : Interdire aux manifestants l?accès au bureau du Premier ministre et à l?hôtel du gouvernement, quitte à faire usage de la force ultime en cas de débordements.
Ayant appris que certains des manifestants pourraient être armés, les Casernes centrales ne veulent prendre aucun risque. Décision est prise de placer des tireurs d?élite sur plusieurs bâtiments qui surplombent le site sensible. Au cas où?
<B>Une liste de huit personnes dressée</B>
Le vendredi matin, plusieurs centaines d?officiers de police, issus de la Special Supporting Unit, de la Special Mobile Force et du Groupement d?intervention de la police mauricienne, entre autres, ainsi qu?une douzaine de véhicules blindés sont mobilisées pour parer à toute éventualité. Des instructions leur sont données afin de faire place nette. Des barrières métalliques sont ainsi placées sur tous les accès menant au bureau du Premier ministre ainsi qu?à l?hôtel du gouvernement. Le déploiement de force est impressionnant. Personne n?est autorisé à pénétrer à l?intérieur du périmètre de sécurité.
Des policiers sont dépêchés auprès des commerces situés aux alentours pour les convaincre de fermer leurs portes pour cause de débordement. D?autres, prudents, ont pris les devants et ont renvoyé leurs employés chez eux un peu plus tôt. Une institution bancaire, située non loin de la Place d?Armes, refuse cependant d?interrompre ses activités. Il faudra l?intervention d?un haut gradé de la police pour convaincre le directeur de l?établissement de se soumettre à cette instruction. Les employés sont priés de quitter les locaux dans les plus brefs délais.
Devant une telle démonstration de force, la confrontation n?aura finalement pas lieu, malgré des tentatives de provocation. Ce qui devait être à l?origine une manifestation, se transforme en « marche de la victoire ». Toutefois, des informations faisant état de la présence possible d?armes à feu parmi les manifestants qui se déversent devant la municipalité, poussent les policiers dépêchés sur place à resserrer les rangs.
Le maulana Hassen Haroon expliquera plus tard : « Quand j?ai appris que certains avaient des armes, cela m?a inquiété. J?ai préféré rebrousser chemin et remonter par la rue Arsenal, craignant des dérapages. Certains, qui étaient derrière moi, ont compris et ont suivi mes instructions. D?autres, devant, qui n?étaient pas des nôtres, ont continué la marche. Un contrôle à 100 % d?une foule, dans ce genre de manifestation est impossible. »
Les officiers chargés de la sécurité du Premier ministre, qui se trouvent au bâtiment du Trésor, se tiennent au courant de l?évolution de la situation. « Le Premier ministre se trouvait, au cours de ces événements, dans son bureau et vaquait à ses occupations. Toutefois, en cas de dérapages, des procédures prévoient son évacuation », nous explique-t-on du côté des Casernes centrales.
La manifestation, bien que quelque peu mouvementée, reste sous contrôle. L?important déploiement des forces de l?ordre a sans doute eu raison de la détermination de ceux qui auraient comploté lors de la réunion qui s?est tenue trois jours plus tôt. L?ordre est donné de tenter d?identifier ceux qui y auraient assisté. Munis de leurs appareils photos, les photographes de la police mitraillent la foule. « Nos informateurs, qui ont assisté à cette réunion, nous diront s?ils reconnaissent des visages parmi les manifestants », laisse entendre un officier de terrain du NSS.
C?est ainsi qu?une liste de huit personnes, dont deux fraîchement sorties de prison, aurait été dressée par les forces de l?ordre. « Nous menons notre enquête pour les retrouver et les arrêter », lâche cette même source.
Nous avons appris hier, qu?après l?arrestation de Raffick Goolfee, ce dernier aurait été interrogé par le Central Criminal Investigation Department à propos des personnes présentes lors de la manifestation de mardi. Agrandisse-ment de photos prises par les photographes de la police à l?appui, les enquêteurs lui ont ainsi montré que certains manifestants, le visage encagoulé, étaient munis d?armes à feu.
C?est non seulement à cause de sa participation à cette manifestation, mais surtout pour tenter d?identifier ces individus armés que Raffick Goolfee aurait été arrêté en vigueur du People Gathering Act. Pris d?un malaise aux petites heures du matin hier, ce dernier a été transféré à l?hôpital de Rose-Belle sous bonne garde policière.
<B> « Isoler » Iqbal Ghani</B>
L?arrestation d?Iqbal Ghani, apprend-on par ailleurs du côté des services de renseignements de la police, aurait été rendue nécessaire pour l?« isoler » et paralyser le « noyau » qui aurait pris la parole lors de la réunion de mardi après-midi et ceux qui auraient proféré des menaces contre quatre personnalités politiques et judiciaires. « Étant donné ses antécédents, nous ne voulions prendre aucun risque », nous confiera-t-on plus tard.
Nous avons cherché confirmation au plus haut échelon de la police. Prévenu sur les informations que nous détenons, on accepte immédiatement de nous recevoir. Mais notre interlocuteur éludera nos questions, se bornant à la présence de « rumeurs » et de « spéculations ».
Quoi qu?il en soit, nous ne saurons peut-être jamais si ces menaces auraient été mises à exécution. Ce qui est sûr par contre, c?est que la police s?est dotée des moyens nécessaires pour éviter qu?elles le soient.
