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Les âmes enchevêtrées de Malika

28 février 2004, 20:00

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Lorsqu?un paysagiste veut brosser une nouvelle toile ? une nouvelle carte postale, insinueront leurs stupides détracteurs ? il ferme les yeux, lance une fléchette en direction d?une carte de Maurice, collée à la cloison de son atelier, se rend en voiture ? en avion s?il s?agit de Rodrigues ? à l?endroit indiqué par la pointe fléchée, y trouve l?arbre de ses rêves, l?y adjoint un arrière-plan montagneux ou un premier plan aquatique, plante son chevalet, attend patiemment que Râ ou Phoebus lui caresse la nuque et même le bas du dos pour commencer, à grands traits, rageurs ou doucereux, à brosser le portrait de son nouvel ami, l?arbre ensoleillé.

Quand Malika Devi Dhurn Teeluck veut graver sa mémoire sur le zinc ou sur un autre métal, elle ferme les yeux et revoit ses rêves, ses réminiscences, ses fantasmes préférés. Elle les observe attentivement, se met à leur écoute, enregistre leurs plaintes, analyse leurs frustrations, synthétise visuellement leurs aspirations et n?a plus qu?à confier à son burin le soin de les transcrire sur le métal en y ajoutant les apports de son choix, les colorations, les nuances de son goût, puisés dans ses souvenirs philosophiques et intellectuels, enracinés dans plusieurs cultures. Paysagiste, elle l?est tout autant que nos paysagistes classiques ou postiers cartographes mais elle ne recourt ni à l?auto ni à l?avion pour aller nulle part car ses paysages de rêve elle les trouve à l?intérieur d?elle-même.

Que nous révèlent la cinquantaine de gravures et la dizaine de peintures à l?huile que Malika Teeluck expose, jusqu?au 10 mars, à l?Alliance française de Bell-Village ? Son monde intérieur est foncièrement féministe et de ce fait peuplé de formes de femmes, le plus souvent dévoilées, quelque fois pudiquement vêtues d?un tutu et d?un bustier. Elles ne sont guère figées. Au contraire, elles se meuvent continuellement avec grâce et élégance. Elles se veulent invitation au voyage. Elles présentent souvent un aspect suivez-le-guide séduisant, ensorcelant mais tentateur.

Le mouvement est un maître-mot dans cette peinture intériorisée. Le mouvement, sinon la vie débordante d?énergie mais aussi d?éternité. La vie sachant donner le temps au Temps et sachant prendre une éternité pour esquisser un geste infini. Ces formes sont suffisamment évanescentes pour que chacun puisse voir en elles l?Iseut de ses rêves. Elles se meuvent à l?intérieur d?un décor également intériorisé. Elles ont l?élégance de la plus gracieuse des danseuses. Le décor éminemment végétatal est fait de lianes, de feuilles géantes ou naines, enlaçantes ou

foisonnantes. Décor pastoral parsemé de fleurs pas toujours soleils. Des oiseaux aux ailes interminables accompagnent cette végétation pleine de langueur dans un mouvement infini. Ça tournoie, danse, s?étreint, se caresse, se complète, s?impose, hypnotise, enfin, séduit.

Le message est limpide. Il n?y a pas que le monde extérieur qui nous entoure. à l?intérieur de nous, il y a un monde aussi beau, aussi parlant, aussi important car il nous révèle, bien mieux que ne le fait le monde extérieur, qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Que cherchons-nous ? Quel est notre but sur la terre des vivants ?

Enchevêtrement est un autre mot clé de la gravure de Malika Teeluck. Chaque gravure frappe par une unicité qui abolit la perspective et le relief afin de mieux souligner le caractère indissoluble de l?ensemble. La gravure se veut miniature. C?est dire que chaque détail mérite d?être examiné attentivement, sinon à la loupe, avant d?être lentement replacé dans le contexte global. Ainsi va le monde dont chaque élément possède une signification particulière mais plus forcément signifiante quand on le resitue dans l?ensemble cosmique. Ainsi va la vie qui fait de chacun de nous le centre de notre univers alors même que notre soleil n?est que poussière d?étoile au milieu d?une voie lactée. Ainsi va notre temps qu?on divise laborieusement en quarts de siècle, décennies, lustres, semaines, heures, fractions de seconde alors que l?univers, qui devrait nous écraser de sa masse, se conjugue en milliards de kilomètres-seconde et en milliers d?années-lumière. Malika Teeluck dialogue avec des âmes en sursis.

Il faudrait encore parler des sons harmonieux et symphoniques que dégagent ses gravures. Nous retrouvons la musique qui vibre en nous quand nous parvenons à y faire silence. Ce silence nous permettant d?apprécier le craquement du bois sous la morsure du soleil, le glissement furtif de la feuille morte qui n?en finit pas de tomber, le coucou que claironne le soleil lorsqu?il se débarrasse d?un nuage encombrant, le murmure de l?onde qui voudrait tant se ressourcer, le clapotis de la mer que la brise caresse, le bruissement des cannes ployant pour ne pas rompre.

Et puisque nous parlons de cannes, entrons dans un carreau pour y trouver des vierges jouant aux Grâces au milieu de roseaux saccharifères, concentriques à souhait. écoutons le chant mélodieux d?une flûte que seuls actionnent un bout de lèvres et des doigts graciles. Prenons acte de ces corps à corps mixtes ou homogènes, soulignant à merveille qu?il n?est pas bon que l?homme soit seul. Cherchons les têtes désarticulées. Suivons les bras en forme d?aile d?oiseau. Noyons-nous dans l?océan de formes diverses que soulèvent des vagues-escargots. Soyons témoins des violences où il devient malaisé de distinguer qui est l?agresseur et qui est l?agressé. Cauchemardons sur le thème de cette plaisante renaissance, bien en chair et en os, des danses macabres médiévales.

Ces ensembles de corps féminins figurent certainement parmi les gravures les plus plaisantes à regarder. Le trait, parfois épais, n?est pas sans rappeler Dürer ou Michel-Ange.

On peut être plus critique à l?égard des huiles de Malika Teeluck. On y trouve pas toujours la fluidité et la légèreté significatives de ses gravures. Une exception pourtant et de taille. Les Cabaret Girls : un défilé d?ondines, nouvelles Vénus, émergeant de l?onde et que caressent les premières buées du jour.

A mi-chemin entre la gravure et la toile, il y aurait peut-être un aplat montrant deux danseuses jumelées mais qu?une tête exagérément grossie et un excès de pudeur nous empêchent d?invoquer la mémoire sacrée d?un Toulouse-Lautrec.

Quand nous vous aurons dit que les salons de l?Alliance française forment l?écrin convenant à ces joyaux artistiques, dont les prix sont des plus abordables, que Malika Devi Dhurn Teeluck peut se prévaloir de sept ans d?études supérieures à Delhi en beaux-arts et en pédagogie, qu?elle fait, depuis son retour à Maurice en 1998, le bonheur des élèves-artistes du collège New Educational de Bel-Air-Rivière-Sèche, qu?elle est Flacquoise jusqu?au bout des ongles, vous comprendrez que vous serez le perdant en boudant cette occasion de pouvoir admirer les premières ?uvres exposées d?une artiste capable de visualiser avec tant de bonheur nos états d?âme.

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