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Les cent tableaux du vieux moulin Victoria

28 août 2004, 20:00

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Il était une fois? Pardon ! Il est une foi, un vieux moulin, une sucrerie désaffectée, ignorée, méprisée, abandonnée, par une industrie, prouvant, chaque jour davantage, qu?on ne peut avoir à la fois le sucre et les idées, le sucre et l?imagination fertile, celle qui fait des miracles, celle qui crée des chef-d??uvre à partir de la pierre délaissée par les constructeurs et dont l?artiste fait la clef de voûte de son ?uvre.

Ce magicien se nomme Jocelyn Gonzalès, Mauricien de c?ur, et, exception qui confirme la règle, Mauricien par naturalisation. Il découvre l?île Maurice, sans doute par le biais de responsabilités hôtelières. Il choisit d?en faire sa patrie d?adoption. Nous devons lui en être gré car il nous rend au centuple, sinon davantage, la naturalisation administrative qu?on lui consent.

Il réussit là où nous échouons depuis un siècle et demi. À savoir, transformer d?un coup de baguette magique, nos sucreries désaffectées, ou plus exactement ce qu?il en reste, en des temples culturels, en des hauts lieux de culture, en des lieux de culture spirituelle.

Des vestiges inestimables

La pierre, que des générations de constructeurs locaux, tant du secteur privé d?imagination que de celui de la routine publique, ont dédaignée, s?appelle aujourd?hui, en l?occurrence, Victoria 1840.

L?inestimable historien des domaines sucriers de Maurice, Guy Rouillard, nous révèle que cette sucrerie est construite par des frères Montocchio, ayant fait l?acquisition de 200 arpents à Trou-d?Eau-Douce. En 1842, Lise Sévène démonte la sucrerie pour la remonter à la Belle-Étoile. Elle est reconstruite peu après.

En 1851, on l?a munie de deux moulins à vapeur. Elle est de nouveau démolie en 1879 et on abandonne la culture de la canne. Vers 1936, on morcelle les terres de la propriété, aussi connue comme La Petite Victoria pour la différencier de la Queen (Victoria), belle sucrerie située entre Bramsthan et Bonne-Mère et qui fusionne avec FUEL S.E. en 1948.

Outre Alfred, Frédéric, Henry, Amédée et James Montocchio, la Petite Victoria a pour propriétaires successifs Adolphe Jamin, Charles Julien Peyrébère (possible propriétaire d?un certain Moulin-Cassé du même nom), John Clifford (à distinguer d?un regretté enseignant et syndicaliste bien connu et fort apprécié), Amourdon Pierre Arlanda (1848), Lise Sévène, la démolisseuse (1853), Paul Bellet et Furcy Ménagé (1855), Lucien et Furcy Ménagé (1859), le Crédit Foncier (1866), Léonce Manès et Madame (1869), Mme Auguste Bellet (1870), Théodore Sauzier, Émile Trébuchet, Edmond Baschet et ses héritiers, connus et appréciés dans la région flacquoise (1876), Arthur Hardy et Roche Rohan (1934), Mme Arthur Hardy, Constant et Georges Desvaux de Marigny (1936).

Guy Rouillard nous offre même, dans son précieux livre, un beau cliché du regretté Octave Wiehe, montrant Victoria en 1942, dans un état proche de celui où il se trouve aujourd?hui. Le bâtiment central a simplement perdu son toit. Mais la vieille cheminée se dresse déjà pour dire à tous que l?on peut transformer la Petite Victoria en un coin de paradis pour esthètes et touristes. L?Histoire retiendra que Jocelyn Gonzalès réussit là où les anciens propriétaires de ce lieu idyllique ont échoué.

Il faut imaginer une pelouse de rêve, délicieusement bosselée sur quelques arpents et conduisant délicieusement vers une rangée de bâtiments sucriers, couverts ou à ciel ouvert, mais comprenant une superbe cheminée massive, avec ce qu?il faut de perrons, d?escaliers, de terrasses, d?un puits sans fond (hélas pas illuminé) mais doté d?une margelle que n?auraient pas dédaignée Roméo ni Juliette.

Pour souligner l?exploit de Jocelyn Gonzalès, il nous faut savoir que l?industrie sucrière, pleurant la réduction annoncée des prix préférentiels de 37 %, possède peut-être, ou pourrait encore posséder, pour une bouchée de pain, une centaine de vestiges de sucreries désaffectées, aussi beaux, aussi majestueux, invitant autant au voyage et au rêve que Victoria 1840.

Mais n?est pas Jocelyn Gonzalès qui veut. Et tous nos sucriers n?ont pas la hardiesse ni la témérité d?un Adolphe Vallet pour se lancer dans une Aventure du Sucre. Dans un rayon de quelques kilomètres autour de Trou-d?Eau-Douce nous avons les vestiges inestimables des anciennes sucreries de Beau Rivage, de Nozaïc, Quatre-Cocos, de Belle-Mare, de Riche-Mare, de Belle-Rose, de La Lucie, d?Argy, de Mare Carrée, de Providence, l?ancienne voie ferrée longeant Victoria 1840 pour s?arrêter à Rivière-Sèche avant d?atteindre le terminus de GRSE.