<B>PoTA, une loi d?exception</B>
Le Prevention of Terrorism Act (PoTA) voté en 2002 est une loi lourde en histoire, même si cette semaine a vu sa première application. Car à l?époque, c?est à cause du refus du président de la République d?alors, Cassam Uteem, de ratifier cette loi, que ce dernier avait démissionné. La loi, qui fut votée par l?Assemblée nationale, définit un acte de terrorisme comme toute action « qui peut endommager un pays ou une organisation internationale » et qui a pour intention « d?intimider une population » ou « d?obliger un gouvernement [?] à faire quelque chose ou à l?en empêcher ».
Le PoTA prévoit aussi que toute personne « qui commet ou qui menace de commettre une action en préparation ou en continuation d?un acte de terrorisme » sera coupable d?un délit. Devant les critiques de divers bords sur l?abus éventuel de la première application de cette loi, le Premier ministre Navin Ramgoolam a déclaré, hier à Providence : « Je ne sais pas sur quelles bases cette loi a été utilisée. Croyez-vous qu?en tant que Premier ministre, je puisse intervenir auprès du commissaire de police pour dicter qui doit être poursuivi sous le PoTA ou le People Gathering Act ? Les personnes qui pensent ainsi n?ont rien compris sur le PoTA, même si elles étaient à l?origine de cette loi. »
<B>Qui est Iqbal Ghani ? </B>
Il sera connu comme la première personne à avoir été arrêtée en vertu du Prevention of Terrorism Act. Mais le nom d?Iqbal Ghani est aussi associé à d?autres événements dans le passé, notamment un attentat sur la personne du Premier ministre d?alors, sir Anerood Jugnauth, en 1989, à l?aide d?un rasoir. Sir Anerood Jugnauth doit son salut à un câble de la Mauritius Broadcasting Corporation qui a fait trébucher Iqbal Ghani. Il avait alors été trouvé coupable de tentative d?assassinat et avait écopé d?une peine de quatre ans de prison. Depuis, il s?est fait discret.
Un de ses proches raconte que « pendant 18 ans, il est resté une personne calme. Durant ces années, il a consacré son temps au Ghoon ». Car Iqbal Ghani, aujourd?hui âgé de 41 ans, est aussi le leader d?un groupe, Yamse 786 (ou Tazia 786) qui commémore la mort des deux petits-fils du prophète Mohammed pendant la guerre sainte, en s?infligeant les blessures et supplices qu?ils auraient subis alors. Habitant la rue Volcy Pougnet, à Port-Louis, Iqbal Ghani se rendait souvent au centre de son groupe, son Garda, à la rue Madras, à Plaine-Verte.
Mais pour certains l?ayant côtoyé à Plaine-Verte, Iqbal Ghani serait une personne « imprévisible et naïve ». Les événements ayant suivi le jugement de la Cour suprême contre l?utilisation des haut-parleurs d?une mosquée à Quatre-Bornes l?ont tout à coup rapproché d?un groupe actif à Plaine-Verte. Ce groupe comprendrait, entre autres, des membres du Hizbullah. Raffick Goolfee déclare au sujet de ce rapprochement que « le Tazia 786 et le Hizbullah n?avaient aucune connexion avant cette affaire d?Azaan. Et malgré cela, lors de la première manifestation du 10 avril, les membres du Hizbullah avaient insulté Iqbal Ghani ».
Toutefois, pour d?autres gens qui ont connu ce personnage, il n?est finalement qu?une personne « naïve et influençable qui s?est laissé entraîner dans une histoire qu?il ne maîtrise plus ». Mais tous concèdent qu?Iqbal Ghani est quelqu?un qui croit fermement en ses convictions, et comme il a l?habitude de le dire à qui veut l?entendre, s?il a quelque chose en tête, rien ne l?empêchera de le réaliser.
<B>Raouf Gulbul, avocat :
« Iqbal Ghani est traité comme un terroriste » </B>
Sollicité pour un commentaire, Me Raouf Gulbul, l?avocat d?Iqbal Ghani, affirme ne pas être en présence de « nouvelles preuves à verser au dossier qui pourraient justifier une charge de terrorisme en vertu de PoTA ». « J?ai fait une motion à la cour et j?attends sa décision. La police devrait consulter d?abord le Directeur des poursuites publiques (DPP) avant de loger une poursuite sous la section 29 sous-section 1 du PoTA. Il faut qu?elle agisse selon les directives du DPP. La représentante du Parquet a déclaré que le DPP n?a pas été consulté avant que la police ne procède aux arrestations. Cette action est illégale et contraire à la loi et aussi à toutes les stipulations de l?article 29 du PoTA. Ma deuxième motion avait trait au PoTA. En effet sous le PoTA, aucun suspect ne peut être libéré sous caution. Cela est va à l?encontre du chapitre 1 de la Constitution. C?est au judiciaire de décider si un suspect doit être relâché sous caution ou non. La décision de la liberté du citoyen est une affaire du judiciaire et pas de l?exécutif. C?est un abus de la police d?arrêter quelqu?un qui, au pis aller, était un manifestant comme tant d?autres. Iqbal Ghani est traité comme un terroriste. Si on suit la logique de la police, les travailleurs qui manifestent, les étudiants et autres organisations qui entendent manifester, sont des terroristes. Le commissaire de police n?a pas agi selon les dispositions de la loi. Il a procédé de manière irresponsable et cela a des conséquences néfastes sur le plan local et international. J?ai peine à comprendre sa logique. Alors que Raffick Goolfee est poursuivi sous le Public Gathering Act, mon client Iqbal Ghani l?est, lui, sous le PoTA. Cela est discriminatoire. »
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