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Les bonnes intentions ne suffisent pas
A un moment où Maurice a obtenu que l?Aapravasi Ghat soit inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l?Humanité et qu?elle milite pour que ce soit également le cas pour le Morne, il reste à savoir ce qui est fait pour l?entretien des quelque 200 monuments nationaux. L?île Maurice était pourtant le seul État membre des Nations unies à avoir signé les trois conventions majeures de l?UNESCO quand celles-ci ont été proposées. Mais l?île peut-elle être considérée comme un modèle de gestion de son héritage patrimonial ? On nous permettra d?en douter.
L?inscription de l?Aapravasi Ghat sur la liste du patrimoine mondial devait servir de catalyseur. Il semblerait que ce ne soit pas le cas. «Certes l?Aapravasi Ghat a éveillé quelque chose chez les Mauriciens. On a pris conscience qu?il y a des sites à préserver. Mais c?est au niveau des décideurs et de tous ceux qui détiennent les finances qu?il n?y a pas eu de prise de conscience», analyse d?emblée Vijaya Teeluck, historienne et ancienne directrice de l?Aapravasi Ghat. Elle explique que ce site a été l?occasion pour tous ceux travaillant sur le dossier d?apprendre sur le tas. Des experts étrangers devaient également apporter leurs compétences. «Mais à l?époque, ils étaient unanimes à dire qu?on ne protège pas notre patrimoine et que les lois n?avaient pas de dispositions suffisantes», confie Vijaya Teeluck.
Depuis, entre les discours d?intention, voire les dotations budgétaires, et les actions concrètes, il existe un hiatus qu?il va falloir combler. En commençant par se demander quels sont le rôle et l?attitude tant de l?État que du secteur privé et des citoyens. Il faudrait aussi se demander, ajoute l?architecte Gaëtan Siew, si on a un projet global. «Le patrimoine, c?est une ressource. En tant que tel, on a besoin tout le temps de dépenser pour le préserver et le protéger. D?autre part, si on va vraiment vers un développement durable, il est crucial de réutiliser toutes les ressources dans le bon sens du terme», assure l?architecte.
Ce dernier plaide pour une approche rationnelle de la question patrimoniale, se débarrasser de toute charge émotionnelle. «Actuellement, on lie le patrimoine à différentes périodes de l?Histoire. Ce qui est considéré comme important pour un groupe ne l?est pas pour un autre historiquement. Il faudrait pouvoir se dire que le passé, c?est le passé et qu?il n?a pas de connotation distinctive. Il importe désormais de tout dépassionner», insiste Gaëtan Siew.
Pour l?architecte, il existe une certaine pudeur, même chez les personnes de bonne volonté et de conviction, à vouloir réutiliser le patrimoine. «Cela voudrait dire qu?on fait le choix de mourir vierge et intact», lance-t-il. Certains sites sont ainsi privés de l?opportunité d?une deuxième vie en contribuant à l?économie et à la vie identitaire du pays. «Si on arrive à faire sa petite révolution des mentalités, le patrimoine deviendra un investissement et non une charge. Il faut pouvoir se dire qu?il y a la possibilité d?utiliser le patrimoine de manière rentable. Cela se fait ailleurs», assure Gaëtan Siew.
Amer constat
Outre ce volet économique , il existe également tout un aspect politique et institutionnel à la question du patrimoine. À ce titre, le National Heritage Trust Fund (NHTF) est souvent montré du doigt. Gérard Maujean, membre de l?Amicale France-Maurice et président de la Fondation Plaza, fustige son «inefficacité». «Malgré des signes positifs, il y a toujours une absence de volonté politique dès qu?il est question de patrimoine. Or, nous avons encore une âme patrimoniale. Si on ne fait rien, elle risque de disparaître. Lorsqu?on parle de Maurice île durable, cela concerne aussi le patrimoine. À cet effet, les professions de l?immobilier ont également un rôle à jouer, surtout dans un contexte où les métiers du foncier ne sont pas régularisés», explique Gérard Maujean.
Dans le même ordre d?idées, Vijaya Teeluck déplore l?absence de directives pour la conservation des bâtiments. «Il y a beaucoup à faire au niveau des législations. Rien n?empêche le propriétaire des bâtiments en pierres ou en bois de les détruire. Chaque jour qui passe, il y a des bâtiments qui disparaissent ainsi. On n?a pas cette conscience de préservation. Le NHTF n?a pas suffisamment de moyens pour faire des études. Nous n?avons pas non plus des gens formés sur la question du patrimoine. Au niveau de la gestion des boards, les gens qui ne comprennent rien aux points techniques prennent les décisions à la place des techniciens. Au plan officiel, il n?y a pas de conscientisation. On a un seul archéologue à Maurice et il n?y a pas vraiment de débouchés pour les techniciens», lance-t-elle.
Afin de surmonter les carences, Gaëtan Siew suggère une stratégie nationale qui repose sur les trois R : Retain, Restore, Repair. «On pourrait ajouter aussi reconvert bien que cela puisse gêner les puristes qui auront du mal à imaginer qu?un poste de pompiers puisse devenir un centre commercial», fait ressortir l?architecte.