Nous devons savoir que l?installation de la Fondation Maniglier, regroupant tant de chefs-d??uvre artistiques, complète avantageusement les autres atouts touristiques de Trou-d?Eau-Douce : son débarcadère en pierres du pays ; ses pirogues dansant sur l?eau ou en voie de construction dans de nombreux chantiers, installés à l?ombre d?un massonnier ou d?un plant de coqueluche (ou de coque lisse) ; l?église de pierres, tendue comme une flèche par le regretté Marcel Lagesse vers la voûte céleste ; le calvaire de basalte d?une sculpteuse hongroise.

Sans parler de la vieille maison Owadally, ancien corps de garde de l?époque française et qui n?attend qu?un coup de baguette magique pour être transformée en auberge pour touristes et promeneurs mauriciens en quête de rêve ; le four-à-chaux de Maho, à la Pelouse ; l?embarquement, non pour Cythère, mais pour l?île-aux-Cerfs ; les mares naturelles qu?on cache comme si elles étaient lépreuses.

Sans oublier le puits des Hollandais, puissant vestige d?une époque rappelant que Trou-d?Eau-Douce fut d?abord la Cronenburg des Hollandais ; les charmes de Touessrok ; ceux plus cachés et trop discrets de Montaigu, de Beau-Rivage ; les promesses les développements touristiques à venir ; un lagon translucide, si beau qu?on ne se laisse pas de le contempler ; les rivages-pâturages de Palmar que fouettent inlassablement des alizés plus impitoyables qu?ailleurs. Tant d?atouts touristiques pour un seul village d?une île qui tourne toujours le dos aux charmes de sa vie créole et laisse le soin à des étrangers de les découvrir, de les ressusciter, de les promouvoir.

La cerise sur le gâteau Victoria 1840, sinon de Trou-d?Eau-Douce, est, (si Yvette Maniglier le permet), l?exposition permanente des centaines de toiles, de dessins, de sculptures, d?objets, et d?autant de chef-d??uvre signés Yvette Maniglier de la collection Jocelyn Gonzalès. Le choix des clichés des articles de presse, parus localement, ne met pas assez en exergue le trésor artistique inestimable que nous offre ce tandem.

Le lecteur doit pouvoir imaginer par lui-même ce que peuvent représenter plusieurs centaines de chefs-d??uvre artistiques, accrochées sur plusieurs niveaux aux hautes murailles de basalte d?une sucrerie désaffectée. Il faut résister au vertige de vouloir tout voir simultanément. Il faut discipliner son regard pour qu?il se concentre sur chaque toile séparément et retrouver successivement l?influence d?un Modigliani, d?un Braque, d?un Matisse, d?un Chagall, d?un Léger, d?un Derain, d?un Dufy, d?un Buffet.

Il faut accepter de s?abîmer dans les vibrations de ce piano à queue, posé au pied de falaises de couleurs blanchâtres et verdâtres. Il faut accepter l?étreinte de nus masculins et féminins, aux formes plus gracieuses et plus harmonieuses que celles d?un cou de cygne. Il faut savoir retenir la fougue de mustangs déchaînés. Il faut savoir s?extasier sur des monceaux de couleurs pourpres ou ocre, délicatement empilées et que relève un espace d?ombre ou un zeste d?orange.

Un étonnant parcours d?art

Il faut savoir suivre les entrechats d?une divine danseuse que l?ombre retient prisonnière, s?extasier devant des bouquets colorés beaux comme l?art japonais mais peut-être pas aussi beau que l?arbre intendant ornant la pelouse et divinement éclairé à la tombée de la nuit. Il faut pouvoir prendre place à bord de vaisseaux fantômes, suivre les pièces imaginaires d?une pièce de théâtre dont Yvette Maniglier, émule de notre Serge Constantin local, plante harmonieusement les décors.

Nous devons accepter que ses rats d?opéra dansent, non pas sur la scène du Palais Garnier, mais sur la place de l?Opéra elle-même. Et nous pouvons nous ressourcer auprès de sublimes peintures-vitrail et prier l?Esprit-Saint d?inspirer nos curés pour qu?ilsacceptent l?offrande qui pourrait leur être faite d?accueillir temporairement certains chefs-d??uvre d?un art religieux renouvelé.

Il faut savoir se promener au milieu de cet étonnant parcours d?art contemporain, en se pinçant de temps en temps pour se rappeler que nous ne sommes pas à Paris, à Londres, à Munich, à Tokyo ou à New York, mais à Victoria 1840, Trou- d?Eau-Douce, en cette île Maurice où l?on cultive en abondance la canne à sucre, les préjugés et les idées reçues. Se pincer pour se rappeler qu?il suffit de sortir dehors pour retrouver les couleurs vives reproduites sur toile par l?artiste inspirée qu?est Yvette Maniglier.

Merci Patricia Scot ! Merci Jocelyn Gonzalès ! Merci Yvette Maniglier ! Merci d?aimer l?île Maurice plus que nous, Mauriciens, si souvent à court d?imagination. Merci de nous faire confiance de la sorte. Nous ne sommes pas sûrs de mériter la perche que vous nous tendez si aimablement. Merci de faire de Trou-d?Eau -Douce un coin de palette paradisiaque. Plus que jamais, les absents auront tort et devront s?en prendre à eux-mêmes s?ils meurent idiots sans avoir vu la transformation opérée par vous à Victoria 1840.

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