Certes il existe une liste des bâtiments à protéger. Mais il semblerait que cela ne soit le cas qu?en théorie. «Il n?y a pas d?argent pour l?esthétique ou la restauration à Maurice», déplore Gaëtan Siew, qui estime qu?il faudrait créer une Fondation pour gérer l?ensemble du patrimoine mauricien. Dans l?attente d?une telle décision, le constat est amer surtout lorsqu?on parle de ce patrimoine de demain qui se construit aujourd?hui. «Actuellement moins de 10 % des constructions sont conçues par des architectes. Auparavant, il y avait un savoir-faire pour les petites maisons. Même cela a disparu», déplore Gaëtan Siew.
La recherche d?une nouvelle rationalité devient une urgence. Cela relève autant de la responsabilité de l?État que du secteur privé et de la société civile.
L?Etat et sa gestion
■ L?État et les décideurs ont toujours entretenu un rapport ambivalent au patrimoine. Ce n?est que depuis une dizaine d?années que l?île Maurice a pris conscience de la valeur de son patrimoine et de l?importance de le gérer. Le pays ne disposant pas vraiment de moyens pour investir dans la préservation et la restauration patrimoniales. Joseph Tsang Man Kin, ministre de la Culture entre 1995 et 2000, s?intéresse au dossier et organise des Assises du Patrimoine qui engendreront de nouvelles lois. Le pays se dote, pour la première fois, de législations visant le patrimoine dont le National Library Act, le National Archives Act, le National Heritage Act, le Mauritius Museums Act et le National Art Galleries Act. Paul Bérenger, lorsqu?il est ministre des Finances entre 2000 et 2003, s?appuie sur la création des centres culturels pour soutenir les travaux en faveur du patrimoine. L?actuel ministre du Tourisme, Xavier-Luc Duval, a évoqué à plusieurs reprises la nécessité d?une politique patrimoniale. Il est beaucoup question de la philosophie qui a animé le National Heritage Act lorsqu?il a été voté voici dix ans. Soit un sens d?appartenance par rapport à tout ce qui relève du patrimoine.
QUESTIONS À?
<B>Philippe La Hausse de La Louvière, militant du patrimoine
● Comment les Mauriciens gèrent-ils leur rapport au patrimoine ? </B>
Quelle est donc notre vision du patrimoine ? Est-ce qu?on a un projet défini en ce sens ? Il devient évident qu?on n?a pas de politique définie, ni une idée claire de ce qu?est le patrimoine.
● <B> On n?est toujours pas conscient de son importance?</B>
Il y a quinze ans, lorsqu?on parlait de patrimoine, c?est ce dont on allait hériter. Aujourd?hui, les gens ont pris conscience que l?environnement, les montagnes ou encore les bâtiments, entre autres, participent du patrimoine. Les citoyens ont développé un sens du patrimoine. À présent, il faut développer un sens d?appropriation du patrimoine. Il faudrait, en ce sens, une réévaluation et une réappropriation du passé pour une reconstruction de notre avenir. C?est ce qui manque. Tout le monde doit être engagé dans cette aventure.
● <B> L?État fait-il suffisamment pour le patrimoine ? </B>
Nous avançons par petites initiatives. Dans son avant-dernier budget, le ministre des Finances avait prévu quelque Rs 750 millions pour restaurer le patrimoine national. Rs 50 millions devaient être consacrées au Plaza et Rs 7 millions pour la cathédrale Saint-Louis. Dans le cas de la cathédrale, cela a marché en sachant que le projet a coûté Rs 18 millions, la somme restante étant complétée grâce à la contribution de promoteurs privés. Pour le Plaza, cela n?a pas abouti. Avec le dernier budget, Rs 80 millions devront être consacrées au patrimoine avec, entre autres, la restauration du théâtre de Port-Louis. Dans le passé, il y a eu d?autres projets qui ont été réalisés comme la restauration de la State House et celle du bâtiment du Trésor. Mais qu?est-ce qu?on fait pour les 200 bâtiments identifiés comme faisant partie du patrimoine et tous les bâtiments ayant une valeur patrimoniale ? Ce sont autant d?architectures spécifiques que nous ne sommes pas en train de valoriser, de préserver et de restaurer.
● <B>Comment, dans ce cas, parvenir à une gestion appropriée du patrimoine ? </B>
Il existe différents modèles de gestion. En France, le gouvernement crée des institutions et entretient le patrimoine. Aux États-Unis, il n?y a même pas de ministère de la Culture. Ce sont des Fondations, composées de membres de la société civile, qui gèrent les sites patrimoniaux.
En Grande Bretagne, on a une combinaison des deux systèmes et des partenariats entre le privé et le public. À Maurice, on n?a aucun de ces systèmes. On a des projets spécifiques et ponctuels, ce qui est insuffisant. Il y a un manque de vision, d?expertise et de fonds. Il faudrait ?uvrer dans le sens d?un partenariat public-privé. Cependant, il semble qu?il existe une méfiance entre les deux, avec d?une part des réserves sur les capacités des fonctionnaires, et de l?autre des interrogations sur les motivations pécuniaires du privé. En Inde, le Taj Mahal est entretenu par la compagnie Indian Oil et on voit le résultat. Chacun y trouve son compte.
Le tourisme est la voie appropriée pour rentabiliser le patrimoine. Car ce sont les vestiges du passé pour l?économie d?avenir. C?est autant une valeur identitaire qu?une activité économique. Il ne faut pas être obsédé par la seule question de savoir combien cela va nous coûter ! Savez-vous que 55 % de l?économie de la Jamaïque est associée directement ou indirectement au patrimoine culturel ?
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